World Association of Psychoalanysis

 

LES TRAUMATISMES ET LE PRINCIPE D'HOMOLOGIE

Eugenie Lemoine-Luccioni

 

Je vous propose de partager avec moi et de discuter ma derniere avancee theorique, peut-etre risquee.

Voici mon theme: le principe de causalite est remis en question par le principe d'homologie.

I. HOMOLOGIE ET CAUSALITE C'est la lecture de Freud qui m'a fourni les elements d'une autre methode de recherche possible: l'homologie (1).

On s'etait habitue dans le monde scientifique aux methodes de travail fondees sur la causalite ; ce principe a ete naturellement etendu a la psychiatrie. D'ou cette hypothese que le traumatisme etait peut-etre a l'origine de la nevrose, chez les hysteriques entre autres, qui brandissent toujours leur traumatisme sexuel. Pour ces chercheurs, il fallait absolument chercher et trouver une cause initiale. On sait que Freud' quant a lui, a tres vite renonce a cette hypothese. Il s'est vite aperçu que chez les hysteriques, cet alibi d'un viol, perpetre par l'oncle ou la gouvernante ou le jardinier, n'etait peut-etre qu'un fantasme et ne pouvait pas etre scientifiquement fonde. Dans "Trouble de memoire sur l'Acropole", l'homologie est implicite. Si Freud peut faire une double interpretation de l'incident, c'est d'une part qu'il se refere a l'OEdipe, et d'autre part a une structure psychotique archaique propre a l'etre humain. Il serait alors permis de supposer qu'il y a homologie possible de la structure a toutes les autres formes de troubles psychiques. Ainsi, dans son "Moise", Freud fait-il allusion a une nouvelle methode possible qui serait fondee sur l'homologie - ou l'analogie. OEdipe, certes, est universel ; pourtant, chacun a a resoudre son OEdipe, qui l'aliene, car il le maintient dans son narcissisme originel. Il est donc permis d'homologuer les formes particulieres de narcissisme oedipien a l'etat princeps de narcissisme primaire. A propos de Moise, Freud ajoute: "Je n'en dirai pas plus parce que je ne peux pas aller plus loin pour l'instant dans l'examen du principe de l'homologie." Mais il ne manque pas de preciser dans le "Trouble de memoire" que l'episode est nettement psychotique (2).

Ce qui m'interesse la, c'est qu'il disqualifie deja, de fait, la cause premiere que fonderait pour les scientifiques le principe de causalite, emprunte en realite a la religion du Pere createur. Mais, en fait, la cause pretendue premiere n'est toujours qu'une cause materielle, et l'unique cause du traumatisme est le trou du reel: celui de la naissance d'abord.

La raison, la deduction, la logique, et la consequence rationnelle, qui organisent tout discours scientifique, ont ete mises par les savants a la place de la croyance en ce Dieu acteur, comme cause premiere ; c'est le langage meme de Dante: "Il nostro alto fattore", dit-il, car il croit en un Dieu qui a fait toutes choses, qui nous a crees et qui en outre a tout nomme. Il a nomme les choses les unes apres les autres (3): "toi tu seras un homme, toi tu seras un oiseau, toi tu seras un cheval, une plante", etc., et il leur a donne leurs noms. Il a fait le langage, le Verbe. Il a fait aussi la femme a partir de l'homme (mais sur ce point, il y a deux versions dans la Bible: "a partir" et "en meme temps").

Il se trouve que j'ai ete gentiment prise a partie chez moi sur cette question par un ami physicien en vacances. Il s'agit d'un physicien juif. "Moi, ce qui m'interesse, m'a-t-il dit a brule-pourpoint, c'est la recherche de la cause ; je crois en Dieu, comme cause premiere ; mais ensuite viennent les autres causes: les causes immediates, les causes secondes." En effet, ai-je repondu, et la derniere venue est la cause materielle qui, au billard' fait choir la boule qui se trouve sur le bord dans le trou vise et atteint par ricochet ; c'est vraiment la derniere, - celle qui determine l'evenement souhaite -, qui est dite cause materielle comme il est dit dans notre doctrine que le petit (a) est la cause materielle du desir. Mais toutes les causes ont le meme statut de cause determinant l'evenement qui s'ensuit. Cet ami ajouta: "Mais justement, c'est ça qui m'a pousse a choisir les sciences physiques." Il est devenu savant parce qu'il cherchait une cause. Mais pourquoi la cause premiere ? Cette position est religieuse. Soit ! Mais c'est une question de foi, et il semble qu'il ne puisse s'en satisfaire. Laissons donc Dieu aux croyants, et aux savants les causes secondes.

