World Association of Psychoalanysis

 

EXTIMITE DE LA SEANCE ANALYTIQUE

Pierre-Gilles Gueguen

 

Parmi plusieurs definitions possibles de l¹analyste, et a plus forte raison l¹analyste de l¹Ecole, je voudrais aujourd¹hui en proposer une: l¹analyste est celui qui, a l¹instar de Freud ou de Lacan, a su faire passer la psychanalyse dans sa vie. Il fait preuve de ce desir particulier qu¹est "le desir de l¹analyste". Cela suppose qu¹il "persevere" et qu¹il sache au moment opportun "ne pas ceder sur son desir".

Ce fut le cas de Lacan qui ne ceda pas devant les pressions visant a le ramener a l¹orthodoxie supposee de l¹IPA, soit a une pratique professionnelle de consensus. On le sait, cela aboutit a son eviction, ce qu¹il a nomme son "excommunication", en echo a celle de Spinoza.

Quant a la seance courte, elle a ete pour Lacan une "pierre de rebut", comme il l¹indique dans la note datee de 1966 qui commente une page de "Fonction et champ de la parole et du langageŠ". C¹est aussi pour lui une "pierre d¹angle", soit un element essentiel de la theorie psychanalytique. L¹expression "pierre d¹angle", ici soigneusement choisie par Lacan, met en valeur l¹aspect central de la question des seances courtes, dans un debat ou la question n¹a jamais fait officiellement l¹objet d¹un desaveu: "Pierre de rebut ou pierre d¹angle, notre fort est de n¹avoir pas cede sur ce point", declare Lacan.

La page du "Discours de Rome" dont il s¹agit, developpe une critique de la "technique analytique" standard. Lacan y enonce son point de vue qui, comme toujours, consiste a substituer aux formalismes des "regles techniques", une formalisation theorique.

Il y decrit dans ce passage l¹analyste comme "Maitre de la verite". Il est aussi presente comme scribe et depositaire, mais en meme temps juge du prix du discours tenu par l¹analysant dont sa ponctuation fixe le sens. Des lors, toute coupure de sa part ne peut manquer d¹etre interpretee par l¹analysant comme une "ponctuation de son progres". Autant donc eviter que la coupure automatique du standard "donne pretexte a une ruse retorsive" de l¹analysant.

Par ailleurs, la "neutralite bienveillante" du standard "peut prendre valeur obsessionnelle" chez l¹analyste et "maintenir la connivence du sujet", c¹est-a-dire l¹evitement du bien dire.

C¹est dans ce contexte que figure sous la plume de Lacan l¹expression, "ce qu¹on appelle nos seances courtes". Il s¹agit selon lui de promouvoir par ce moyen "le sens dialectique precis de la scansion dans son application technique", c¹est-a-dire de saisir le ressort de la cure, et non pas d¹edicter des regles d¹interpretation.

En cela Lacan se montre absolument freudien.

Les regles du standard appliquees a l¹IPA proviennent, dans leur forme canonique, de cinq textes de Freud. Ralph Greenson les cite dans l¹introduction de son ouvrage de 1967, "Technique pratique de la psychanalyse". Il s¹agit des articles intitules "Conseils aux medecins", "Le debut du traitement", "La dynamique du transfert", "L¹amour de transfert", "Rememoration, repetition, perlaboration", tous ecrits dans la periode 1912-1915.

Mais quand on relit "Le debut du traitement" par exemple, on s¹aperçoit d¹abord que les textes ou Freud avait consigne les modalites techniques de son acte (sans doute dans le vif de la querelle avec Jung) ne sont pas des textes de technique pure, mais des textes qui subordonnaient la question technique au traitement d¹un probleme theorique, et que, par ailleurs, le style de Freud est bien davantage celui du conseil que celui de la prescription, que chaque "regle" est assortie d¹un commentaire qui la modalise.

Prenons par exemple la regle du nombre, et surtout celle de la duree des seances qui a ete si passionnement discutee dans l¹usage qu¹en a fait Lacan. Elle a ete des annees durant la marque du lacanisme, celle que les psychanalystes de l¹IPA ont combattu avec le plus d¹aprete.

Il est remarquable que le traite de Greenson de 1967 ne mentionne nulle part cette regle, celui d¹Etchegoyen non plus. En France, a la suite d¹Andre Green, les analystes de l¹IPA ont tente de donner une theorie dite du "cadre" qui insiste sur la valeur du ritualisme pour l¹analyse et tente de le justifier, mais personne n¹ose donner une duree idoine des seances, pour la bonne raison que tous en ont raccourci la dureeŠ

Pour Etchegoyen, dans son traite intitule "Les fondements de la technique analytique", la pratique analytique concernant le nombre et la duree des seances est abordee dans l¹optique du "contrat". Il distingue d¹ailleurs, selon les analystes (et sans doute aussi selon les tendances nombreuses de l¹IPA), des manieres plus conservatrices et autoritaires et des modalites plus democratiques, plus "liberales" au sens que donnent les Americains a ce vocable, de formuler les termes dudit contrat. On voit que dans cette optique, il s¹agit de traiter le "cadre" comme faisant encore partie de la realite exterieure a ce qui serait l¹espace-temps dans lequel se deroulerait l¹analyse: l¹espace et le temps de la seance lui-meme. La fixation du cadre est alors a concevoir comme un element de deontologie ou de morale sociale, elle se mesure en termes de respect de l¹autre, d¹engagements reciproques et d¹eventuelles ruptures de contrat.

