World Association of Psychoalanysis

 

TOUT CE QUI EST MENTAL

Francoise Fonteneau

 

Aux questions sur le reel que Lacan nous a transmises, leguees, saurons-nous repondre un jour ? Il faut beaucoup de temps pour les deployer. Aussi, j,espere que le condense que je vous propose n,aura pas le gout amer d,un intrait de questionnement sur le reel.

Les interrogations de Lacan sur le reel le menent a une interrogation sur la "nature mentale du corps". En cela, il rejoint certaines interrogations du philosophe Wittgenstein. Nous prendrons pour parti leur face a face sur la question de la pensee du reel, misant sur le fait qu,interroger des discours divers, en l,occurrence ici le philosophique, peut apporter eclairage a notre champ.

"Sapimus animo, fruimur anima (1)"

L,interrogation sur le theme pensee/corps est evidemment bien ancienne. Le travail de Richard Broxton Onians, tres heureusement traduit l,annee derniere, nous donne les exemples de recherches sur la facon dont les Grecs anciens posaient la question de l,ame et de son siege dans le corps. Sous le titre "Les origines de la pensee europeenne", Onians parle en fait du corps, de sa relation a l,ame, a l,esprit. J,en donnerai quelqu,echo avec les titres de ses chapitres comme: "Les organes de la conscience", "La matiere de la conscience", "La Psukhe", "Anima et animus". Faisant parler le tragique grec Accius, il releve: "Nous percevons par l,"animus", nous jouissons par l,"anima"." La conscience avec ses emotions, la pensee, est le propre de l,"animus", l,"anima" est l,ame-souffle de la vie. La connexion, difficile a faire entre les mots enonces et les pensees de celui qui ecoute, se fait "via" le corps. Les pensees sont des mots et les mots sont du souffle. Ulysse entend Nestor l,appeler pour le reveiller: "Vite le son entoura ses "phrenes" (les poumons) et il sortit de la hutte." Le son, le souffle dont les mots sont faits, passent a travers les oreilles pour aller, non pas au cerveau ici, mais vers les poumons. Dans les exemples donnes par Onians, on sent les efforts effectues pour relier pensee et mots.

Position du probleme: la question de la pensee du reel

Comment Lacan et Wittgenstein abordent-ils la question ? Tous deux partent d,une aporie, d,un paradoxe, d,une impuissance, lorsqu,ils s,interrogent sur le reel. Partons de Lacan et du paradoxe qu,il souligne: "Pas plus qu,il n,y a de rapport sexuel, dit-il, il n,y a rapport direct entre la pensee et les choses, entre la pensee et le reel, et cela est en parfaite contradiction avec notre pratique. Nous pensons jouer sur le rapport des mots et des choses, des mots et des corps, mais nous ne pouvons le nommer, l,ecrire que par un reel qui ne cesse de ne pas s,ecrire (2)." Des le Seminaire XX, Lacan dit que "le reel, c,est le mystere du corps parlant, le mystere de l,inconscient. Mais le corps, qu,est-ce donc ?".

"On ne sait pas ce qu,est un corps vivant, dit-il encore en 1977. Non seulement les "nomina non sunt consequentia rerum", les noms ne sont pas la consequence des choses, mais nous pouvons affirmer le contraire. Non seulement il y a le parletre, mais il y a le "psarletre" de la particule psy, sinon tout cela n,existerait pas, s,il n,y avait pas le fonctionnement de cette chose pourtant grotesque qui s,appelle la pensee (3)."

(Petite parenthese freudienne: cet embarras n,est pas sans rappeler celui de Freud dans le texte "L,inconscient" de 1915 dans la "Metapsychologie". D,une certaine maniere, Freud y fait volonte de s,affranchir du sens, des embarras du sens, lorsque l,on parle de l,inconscient. C,est pourquoi il propose de noter "Ics, Ubw, Cs, Bw". Il propose: "Pour eviter la confusion, nous designerons les systemes psychiques que nous avons reconnus, par des noms arbitrairement choisis qui ne feront pas la moindre allusion au fait d,etre conscient" ("in denen die Bewusstheit nicht gestreift wird", p. 75, S. 131), dans lesquels la conscience ne serait pas meme frolee. Freud utilise la le verbe "streifen" qui signifie froler, erafler. Ne pas froler la conscience, pourquoi ? Il le dit plus loin: "Dans la mesure ou nous voulons acceder a une conception metapsychologique de la vie psychique, nous devons apprendre a nous emanciper de l,importance accordee au symptome "fait d,etre conscient" ("mussen wir lernen uns von der Bedeutung des Symptoms "Bewusstheit" zu emanzipieren (p. 115, S. 151)." La "Bewusstheit", la conscience, est la symptome pour Freud, et il nous faut nous detacher de l,importance accordee a ce symptome - et cela sans "streifen" avec la "Bewusstheit".)