Freud d'abord' et Lacan ensuite, s'en sont tenus la. Mais ce simple mouvement de bascule a opere une veritable revolution. Car, ce faisant, ils ont substitue a une hierarchie ou celui qui se tient en haut sait, cree, aime ; il se tient en effet au plus haut sommet comme etant la cause de toutes choses. Quant a ceux qui occupent les degres suivants, en descendant du plus haut au plus bas, ils ne font que recevoir et transmettre le mouvement.

II. TRAUMATISME DE LA NAISSANCE
ET TRAUMATISME DE LA RENCONTRE D'AMOUR
ET/OU DE LA RENCONTRE ANALYTIQUE Homologie et rencontre

Pour en revenir a l'homologie mise a la place de la cause premiere, cette petite histoire revele bien, me semble-t-il, le caractere revolutionnaire de l'invention freudienne. Je me suis rappelee apres coup que Bataille avait deja employe cette methode d'homologie. Il fut un temps ou j'ai lu et travaille Georges Bataille. Pour lui, inventer ou aimer, faire l'amour, ecrire de la poesie, labourer ou ecrire ou tailler la pierre, ou modifier un materiau quel qu'il soit, tout travail etait homologue a tous les autres actes d'amour et constituait une serie ; cela avait pour effet le changement d'un objet donne en un nouveau produit, anime ou non anime, changement suscite par la rencontre de l'autre ; une nouvelle relation s'ensuivait, elle n'avait d'autre cause que la rencontre casuelle meme d'un sujet avec un petit autre, lequel se donnait d'abord comme objet et ensuite comme partenaire ; c'est ce que j'appelle sans pretendre a l'originalite: la rencontre.

Rencontre de l'Autre a la naissance et rencontre amoureuse A ce point, nous pouvons nous demander si le traumatisme a vraiment quelque chose a voir avec cette homologie, qui deviendrait des lors un dispositif de methode, mais ne serait pas encore pour autant celle de Levi-Strauss, et que Freud decouvre sans la nommer.

Qu'il y ait au debut de la vie le traumatisme de la naissance, - a proprement parler, le "trou-matisme (4)" de l'enfant qui tombe hors la mere -, fait de ce traumatisme un traumatisme universel. J'ai eu le cas d'une jeune femme, mise au monde au moment ou les Allemands envahissaient son pays. La clinique fut evacuee et la mere transportee ailleurs. On oublia l'enfant. Quelques jours plus tard' lorsque le travail put reprendre dans la clinique, les medecins y decouvrirent le bebe: le fragment de cordon ombilical, reste attache, pourrissait deja, il fallut operer d'urgence. L'enfant retrouva sa mere, mais il avait desormais le ventre lisse. Pas trace de cicatrice.

Un jour, passant la frontiere pour venir a une seance de psychodrame, elle eprouva une telle angoisse qu'elle ne put s'empecher d'en parler. Je lui dis alors: "Vous n'avez aucune trace de votre origine ; c'est comme si vous etiez nee du vide, de rien ; et vous ne pouvez quitter le sol maternel."

