World Association of Psychoalanysis

 

LE SYMPTOME AU FEMININ

Dominique Laurent

*C,est plus fort que moi*, est l,expression la plus generale du motif de la plainte. L,enonce de la plainte consciente fait place, dans l,analyse, a un plus fort que soi qui s,articule a une position de jouissance bien plus secrete.

Le travail du symptome du nevrose se revele aussi complique que le travail delirant, pour chiffrer de facon signifiante un reel trop present. Le symptome se devoile progressivement dans l,analyse comme un montage tres sophistique qui traverse la vie du sujet.

Nous aborderons aujourd,hui la clinique du symptome chez des sujets feminins, et nous montrerons comment il s,associe au partenaire du fantasme dans la vie amoureuse.

Cette perspective serait-elle particuliere au sujet feminin ? Commencons par exposer des vignettes cliniques et leur problematique, pour ensuite interroger les lecons a tirer sur la position feminine. Dans chacun de ces cas, le symptome se presente avec une consistance enigmatique, douloureuse et coupable. Il s,assortit de la note particulierement massive du *c,est plus fort que moi*.

1 - L,infernal de la pulsion

Ce sujet s,adresse a l,analyste pour elucider et se delivrer d,une trichotillomanie extremement invalidante. La survenue de plaques d,alopecie lui font craindre une calvitie a venir. Elle ne supporte plus le regard des autres sur sa chevelure qui devoile desormais un comportement dont elle a honte. Elle s,arrache les cheveux un a un, apres les avoir longuement palpes, pour les mettre ensuite a la bouche, les croquer et les avaler. Ce comportement qu,elle juge insense s,impose a elle pratiquement sans qu,elle s,en rende compte, lorsqu,elle travaille. Une fois le cheveu avale, elle en prend conscience et se sent coupable. Elle a lutte de diverses manieres contre ce *tic* installe depuis de nombreuses annees, pour reprendre son propos. Travailler avec un foulard sur la tete, voire avec des gants pour se priver de la sensation tactile du cheveu, dont nous verrons l,importance particuliere, s,averera vain. D,autres methodes se reveleront toutes aussi caduques. Ce symptome, par sa dimension d,exces, est desormais ce qui remplit sa vie. L,analyse permettra de saisir progressivement les coordonnees signifiantes et pulsionnelles d,une telle pratique.

Un sujet non separe de son objet oral

La problematique orale s,avere centrale dans ce cas, et c,est ce que le sujet exprime en disant: *J,ai toujours mange quelque chose.* Cet apercu se deduit de l,analyse progressive de son symptome. Bien que celui-ci se soit veritablement installe au moment de la rencontre du partenaire de la vie amoureuse, elle confie avoir, apres la puberte, passe son temps a s,arracher cils et sourcils pour les mettre aussi a la bouche. Mais des avant la puberte, son enfance etait deja tout entiere concentree sur un pouce qu,elle rongeait jusqu,a l,articulation. Nous pourrons avancer qu,il s,agit d,une boulimie qui ne se dit pas. Elle designe un rapport du sujet a l,objet *a*-signifiant pulsionnel oral dont il ne peut se separer. Dora et son sucotement parait un peu pale a cote de cette conduite orale qui revet un caractere quasi automutilatoire. Ce destin pulsionnel se scelle au recit de l,inquietude maternelle centree sur la sphere orale pendant les premiers mois de la vie de l,enfant: aucun lait ne lui convenait, il fallait en changer regulierement. Le rapport du desir de la mere a l,objet oral s,esquisse. Comment le signifiant *cheveu* vient-il a se nouer a l,objet pulsionnel et au desir de la mere ?