Le "mental" et le "corps vivant"

Dans son Seminaire de 1977, Lacan pose des questions de ce type: comment penser le reel ? Comment l,apprehender ? Comment etre responsable d,une pensee du reel ? Il ira jusqu,a se demander: sommes-nous coupables du reel (15.03.1977) ? En tant qu,analyste pense-t-il la au forcage que nous faisons en lui donnant sens a ce reel (8.03.1977) ? Le reel a un sens "et" n,en a pas, dit Lacan, il ne faut pas lui donner le sens de l,Un, mais si l,on veut se raccrocher a quelque chose, cette logique de l,Un est ce qui reste comme ex-sistence. Si le reel exclut le sens, alors notre pratique serait-elle du chique, dit Lacan, elle qui nage dans l,idee que les mots ont une portee ?

Dans "Le Cahier bleu (4)", Wittgenstein pose la question: "Est-ce qu,un corps peut souffrir ?" Il tente de nous mettre en garde de "concevoir la signification comme un rapport occulte entre les mots et les choses et de penser que tous les usages d,un mot sont contenus dans ce rapport (comme la graine dans l,arbre)". L,unique fondement de la proposition selon laquelle ce qui souffre, ce qui voit ou ce qui pense est d,une "nature mentale", nous le decouvrons dans le fait que le mot "je", dans l,expression "je souffre", ne designe pas un corps particulier, car il nous est impossible de substituer a ce "je" la description d,un certain corps.

Pour Wittgenstein, l,idee que le ""je" reel existe dans mon corps", se rattache a une conception grammairienne du mot "je" et a toutes les confusions auxquelles elle peut donner naissance. L,expression "je", l,expression "L.W." ne sont que des instruments definis par leur usage. A  quoi renvoie ce "je", se demande donc Wittgenstein ? Et comment un corps peut-il souffrir s,il n,est doue de conscience ?

N,est-ce pas la la question de la "nature mentale" du corps ? Est-elle proche du "psarletre" de Lacan ? Ce dernier en arrive a la formule suivante: "Tout ce qui est mental, en fin de compte, est ce que j,ecris du nom de "sinthome", c,est-a-dire signe (10.05.1977." Et le signe, precisera-t-il, est a rechercher comme congruence au reel. Lacan, cette annee-la, pose le reel "comme non lie a une structure qui ne constitue pas un univers - sauf a etre lie a deux autres fonctions, imaginaire et symbolique". L,une de ces fonctions, dit-il, est le corps vivant. Mais il dit aussi qu,il ne sait pas ce que c,est qu,un corps vivant: "Quelque chose va mal dans la structure, dans le noeud borromeen. Il faut donc en venir au "psarletre", sinon tout cela n,existerait pas,... s,il n,y avait le fonctionnement de cette chose grotesque qui s,appelle pensee (8.03.1977)."

"To realize"

Lacan en vient tres vite a faire une opposition entre d,un cote langage et sens, et de l,autre reel et hors-sens. Ce qui d,ailleurs souligne encore le paradoxe de notre pratique. "Le langage, dit-il, n,est impropre qu,a dire quoi que ce soit" (en particulier quoi que ce soit du rapport mot/chose). "Le reel, lui, n,est impropre qu,a etre realise, au sens de "to realize", c,est-a-dire imagine comme sens." On retombe dans le sens, dans un reel pense, imagine, et ce n,est que comme cela que l,on peut l,apprehender.