Un enfant fait-il "tout" ou bien "un" desormais ? Non, tant que sa mere est lui et qu'il est sa mere. Il est d'ailleurs expulse violemment (c'est le mot employe par le milieu medical) ; puis il est mis la tete en bas, les jambes en l'air par quelqu'un qui est la, et qui n'est pas la mere. Il pousse un cri, vous le connaissez tous: le cri de naissance ; c'est un cri d'angoisse au contact d'un monde etranger ; l'air meme qu'il respire le blesse - il y a en effet un changement de regime respiratoire d'un etat a un autre. Il n'est plus un poisson nageant dans un liquide tiede, il est un etre humain dans l'inconnu du monde. Il a froid. On le baigne, on le malmene, mais, ce faisant, on le touche: Lacan appelle cela des marques de presence, que l'enfant reçoit comme une reponse a son cri. C'est pure illusion. Il y a eu erreur au depart ; le langage nait tout de meme de cette erreur initiale, car l'enfant croit, et les personnes peuvent croire, qu'il y a eu une demande et une reponse, c'est-a-dire une interlocution. Enfin on lui donne a manger. Chaque fois qu'il voudra quelque chose, desormais il poussera un cri. On en conclura qu'il a faim et qu'il fait une demande de nourriture. Mais c'est aussi bien un cri d'angoisse, meme s'il se trouve que la nourriture calme l'angoisse. En verite, le langage est une suppleance inventee par l'etre humain pour pallier a une perte d'etre. l'anecdote racontee par saint Augustin, et reprise par Lacan, a eclaire le mecanisme de cette suppleance a une perte d'etre: saint Augustin, a l'age de deux ans et demi, voyant son frere de lait suspendu au sein de sa nourrice, en a eprouve une jalousie feroce et meme un desir de meurtre qui l'ont effraye, qui lui ont meme fait horreur ! Etre un gentil petit garçon et decouvrir que l'on a envie de tuer quelqu'un, son propre frere, c'est vraiment l'horreur.

Lacan explique tres bien qu'il ne s'agit pas en l'occurrence du corps morcele qui brusquement cesserait d'etre disperse et deviendrait "un" ; il s'agit du corps qui n'avait jamais fait deux, et qui, une fois expulse, se trouve completement separe par la coupure du cordon ombilical du tout de la mere dont il faisait partie integrante. La coupure fait reellement deux corps, parce que le nombre, c'est le reel, a dit Lacan. Quand il y a deux corps "in praesentia", dit Freud, ils ne pourront jamais plus faire ni un, ni deux, ni la moitie ; il n'y aura plus jamais rapport, un rapport qui puisse s'ecrire sous forme d'equation ; on aura touche au reel, au trou du reel, a ce qu'il y a entre un corps et un autre corps.

Comment ai-je pu poser qu'il y a, lors de la rencontre analytique initiale, un autre traumatisme qui repond a ce premier traumatisme universel, dont il procede et serait l'echo ? Et meme avant ce dernier, un deuxieme: celui de l'amour, lors de la rencontre de l'Autre, et d'autres dans l'adolescence qui, selon ma these, procederaient du premier traumatisme qui, lui, est universel ; ce que je subsume du terme d'homologie. A l'adolescence, l'enfant rencontre avec effroi un autre etre pour qui il eprouve quelque chose qui ressemble a ce qu'il a vecu sans savoir ce qu'il vivait, dans le sein de sa mere. Brusquement, il a le sentiment qu'il y a entre lui et l'autre etre ce que l'on appelle la rencontre, qui lui fait recuperer sa perte d'etre inaugurale. Mais le petit autre n'est pas l'Autre. Meme s'ils ont le sentiment l'un et l'autre, comme Romeo et Juliette, qu'ils etaient faits pour se rencontrer, comme deux astres regles par les mouvements celestes, a l'heure dite.

c'est qu'il n'est pas vrai qu'il y a eu une rencontre. Il y a illusion d'un cote comme de l'autre: ce n'etait pas lui et ce n'etait pas moi, comme dans le reve du bal masque. Vous connaissez l'histoire que raconte Lacan: deux amants se donnent rendez-vous a un bal masque. Ils se sont aussitot reconnus, ils se precipitent donc l'un vers l'autre. Ils enlevent leurs masques, et patatras ! Toute rencontre est ainsi manquee. Pourtant, il s'est passe quelque chose: chacun a trouve, dans ce petit autre de rencontre, le lieu ou il a quelque chance de fonder son existence de sujet. Car il y a du Grand Autre en chacun ; chaque etre humain, en effet, est solidaire, au sens materiel du terme, de l'humanite tout entiere.