Le recit de sa venue au monde en fixe la determination. Enfant non desire, elle sait aussi que ses parents auraient prefere qu,elle soit garcon. Elle nait avec une chevelure abondante collee par le liquide amniotique, que sa mere n,apercoit pas d,emblee. L,enfant baigne lui est presente ensuite, cette fois les cheveux en brosse. La mere ne la reconnait pas et declare qu,elle n,est pas sa fille: *Ma fille n,a pas de cheveux.* Un entourage attentif lui fait rapidement prendre conscience de sa meprise. Toute la trame de l,existence du sujet, dont la venue au monde n,etait pas attendue et qui, de plus, se revele etre une fille, s,articule tres tot a la pregnance de l,objet oral pour la mere, et a l,absence de cheveux comme signe de la reconnaissance. Le *c,est plus fort que moi* du symptome ne recouvre-t-il pas un *mieux vaut ne pas etre nee* ? Le trouble du rapport mere-fille, de l,investissement libidinal en termes freudien, se reporte sur le pere. La structure oedipienne du sujet inclut le pere dans le circuit oral par l,apparition d,un degout alimentaire surgi pendant l,enfance. La peau qui recouvrait le bol de lait que son pere lui preparait tous les matins, lui inspirait un degout total et lui interdisait de l,absorber, ce qui declenchait bien des scenes. La ou la relation a l,Autre maternel se marque d,un sevrage impossible, nous voyons ici comment, dans la relation au pere, le signifiant *peau-de-lait* renvoie non seulement au degout hysterique a l,egard du phallus, mais se double d,un interdit portant sur l,objet oral.

La difference sexuee: du voile a la jouissance masochiste

L,arrivee de la puberte lui fait abandonner son pouce, pour s,occuper alors de ses cils et de ses sourcils qu,elle arrache. Elle revendique et obtient de sa mere l,autorisation de se laisser pousser les cheveux, jusque-la coupes comme ceux de ses freres, ce qui lui donnait une allure de garcon manque. Mais sa chevelure n,est pas celle que sa mere avait souhaite pour une fille. Elle n,est ni blonde, ni bouclee. La description minutieuse du symptome actuel revele que les cheveux arraches un a un sont precisement des cheveux qu,elle estime boucles ou frises a la palpation. Nous voyons comment, a partir du mythe familial, ce sujet, par son symptome, s,acharne a ne pas etre celle qui aurait des cheveux selon le voeu maternel. Elle s,identifie a un *je ne suis pas ca*. Elle verifie aussi toujours plus le dit maternel inaugural de la non reconnaissance, *ma fille n,a pas de cheveux*. L,arrachement des cils et des sourcils s,inscrit dans cette perspective. Dans ce temps de l,adolescence, la chevelure est investie d,une fonction particuliere, celle du voile, du masque de sa bouche. Soulignons le contraste *moins de sourcils et de cils-plus de cheveux*. Dans les deux cas, l,unite, c,est le regard et l,oral: le cil avale et la bouche masquee. C,est aussi l,automutilation autour de l,oeil et le voile au regard de l,Autre. Au-dela du regard maternel qui ne reconnait pas sa fille, la fonction du masque, du voile, peut s,apprehender sur deux versants qui, la, sont relies au pere.

Le premier renvoie a une identification au pere. En effet, le pere traverse, pendant cette periode, de graves difficultes financieres compromettant la vie familiale. Il est decrit comme un homme qui prefere se voiler la face plutot que d,affronter les problemes. C,est aussi une identification virile a l,homme en defaut.