On opposera a ces conceptions la rigueur des formulations de Lacan dans "La direction de la cureŠ": "La direction de la cureŠ consiste d¹abord a faire appliquer par le sujet la regle analytique, soit les directives dont on ne saurait meconnaitre la presence au principe de ce qu¹on appelle "la situation analytique", sous le pretexte que le sujet les appliquerait au mieux sans y penser.
"Ces directives sont dans une communication initiale posees sous forme de consignes dont, si peu que les commente l¹analyste, on peut tenir que jusque dans les inflexions de leur enonce, ces consignes vehiculeront la doctrine que s¹en fait l¹analyste au point de consequence ou elle en est venue pour lui." ("Ecrits", p. 586.)

Notons le contraste entre la position molle de l¹IPA (le contrat) et la rigidite qui l¹accompagne dans l¹application des regles concernant la seance, et la rigueur austere de Lacan, quand il enonce des principes qui vont par ailleurs avec une prise en compte du cas par cas dans la pratique, faite tout entiere de flexibilite et d¹attention au particulier.

Freud, dans les textes ou il exposait les regles, etait, quant a lui, nuance (sauf pour l¹enonce de la regle fondamentale de l¹association libre), et il en donne la raison: "Lorsque les seances sont trop espacees, on court le risque de ne pas marcher du meme pas que les incidents reels de la vie du patient, et de voir l¹analyse perdre son contact avec la realite et s¹engager dans des voies laterales."

Il est clair qu¹a l¹inverse de la demarche des analystes de l¹IPA, Freud se refuse a separer l¹analyse, la vie du patient, et les manifestations de son desir concret de faire une analyse, alors que (selon Greenson) le cadre est fait pour favoriser la regression et donner un sentiment de securite au patient dans le cadre de "l¹alliance de travail". Nous pouvons saisir ce souci de Freud lorsqu¹il indique, par exemple, que l¹analyste prendra de preference les patients disposes a investir le temps et l¹argent necessaires a leur traitement.

Lacan se saisit de l¹esprit de la demarche freudienne, alors que les postfreudiens ont tente de l¹appliquer a la lettre. Pour Lacan, comme pour Freud, loin de separer la seance de la vie du patient, il s¹agira d¹obtenir que la psychanalyse passe dans sa vie. Cela veut dire, entre autres, que rien de la vie du patient ne peut etre laisse a l¹ecart. La psychanalyse est dans un rapport avec l¹ensemble du systeme signifiant dans lequel l¹analysant se deplace. Lacan le rappelle dans le texte de 1967, "De l¹analyse dans ses rapports avec la realite", lorsqu¹il signale que "Š l¹interpretation dont s¹opere la mutation psychanalytique porte bien la ou nous le disons: sur ce qui, cette realite la decoupe de s¹y inscrire sous les especes du signifiant".

Dans cette perspective, la seance n¹est pas un espace reserve a la psychanalyse, et qui s¹inscrirait dans un emploi du temps quotidien, comme une activite intellectuelle ou recreative ; elle est au contraire un element de la serie signifiante a partir de laquelle le patient s¹inscrit dans la realite. La mutation attendue se produit des lors que le signifiant que delivre la seance est avec les autres dans un rapport godelien, lorsqu¹il leur devient "extime".

La seance lacanienne n¹est pas un espace destine a la regression, elle est a l¹inverse l¹occasion d¹une "tuche", d¹une rencontre. Il y a dans la seance, telle que la decrit Lacan, un paradoxe: elle entre en effet dans une serie avec "une regularite quasi-bureaucratique" ("De la psychanalyse dans ses rapports avec la realite"), mais elle est foncierement "tuche", c¹est-a-dire interpretation, surprise.

Le coeur de la subversion lacanienne de la duree de la seance trouve sa raison de ce qu¹elle exige de l¹analyste qu¹il paie de mots, de sa personne, de "ce qu¹il y a de plus essentiel dans son jugement le plus intime", comme l¹indique Lacan dans "La direction de la cureŠ" ("Ecrits", p. 587). Des lors, la "regularite quasi-bureaucratique" n¹est que le fond sur lequel la seance en elle-meme devient un outil de l¹interpretation de l¹analyste, qui en fera eventuellement et au cas par cas varier le nombre, la duree, voire meme le prix. Le seul principe que l¹analyste doit respecter est de ne pas repondre a la demande, de ne pas se trouver avec le patient dans une position de connivence.

L¹analyse dans l¹IPA s¹est developpee au fil des annees selon un modele ou l¹acte de reference est celui du medecin, du therapeute. Nous opposerons a cela l¹acte analytique dont Lacan a fait le principe de l¹action de l¹analyste et de sa conception de la seance. La mise exigee du cote du patient comme du cote de l¹analyste, va bien au-dela du therapeutique et des aspects du soin qui reposent toujours par quelque cote sur la charite. S¹il y un principe de charite dans l¹analyse, c¹est au sens ou le logicien Davidson entend ce terme, a savoir que l¹analysant et l¹analyste sont tous les deux situes du meme cote de l¹Autre, celui-la meme dont il s¹agit pour le patient de saisir quelle a ete la logique operant dans l¹Autre et qui a conduit sa vie. En ce sens, l¹analyse, et donc la seance analytique, fait partie de sa vie, en meme temps qu¹elle est le levier sur lequel il peut s¹appuyer pour la transformer.

Lacan a reussi la ou les postfreudiens ont echoue: il a fait passer le cadre dans le tableau, operation topologique qui fait que la seance lacanienne n¹est pas et ne sera jamais une seance ipeiste raccourcie, mais autre chose, en rapport avec les finalites du discours psychanalytique dans le monde.