Comme j'ai pu l'ecrire, dans "Partage des femmes (5)", le transfert, c'est l'amour epure du leurre. l'analyste le sait, et intervient a l'occasion pour epurer la demande jusqu'a la chute de petit (a). Il lui suffit pour cela de s'abstenir de repondre a la demande d'amour de l'analysant.

Que demande l'analysant en effet ? Celui qui vient faire une demande ne veut rien d'autre que l'amour de l'analyste, et que l'analyste l'aime, de surcroit, plus que tous les autres analysants qu'il croise dans la salle d'attente.

Alcibiade est eternel. l'histoire se repete. Mais Socrate est infidele et a vite remplace Alcibiade par un petit poete bien gentil. Le bel Alcibiade ne peut pas en croire ses yeux ! Il est si beau ! "Ma beaute contre ton genie !", lance-t-il a Socrate. Il va jusqu'a se coucher dans le lit de Socrate, tout nu avec son beau membre offert. Il y a peu, Socrate aurait manifeste un renouveau de passion ; mais au petit jour, quand Alcibiade se reveille, il n'y a plus de Socrate ; Socrate est parti se promener sur les routes pres d'Athenes, pour lire et reflechir.

Il n'a meme pas vu que l'autre etait tout nu dans son lit, tout offert ! Il ne s'en est meme pas aperçu ! Voila pourquoi Lacan a pu dire que Socrate a ete le premier analyste: il ne repond pas. d'ailleurs, l'analyste a beaucoup d'analysants, il n'en a pas qu'un seul. Et je crois qu'il aime tout le monde, tous ses analysants, toutes ses analysantes, parce que, comme le dit Lacan, l'amour est toujours reciproque, en fonction precisement de la solidarite humaine qui est constitutive de l'humanite. Cette solidarite s'exerce paradoxalement dans le couple analytique des que l'un et l'autre s'occupent de leur propre desir ; et, enfin, d'aimer plutot que de se faire aimer et d'exiger d'etre aime.

La psychanalyse n'invente rien, elle emprunte tous ses ingredients a l'experience commune. Ainsi Freud et Lacan ont-ils tout naturellement homologue la rencontre transferentielle a la rencontre des amants dans l'amour dit "profane" ou "mondain" par Freud.

Le travail d'amour dans l'experience commune est egalement homologue au travail analytique (6).

III. HOMOLOGIE

Ce travail d'amour est d'ailleurs conforme a toutes les religions, a toutes les civilisations, depuis qu'il y a des hommes et des femmes sur terre. Il faut admettre qu'il y a necessite a reintegrer l'amour dans nos exercices spirituels.

Que se passe-t-il quand l'analysant rencontre l'analyste ? Il croit rencontrer le sujet suppose savoir, le grand Autre non barre, celui qui miraculeusement le complete en lui donnant ce qu'il n'a pas. Mais l'analyste lui dit sans lui dire: "Gardez le mal que vous avez, nous allons faire quelque chose de votre symptome." Car la perte d'etre ne se guerit pas. Le message peut n'etre pas agreable en ce debut de cure, mais, des lors, le travail a partir du symptome est etaye sur le transfert. Ce transfert, qui originellement etait demande d'amour de l'analysant a l'analyste, - un amour qui devait le combler -, n'est qu'une manoeuvre de l'analysant tout a fait inconsciente, candide meme. "X" veut que "y" le desire par un renversement de position exigeant et stupefiant. Il y a la, en tous les cas, demission de responsabilite. Or, ce a quoi nous invite la cure analytique, c'est a prendre notre responsabilite de sujet, a ne plus reprocher a l'autre ce qu'il est, puisque ce que l'on est venu rencontrer, c'est le grand Autre. Ce grand Autre, il ne pourra jamais le rencontrer puisqu'il n'existe pas. Ayant cru tout de meme le trouver, il est bien oblige d'aller jusqu'au bout, mais alors il decouvre que le Grand A est barre et que ce qui est perdu est perdu. Il n'y a plus en place que le trou au fondement de l'existence de l'Etre du sujet, ou nous retrouvons notre analysante au ventre lisse et privee ainsi d'origine.