Le second versant renvoie a l,objet oral et a une jouissance masochiste. Affligee d,une malformation parodontique qui necessite des traitements couteux et prolonges, sa mere s,adresse a des centres de consultation gratuite. Notre analysante conserve le souvenir de soins desinvoltes et peu efficaces. Un souvenir arrete son jugement, celui d,une intervention chirurgicale douloureuse rendue inutile en raison de l,absence d,un materiel prothetique indispensable. L,imperitie medicale est couverte aupres de la mere par un mensonge du chirurgien qui la revolte. Incapable de parler, elle hurle la verite dans un petit ecrit qu,elle donne a sa mere. Elle a le souvenir d,avoir ete un objet d,experimentation dont sa bouche a ete le terrain d,election. Souvent deformee ou tumefiee apres des soins traumatiques, elle voile sa bouche de ses cheveux. Les diverses manipulations chirurgicales ont laisse sur elle un reste, une anesthesie importante de la zone bucco-dentaire. La soustraction de cette partie du corps lui fait dire que l,on pourrait lui arracher les dents sans anesthesie. Notons que l,arrachement des cils, des sourcils, puis des cheveux ne l,ont jamais faite souffrir. En ce sens, ne pourrions-nous pas dire que la dimension masochiste de la jouissance de l,arrachement qu,elle s,inflige est l,envers des manoeuvres sadiques de l,Autre centrees sur l,orifice pulsionnel qu,est sa bouche ? Elle produit douloureusement du manque pour s,identifier a la position feminine. Qu,il s,agisse de ce versant identificatoire feminin est confirme par le fait que c,est avec la rencontre du partenaire de la vie amoureuse que s,installe l,arrachement des cheveux, selon les modalites evoquees precedemment.

L,abord second, dans l,analyse, des difficultes de la vie amoureuse fait d,emblee valoir un trait du choix du partenaire. Il s,agit d,un homme qui privilegierait les loisirs sur le travail et construit sa vie professionnelle en consequence. Ce trait renvoie explicitement au pere dont l,activite professionnelle a ete problematique et reduite. La discorde dans le couple s,organise sur ce point. Elle travaille beaucoup, son ami peu. L,impuissance paternelle, reperee a ce niveau de l,analyse a partir d,un rapport defaillant au travail, la conduit a soutenir une position virile en travaillant beaucoup. Nous ne sommes pas surpris de constater que l,arrachement des cheveux se produit lorsqu,elle travaille. La crainte insupportable de rejoindre le dire maternel inaugural, *ma fille n,a pas de cheveux*, doublee de la honte du devoilement au regard de l,Autre d,une pratique de jouissance sur laquelle elle se voilait la face jusque-la, ont ainsi precipite la demande d,analyse de ce sujet. L,analyse, en cours, commence a devoiler l,articulation du symptome au partenaire dans la vie amoureuse.

2 - La loi infernale, ou l,acheteuse addictive

L,achat compulsif n,est pas un symptome reserve au sujet moderne. Ce qui est moderne, c,est sont statut epidemique actuel. A ne le considerer que par sa determination sociologique ou economique, on en fait un symptome social. Cette perspective ne laisse alors aucune chance de saisir ce qui fait le ressort de l,epidemie. C,est dans l,enquete particuliere que l,on peut saisir en quoi l,epidemie est une industrialisation de l,abandon du sujet a son mode de jouir. Sous un tel symptome, toutes sortes de cas peuvent se regrouper. Il va s,agir ici d,une nevrose obsessionnelle.

Ce sujet s,adresse a l,analyste pour se deprendre d,*une impulsion irresistible a acheter n,importe quoi, n,importe quand*. A peine l,objet est-il acquis, qu,il est rapidement apercu sur un mode ravale, degrade, sali. Elle designe sa conduite comme relevant d,*une necessite d,avoir sans arret du nouveau a l,oeil*, et l,interprete comme une facon de rompre l,ennui qui traverse sa vie. Mariee depuis de nombreuses annees, ce sujet n,a en fait aucune vie amoureuse. Elle aime *bien* l,homme avec qui elle vit et dont elle a eu un fils. Sa vie erotique est quasi desertique depuis la naissance de son fils et la laisse indifferente. Nulle passion amoureuse n,a agite sa vie. Les circuits de la passion, pourrait-on dire, se portent ailleurs que sur l,homme. Ils sont concentres sur cette conduite d,achats, source de sa jouissance, sur un fond d,ennui qui peut etre qualifie au premier abord de depression.