Wittgenstein interroge aussi ce rapport mots/reel, et tente de mettre en evidence une confusion. Si je pense que King,s College brule, quand il ne brule pas, le fait de bruler n,existe pas. Comment puis-je penser ce fait ? Il y a la confusion pour Wittgenstein entre "fait reel" et "objet de pensee". Mais si l,objet de mes pensees n,est pas le reel, qu,est-ce alors ? "On serait tente de dire: "puisqu,il n,existe pas toujours d,objet reel qui puisse garantir la verite de mes pensees, ce n,est pas le reel que nous pensons" (5)." "On aura alors tendance a croire que l,objet de nos pensees n,est pas le reel, mais "un fantome du reel"." Et diverses denominations nous servent a designer ce reflet: par exemple "proposition", "sens de la phrase". Mais comment une chose qui n,existe pas pourrait-elle avoir un reflet, un reflet de reel ? Je n,ai a ma disposition que la phrase, la proposition pour en parler. C,est une "forme de representation" dont pas un seul trait ne ressemble a l,objet qu,elle represente. L,expression d,une pensee, d,une croyance, d,un desir, ne saurait etre autre chose qu,une phrase dans un systeme de langage. Wittgenstein en arrive a cette formulation: "L,idee que l,objet de mon desir est present sous cette forme de reflet prend racine dans la forme de mes expressions, mais je ne pourrai jamais decrire l,objet de mon desir tant que ce desir ne sera pas "realise"." On retrouve le "realize" de Lacan. Mais, ajoute Wittgenstein, ce n,est qu,une illusion. L,objet reel du desir, on croit le saisir. Comment ? Au travers du sens. C,est cet aspect de Wittgenstein que Lacan souligne dans le Seminaire, "L,envers de la psychanalyse": "Chez Wittgenstein, il n,y a de sens que du desir, voila ce qu,on peut dire apres avoir lu Wittgenstein (6)."

J.-A. Miller, dans son cours du 8 mars 2000, souligne a la fois que "dans la psychanalyse comme pratique, le reel est defini a partir de ce qui a lieu, c,est-a-dire a partir de l,evenement", et donc que de ce fait le sujet se constitue autour d,un temps, "qu,il n,y a pas un sujet prealable, susceptible d,etre affecte, il y a un sujet en voie de realisation".

Sur cette question de la pensee du reel, on a l,impression que l,on "tourne en rond", "il n,y a pas de progres", comme le dit Wittgenstein. Ce sont des expressions que Lacan emploie egalement: "Tournage en rond de la philosophie, non-progres (7)." La psychanalyse, dit-il, il faut bien le dire, tourne dans le meme rond. "Il n,y a pas de progres, l,homme tourne en rond, mais l,homme est de nature torique, l,inconscient et le conscient sont supportes et communiquent par une nature torique." D,ou sans doute l,interet, me semble-t-il, de travailler sur les coupures de ce tore: Ics/Cs, dire/ecrire, experience/matheme. Wittgenstein aussi constate qu,il n,y a pas de progres, et ce a plusieurs reprises, jusqu,en 1951, ou, peu de temps avant sa mort, il ecrit cette remarque: "La philosophie n,a fait aucun progres ? Si quelqu,un se gratte la ou ca le demange, faut-il y voir un progres ? ou bien ne se gratte-t-il pas veritablement et ce n,est pas une veritable demangeaison ? et cette reaction a l,irritation ne peut-elle se prolonger longtemps, jusqu,a ce qu,on ait trouve un remede contre la demangeaison (8) ?"

Erreur et tournage en rond: une solution, une "forme"

D,ou vient l,illusion, l,erreur soulignee par Wittgenstein ? Du fait que la pensee, - qui n,est pour lui que "l,usage des signes" -, nous mene a croire qu,il existe l,objet correspondant au signe. Nous nous mettons a croire que le sens est un etre mysterieux, alors qu,il ne reside que dans une conception grammairienne. Pour Wittgenstein, il faut donc detecter les meprises grammairiennes, "car, si la grammaire peut regir le rapport langage/realite, elle ne dit pas ou est le vrai, le faux, mais ce qui a du sens et ce qui n,en n,a pas (9)". Un des premiers imperatifs du philosophe doit donc etre la defiance envers la grammaire. Sur ce point, Lacan va encore plus loin: "La grammaire, il faut l,eliminer, pour ne garder que la logique (10)." Ce qui ennuie Lacan, c,est que le reel fasse sens. Comment y echapper ? Y parviennent parfois le poete, l,artiste. Comment y parvenir sachant que c,est de la fonction du trou que le langage opere sa prise sur le reel, qu,il y a un lien etroit a definir entre le reel et l,inconscient ? Si tant est que l,inconscient soit reel, dit Lacan, et il montre la que cet inconscient participe d,une equivoque entre reel et imaginaire. La materialite de l,inconscient n,est peut-etre qu,un reve, souligne-t-il. On ne peut "atteindre que des bouts de trognons de reel. Alors, on brode autour, la pensee brode autour, et meme le matheme en rajoute au reel (11)".

La recherche d,une forme

Cet ennui que le reel fasse sens, alors qu,il est discontinu, hors-sens, mene Lacan a rechercher une forme qui fasse lien entre mots et reel.