C'en est fini de la royaute de la cause. La nouvelle doctrine consiste a redonner a chaque sujet la responsabilite de sa propre vie, et plus precisement a se poser comme sujet dans l'Autre de la rencontre: celui qui se monnaye sous l'apparence de beaucoup de petits autres - on ne rencontre en effet que des petits (a). Si l'on est un peu sage - des lors que l'on a rencontre quelqu'un avec qui il semble que "cela va bien" -, on s'y tient, parce que l'on sait que ce n'est pas vrai qu'il existe ailleurs, quelque part, l'etre unique qui vous est depuis toujours destine.

La raison du choix du partenaire n'est que l'acte meme du choix, decide et renouvele. l'homologie n'est pas a proprement parler fondee. c'est une methode proposee a qui depuis la naissance est traumatise, qu'il soit psychotique ou nevrove. Toute sa vie, Freud a ainsi offert a la recherche un ensemble d'exercices spirituels qui ne seraient pas fondes ni garantis par l'existence d'un dieu non menteur. l'etre souffrant qui decouvre la psychanalyse, cherche et trouve (7) le lieu d'un exercice spirituel fonde sur l'amour, et c'est la cure. Il y decouvre qu'il faut savoir un jour choisir et affirmer son choix, et le vouloir sans exiger que l'autre le confirme. Si l'amour est reciproque, c'est au moment ou le sujet dit "moi, je t'aime" et cesse de revendiquer l'amour. Il est rare que l'autre ne reponde pas a l'amour, dit au XVIIe siecle: genereux. c'est ce qui se produit au cours de la cure analytique, et ce fut le theme de ma recherche dans "Travail d'amour (8)", ou il apparait que la rencontre amoureuse se trouve en effet constituer l'essentiel de l'experience analytique. La rencontre du sujet et du Grand Autre, le SSS (Sujet Suppose Savoir), fonde le sujet lui-meme, car c'est ce lien meme qui fonde son etre. l'homme seul n'existe pas, ni une femme toute seule. Il n'y a que relations. Mais ce Grand Autre reste a destituer comme impossible. Il faut travailler avec les autres, il faut entrer en institution, et meme appartenir a une institution (et non pas a un petit groupe), malgre l'insupportable de la situation d'appartenance, et en depit du caractere fragile et faux de l'institution - et meme en depit de sa stabilite paralysante, acquise au prix d'inevitables compromissions.

Si chacun affirmait sa position dans le monde psychanalytique, sans doute existerait-il enfin une Ecole. Toutefois, la rencontre de l'Autre (sous la forme de petit (a) l'analyste, de l'amant ou de l'institution) est et reste traumatique. Certes, il n'y a de Grand Autre nulle part ; or, la rencontre se trouve etre inaugurale dans le travail analytique comme dans tout autre travail. Il n'y a pas de rencontre de pur hasard sans le transfert, car quelqu'un l'a provoquee: l'analyste ou l'analysant... Elle repete le traumatisme de la naissance, qui serait une veritable catastrophe sans la decouverte du langage par l'enfant. Il s'agit aussi de langage dans la cure, puisqu'elle vise au bien-dire.

c'est exactement ce dont temoigne le psychotique: "Autrefois, dit-il, voila comment ça s'est passe. Je suis tombe dans un trou ; j'ai pas eu de chance." Depuis lors, il hurle, il delire ; il veut refaire le monde. Car peut-etre alors retrouverait-il une place. Il refermerait peut-etre le trou puisqu'il regenererait l'humanite ; il y a des nevropathes qui font des delires ; ce ne sont pas forcement des psychotiques, mais peut-etre des paranoiaques, ou meme des obsessionnels, ou des hysteriques. Ils refont eux aussi le monde, ils choisissent d'etre gynecologues par exemple, sans aller jusqu'a s'accoupler a Dieu. Peut-etre aussi qu'un Schreber, s'il avait rencontre un analyste plutot que Flechsig, aurait evite la psychose.