Cette compulsion la plonge dans des soucis financiers serieux qui peuvent compromettre l,equilibre financier familial. Cette compulsion d,achats et ses repercussions financieres s,exercent, dit-elle, a l,insu de son mari. Elle a le sentiment de le tromper. Elle decrit l,immense plaisir qu,elle a a ceder apres avoir lutter vainement contre ce qu,elle appelle cette *pulsion d,achats*. Elle dit aussi le tourment qui suit, lie au calcul de ses comptes bancaires toujours en deficit et pour lesquels elle echafaude toutes sortes de montages. Elle dit enfin sa culpabilite, d,une part a l,egard d,un mari et d,un fils qu,elle met en danger a leur insu, d,autre part a l,egard de sa mere qu,elle a installee comme partenaire d,un circuit de dette impossible sur lequel je reviendrais. *Avoir du nouveau a l,oeil* dans l,intervalle des achats prend une configuration particuliere, celle du demenagement des meubles, des objets de la maison. Ses nuits sont alors envahies d,idees obsedantes centrees sur la facon vraiment nouvelle de disposer ces elements. Le week-end venu, elle se consacre a ces changements.

Au *je ne peux pas me retenir d,acheter de nouveaux objets* repond une grande difficulte a se separer des anciens. Elle les accumule dans le grenier, les placards, la cave, etc. Cette retention fait l,objet de commentaires amuses de la part de son mari: *Il te faudrait, dit-il, une toute petite maison et un immense hangar.* Les activites de rangement occupent donc une partie importante de son temps. Mais celles-ci s,integrent dans une perspective plus ample qui releve d,un souci de proprete et de nettoyage tres pregnant. Elle confie ainsi etre amenee a faire le menage complet de son domicile deux a trois fois par jour, bien que ses journees soient occupees par son activite professionnelle. Elle doit etre la derniere a quitter le domicile pour etre assuree qu,aucune trace ou aucun desordre ne vienne deranger l,ordre dans lequel elle l,a laisse. Autrement dit, il faut qu,il n,y ait aucune trace de l,Autre. Elle doit annuler tout evenement de vie. Il faut que tout soit mort et impeccable dans l,Autre. Cette pathologie est profondement articulee au drame oedipien et a la vie amoureuse. Elle est a cet egard apprehendee a partir du circuit phallique. Elle peut etre apprehendee au-dela de l,‘dipe, a partir du registre pulsionnel dans le rapport a l,Autre maternel.

Le circuit phallique et le pere

Elle nous dira qu,elle est le dernier enfant tardif et non attendu d,un couple qui a deja deux enfants. Elle a neuf ans quand le pere quitte la mere pour une autre femme, alors qu,il est en faillite sur le plan financier. L,enfance du sujet a ete scandee par des querelles conjugales centrees sur les depenses excessives du pere, par ailleurs infidele depuis toujours. La faillite de l,entreprise paternelle est liee a une politique commerciale aventureuse faite d,innovations mal calculees. L,innovation est le maitre-mot de ce pere qui, dans la sphere privee, se montre tout aussi dispendieux. Il achete tout et n,importe quoi. Il est l,homme incontinent, toujours en proie au nouveau. L,horizon du nouveau pour lui est articule a l,infidelite qui ne sera pas plus consequente *in fine*, lorsqu,il choisit une autre femme qu,il n,arrivera pas a garder. C,est une version de l,impuissance masculine. Nous saisissons comment le signifiant nouveau est articule pour notre analysante a la position paternelle et au circuit phallique. Le nouveau pour l,analysante ne s,inscrit pas dans le changement de partenaire de la vie amoureuse ou dans la multiplication d,enfants, nouveaux objets libidinaux phallicises.