Wittgenstein a trouve une forme pour faire lien entre la pensee et les choses. Les philosophes y avaient pourvu bien avant lui (par exemple, les formes "a priori" de la sensibilite chez Kant). Wittgenstein, lui, a trouve la forme logique, "logical form". On la trouve en place des le "Tractatus logico-philosophicus", meme si le texte canon est plus tardif (12). Lacan aussi semble a la recherche d,une forme, par opposition a la matiere. La forme qu,il propose est celle de la corde et du noeud. Le noeud ex-siste a l,element corde: "Suivre a la trace le reel ne consiste et n,existe que dans le noeud (13)." Parti de la forme logique donc, Wittgenstein n,en reste pas moins dans une logique de la monstration, de l,ostension annoncee dans le "Tractatus logico-philosophicus (14)". Sa forme de representation, l,image ne peut la representer, elle la montre. Et la tache du philosophe ne peut etre que de montrer, decrire, clarifier.

De meme, Lacan "montrera" les questions du reel a l,aide des noeuds pour la theorie psychanalytique. En ce qui concerne la pratique analytique, il fait une mise en garde de poids: "Ne pas boucler le noeud trop vite, garder la corde, tenir l,enigme, puis ecrire le noeud." Si la corde aboutit au noeud du non-rapport sexuel, il nous faut pourtant agir, faire. En quoi consistera l,agir, l,acte analytique ? En ceci: faire suture entre l,imaginaire et le symbolique, faire epissure entre le symptome et le reel. Ce qui est sans doute un forcage, dit Lacan. Alors, comment sorti - d,ailleurs, le faut-il ? - du paradoxe de la psychanalyse dans son impuissance a penser, nommer le reel qui ne cesse de ne pas s,ecrire ? Il faut, dit Lacan, "eliminer la grammaire, pas la logique". Il faut bien se raccrocher a quelque chose, cette logique de l,Un, possible dans la langue grace a la "lalangue", particuliere a chacun.

On pourrait croire que c,est devant une impuissance a nommer, a penser le reel, que Lacan nous laisse, mais tout en encourageant notre acte, - du cote de l,artiste -, parce que cet acte, il y croit.

Comment trouver le signifiant qui n,aurait aucune espece de sens, mais qui ouvrirait au reel et qui aurait un effet ? Un signifiant sans sens, dit Lacan. "Comment faire sonner autre chose que le sens ?"

Je ne pretends pas apporter la une reponse, mais pour finir, je m,amuserai a un petit dialogue - mais est-ce vraiment un dialogue ? - imaginaire entre Wittgenstein et Lacan. Je les fais dialoguer a l,aide des textes des "Recherches philosophiques" (paragraphe 38) chez Wittgenstein, et des Seminaires de 1976 et 1977 pour Lacan.

Le reel et un petit "coup de sens-blant"

Wittgenstein - Nous designons du geste la chose denommee et prononcons le nom en meme temps, "ceci est une table", "ca, c,est x" ou "cela signifie x". Mais expliquons-nous aussi le "ceci" ou le "cela" ? La denomination ressemble a un processus occulte.

Lacan - Alors, comment vais-je pouvoir "dire", "ceci est le reel" ?

Wittgenstein - Pareille liaison singuliere se produit reellement lorsque le philosophe, notamment, pour faire ressortir ce qu,est la relation entre le nom et le denomme, considere fixement un objet devant lui, en repetant d,innombrables fois un nom ou encore le mot "ceci". Il pense operer la liaison.

Lacan - C,est justement ce que je ne fais pas, ce que je ne veux pas faire !!!

Wittgenstein - Oh ! oui, oh ! oui !..., mais les problemes philosophiques naissent lorsque le langage est en fete, festoie ("Wenn die Sprache feiert"), et alors nous allons imaginer que la denomination est quelque singulier acte d,ame, sa maniere de baptiser un objet. Or, le nom n,est qu,un nom et sa signification est dans l,usage.

Lacan - Oui ! la signification est dans l,usage, mais il y a soumission de la valeur d,usage a la valeur d,echange (15). Et pour nous, dans le champ analytique, "Wenn die Sprache feiert", quand le langage est en fete, nous avons autre chose a faire qu,a denommer le reel. "Wenn die Sprache feiert", c,est la bonne occasion, une chance de "ne pas nommer", mais de souligner une nouvelle fois "la fuite a quoi repond tout discours (16)". "Wenn die Sprache feiert", nous pouvons faire "un coup de sens", et ce sera alors un coup de "sens-blant" ( semblant). En somme, "Wenn die Sprache feiert", quand le langage festoie, alors, c,est le possible, le surgissement d,un petit coup de sens-blant (blanc).