Cet exercice spirituel qu'est la cure psychanalytique suppose donc le trou, des cette vie.

La necessite et l'impossible determinent alors dans le sujet le traumatisme que nous pouvons homologuer au traumatisme de la naissance, en ce qu'il a jete l'enfant dans le non-sens d'un monde sans fond' ni reperes.

En analyse, les interventions de l'analyste visent, a chaque coup, a decevoir toute tentative d'entente illusoire: en effet, il n'y a pas plus de rapport parle qu'il n'y a de rapport sexuel.

Ce fut la raison meme de l'invention du langage que de nier l'impossibilite du reel, mais jamais le langage ne recuperera le reel.

Au temps de Bataille, il y avait une revue qui s'appelait "Acephale", que Lacan a bien connue, qui portait en couverture un dessin de Masson representant un homme sans tete. Ce n'etait plus de la tete que devait pleuvoir les idees premieres.

L'entreprise etait democratique. Mais l'etre humain n'est pas egal a la democratie qu'il invente. Il faut y travailler.

Lacan a repete en toute occasion: pas de hierarchie ! Pas de hierarchie ! d'ou mon etonnement quand ont ete crees des cartels d'adresse, de liaison et de reference. l'adresse assuree, la liaison et la reference ne sont rien d'autre que des dispositifs propres a boucher le trou. c'est le meme trou qui ponctue le discours de Schreber a chaque fin de phrase. Le reel fait alors irruption et c'est l'horreur. Il est structurel. Il y a bien un trou au fondement de l'Etre, trou que le Grand Autre ne peut boucher et qu'il ne faut d'ailleurs pas boucher ; ne subsistent alors que les petits autres, causes du desir et toujours prets a servir.

Alors, si votre texte, par contingence, ici comme ailleurs, rencontre un lecteur ou bien s'il est rencontre par un lecteur, alors il s'etablit une relation de travail. Meme le texte de Schreber, grace a Lacan et a Freud' a pu nous rejoindre, malgre ses trous: il a donc trouve sa destination. c'est aussi une relation de travail qui s'etablit en fin d'analyse, quand l'analyste et l'analysant passent de la relation du un et de petit (a), - au lieu d'en rester a l'un et l'Autre -, a la relation de l'un et l'un ; ils ne sont plus que l'un et l'un et l'un. A ce moment-la, il y a resolution, chute de l'objet petit (a) et chute de l'analyste comme objet petit (a). Une autre relation sociale devient des lors possible et s'etablit. La cure a donc permis des relations horizontales de travail. La vie peut ainsi reprendre: elle est entre les mains de chacun, tournee vers l'avenir, et non plus accrochee au passe.

Cette structure ainsi mise a jour peut legitimer l'homologie comme methode, celle-la meme avancee encore timidement par Freud.

Sans doute, faudrait-il accorder cette methode a la logique du temps lacanienne, et l'ouvrir ainsi a une toujours nouvelle elaboration qui se developperait dans le temps et jusqu'a la fin des temps supposee, ou elle trouverait la structure definitive. Mais cela ne peut etre, car il n'y a pas de structure ultime.

Le passage d'un traumatisme au suivant n'epuise pas la difference, et la perte perdureŠ

Comment se fait le passage ?

Ce trou qui delivrerait l'etre humain du meme, quitte a ce qu'il se perde dans la jouissance, n'est peut-etre que la projection plus rassurante d'une cause finale, mise a la place de la cause premiere. Une structure qui s'etablirait a la fin d'une sorte de jeu de billard' plutot qu'au commencement ou regnent les archetypes d'antan.

C'est le jeu des rencontres avec le reel dans le temps qui en decide, tandis que la tyrannie de la memoire retient le fil des echos dans une factice continuite (9).