Ce nouveau-la, elle l,a deja obtenu, une seule fois, et cela lui suffit. Il est saisissant d,ailleurs de le verifier par ses propos: *Une fois que j,ai eu mon fils, dit-elle, j,ai eu l,idee que je n,avais plus besoin de mon mari.* Comblee par l,enfant nouveau, son mari ne lui est plus d,aucune utilite. Elle exige alors de se separer de lui, sans divorcer. Il obtempere. Le couple reprendra une vie commune deux ans plus tard, pour ne plus se separer. En reprenant une vie commune, son mari consent a etre celui qui n,est pas necessaire puisqu,elle ne le desire plus desormais. La naissance de l,enfant correlee a son eviction en est la demonstration initiale. Un seul enfant, un seul mari, c,est l,envers du pere. L,unicite insiste. Le nouveau pour notre analysante est centre des lors toujours plus sur des objets marchands. En ce sens, elle accomplit dans une identification virile le voeu paternel de toujours innover de facon dereglee, mais qui ne la conduit pas cependant a la faillite.

Ce sujet ne sait pas faire avec le manque feminin. Au lieu de demander le phallus a l,homme, elle ne demande rien une fois l,enfant obtenu. Le desert de la vie sexuelle est la pour en temoigner. Elle comble son manque toute seule par l,achat incessant d,objets. Elle n,a pas plus besoin de son mari pour les obtenir puisqu,elle les acquiert avec ses seuls revenus. Mais ces objets n,ont de valeur phallique qu,en tant qu,ils sont neufs, nouveaux. Des qu,ils ne le sont plus, leur caractere precieux disparait. Ils se retrouvent inexplicablement transformes en dechet. Nous avons la une sequence tres claire: l,objet est objet phallique dans le moment meme ou il est apercu dans la lumiere du desir. Des qu,elle peut en jouir, l,objet est dechu et vire a *a*. En ce sens, ce mouvement est pris dans la loi d,Airain du desir obsessionnel. En un autre sens, la clinique de cette acheteuse compulsive pourrait etre mise en tension avec celle de la kleptomane. La kleptomane fait de l,objet derobe un objet passionnant, eleve a la dignite du phallus, a la condition d,etre vole. Elle prend sans rien avoir a demander a qui que ce soit. Ce qu,elle vole, c,est le phallus. Faire le court-circuit de l,homme pour combler le manque est une pathologie du rapport feminin au phallus qui s,exprime ici de facon particulierement nette. Avoir du nouveau a l,oeil s,eclaire ici par avoir le phallus *a l,oeil*. L,instant de voir et la dette impossible se conjoignent dans cette formation langagiere.

Comment articuler le symptome au partenaire du fantasme dans la vie amoureuse de cette femme ? On peut le reperer a partir de l,idee qu,elle a de le tromper. Rappelons que le pere trompait la mere qui fermait les yeux. Dans ce cas, le sujet demande a son mari qu,il ferme les yeux sur ce qui fait tache. C,est meme la condition de leur vie commune inscrite sous le sceau d,une vie sexuelle exsangue et des achats. Son mari ne l,ignore pas, comme en temoigne son *il te faudrait un hangar*. En somme, il acquiesce a la loi impitoyable de sa femme, celle de l,objet toujours neuf. Avoir du nouveau a l,oeil prend toute sa dimension, celle d,avoir le phallus et que l,on ferme les yeux dessus.

Le registre pulsionnel et l,Autre maternel

Son partenaire consent aussi a la loi infernale qu,edicte son epouse a la maison. Elle a conscience du caractere affolant et arbitraire de ses exigences concernant le menage et la proprete. Elle se rend compte de l,inconfort domestique qu,elle impose a son mari et a son fils avec les interdits et les obligations auxquels elle les soumet. Son activite incessante n,est pas de tout repos pour eux. Cette loi qu,elle impose a l,entourage fait echo a la loi inique a laquelle le pere a soumis la mere au moment de leur separation. La mere, qui avait mene une existence confortable de femme au foyer pendant longtemps, tout en fermant les yeux sur les infidelites de son mari, se voit contrainte de travailler. Elle devra faire des menages pour survivre et elever seule le dernier enfant. Le pere ne contribuera en effet que rarement aux charges de l,education de sa fille, qu,il ne reverra quasiment plus. La mere passera sa vie a manquer d,argent, et conservera une haine inextinguible a l,egard des hommes.

Nous saisissons la determination qui relie le menage oblige de la mere a la compulsion menagere. Manquer d,argent, en deca de la separation, est le grief fondamental que la mere adresse au pere dans les dernieres annees de vie commune. C,est ce grief qui a berce l,enfance du sujet, pas celui des infidelites du pere. De la conduite maternelle, elle a saisi que ce qui compte pour elle, dans le rapport a l,homme, c,est l,argent. C,est un registre de l,avoir, donc de la problematique phallique. C,est aussi un apercu sur l,objet pulsionnel maternel. La dialectique phallique est articulee a partir de l,anal. Cette perspective se voit accentuee par la necessite de faire des menages. *Nettoyer le sale* est ce qui reste quand l,argent manque. Le couple mere-fille se referme sur lui-meme apres le depart du pere, et devient inseparable. Il est inseparable au-dela du mariage de l,analysante, et s,inscrit dans une economie libidinale particuliere. Confrontee par l,achat de tous ces objets nouveaux a des difficultes financieres qu,elle cache a son mari, elle demande a sa mere de l,aider a combler ses deficits. Le remboursement s,avere peu exigeant. C,est un circuit de jouissance installe entre la mere et la fille, construit sur l,argent. Mere et fille verifient qu,elles se completent, l,une jouissant de sa conduite compulsive avec la bienveillance active de l,autre.

Phallus imaginaire d,une mere, a laquelle elle est entierement devouee depuis toujours dans une aide et une attention quotidienne, elle jouit dans son rapport a l,Autre d,une inscription pulsionnelle anale prevalente. C,est la mise en peril du fonctionnement libidinal avec la mere qui conduit ce sujet chez l,analyste. En effet, l,age avance de la mere et l,avenir de sa mort lui font redouter desormais la mise a ciel ouvert de son trafil de jouissance. Elle redoute le jugement de ses soeurs lors de la succession a venir.

Nous avons pu apercevoir, a travers l,examen de ces symptomes, leur nouage a la trame oedipienne, leur saisie dans le perspective phallique et pulsionnelle. Nous avons montre comment le partenaire de la vie amoureuse est partie prenante dans le fantasme et nourrit le symptome.

Cependant, la clinique de ces deux cas invite a faire une remarque complementaire et d,un ordre plus general, puisqu,elle porte sur l,ensemble du champ clinique. Chez ces deux sujets, la forme symptomatique, au-dela du rapport au partenaire, prend appui sur le corps d,une part, sur les objets de l,Autre d,autre part. N,est-ce pas un appui plus volontiers retrouve chez le sujet feminin que chez le sujet male ? La clinique du symptome chez l,homme nevrose montre, me semble-t-il, un rapport privilegie du symptome a l,organe phallique et/ou a la pensee comme objet. Certes, les femmes, dans la nevrose obsessionnelle, peuvent souffrir de leurs pensees, mais le cas de l,acheteuse compulsive demontre un recours a d,autres voies symptomatiques.

La clinique psychiatrique contemporaine vise l,un, dans une conception unifiante, globalisante qui gomme les particularismes cliniques d,Ecole, mais plus profondement ne vise-t-elle pas un *un* plus cache ? Elle vise l,un synchronique, unisexe. La clinique psychanalytique se refuse a cet unisexe. Elle doit s,affirmer comme clinique sexuee. Ne pourrions-nous pas suggerer, dans une sorte d,analogie inversee avec la vie amoureuse, une clinique du symptome plutot centripete chez l,homme et centrifuge chez la femme ? Ce qui conduirait a restituer, dans la clinique du symptome, les differents modes de rapport a l,Autre, un autre dont l,inconsistance en tant qu,ensemble ouvert s,apercoit chez le sujet feminin de facon specifique.