World Association of Psychoalanysis

 

EXIGER LE SYMPTOME

Patrick Monribot

Au chapitre II de *La question de l,analyse profane* (p. 46, editions Folio/Essais), Freud fait surgir, en evoquant l,influence du ca sur le moi, l,expression qui nous reunit a ce Colloque: *C,etait plus fort que moi.* Elle y est a l,imparfait, et l,editeur signale que Freud l,a ecrite en francais dans le texte allemand.

Dans mes rencontres avec la *Zwangneurose*, jamais sujet n,avait aussi bien donne chair a cette phrase que le petit Raphael. En cette fin de printemps, le jeune garcon d,a peine huit ans commence a alerter serieusement ses parents: il ne veut plus manger. Cela ressemble a une greve de la faim mais sans revendication, sans raison precise alleguee. La greve se radicalise quand, les chaleurs venues, il decide egalement de ne plus boire.

C,est un peu *l,analyste-SAMU* que les parents sollicitent apres l,echec de la persuasion, relayes vainement par le medecin de famille. Je le recois dans ce contexte d,urgence.

Voici les cinq fragments cruciaux qui ont ponctue cette cure.

Premier fragment

J,apprends d,emblee que Raphael, depuis plusieurs semaines deja, s,inflige des autopunitions sous la forme, comme il dit, de *travaux forces*. Ces punitions sont bientot redoublees par la privation de divers plaisirs: les bonbons, regarder la television, jouer. Au debut l,entourage s,en amuse, puis s,en agace, aujourd,hui s,en inquiete.

C,est un peu une histoire sans parole. Tout ce que Raphael peut en dire a qui l,interroge, se reduit finalement au titre de ce Colloque, mais dans sa langue a lui: *C,est comme ca, je dois me punir, je n,y peux rienŠ* Il ne sait pas pourquoi. Ajoutons que l,appetit est conserve, qu,il n,a pas d,antecedent similaire et qu,il n,a rien d,un anorexique. C,est un greviste.

Ceci dit, Raphael n,est pas silencieux et n,a pas renonce a la jouissance de parler. Curieusement, il passe la premiere seance a m,expliquer qu,il n,a pas de symptome. En effet, il est peu inquiet de ce qui lui arrive, a l,inverse de ses parents. Lui qui n,a pas lu la lettre de Lacan a Jenny Aubry, me dit: *Je me prive, mais c,est eux qui souffrent.* Tout au plus est-il embarrasse des tracas suscites chez les parents, et surtout du retour pressant qu,il en a. Nous avons donc la situation suivante en ce debut d,analyse: un *c,est plus fort que moi* certes, mais qui ne fait pas symptome. Comment donc correler le *plus fort que moi* a la valeur d,un symptome qui soit sien et le divise ?

Lors des premieres seances, je choisis de me taire. Ce silence, assorti d,indifference a sa presence, l,intrigue, tant cette attitude rompt avec le flot des preoccupations anxieuses de l,entourage. Il finit par m,en faire grief: *On m,amene te voir pour mes punitions et tu ne dis rien. Tu ne me regardes meme pasŠ Tu t,en fiches ou quoi ?* Je romps le silence en cloturant la seance: *Tu sais, ce qui est inquietant chez toi, ce n,est pas du tout ca !* Je n,ai pas annule l,inquietude de l,Autre, qui semble essentielle au transfert pour lui, mais j,en ai opacifie et deplace la cause. Il repart dephase.

Cette position l,amene a repondre a la question que je ne lui avais pas posee. A la seance suivante, histoire de m,accrocher, il m,annonce, sous le sceau de la confidence, avoir elabore un bout de savoir, du moins une hypothese: *Je crois que j,ai compris, dit-il,Š ne le repete pas: je me punis parce que j,ai des secretsŠ C,est ma vie privee, je ne peux pas t,en dire plus !* A quoi je reponds: *Ca n,est pas necessaire.* Puis j,interromps l,entretien.

Deuxieme fragment

Debut de seance: les parents soulages m,informent que leur enfant s,est remis a boire. Je prends acte sans triomphe, car rien n,est regle.

Raphael, lui, s,intrigue pour autre chose: *Je n,y comprends rien, dit-il, j,avais prevu, hier soir, une punition, maisŠ j,ai oublie de la faire !Š C,est la premiere fois que ca m,arrive.*

Pour saluer cette formation de l,inconscient, premiere du genre depuis nos rencontres, je sors de ma reserve et lui demande avec vif interet la nature de cette punition. Incapable de repondre, il me dit: *J,ai meme oublie ce que c,etait.* Deux oublis en vingt-quatre heures, c,est formidable ! Quelque chose de la jouissance passe a l,inconscient ou *a la comptabilite*, comme le dit Lacan dans *Radiophonie*. Je le lui signifie et decide d,arreter la seance qui fut courte ce jour-la. Effet probable de scansion, la memoire lui revient sur le seuil ; il se rappelle: *Je devais copier cent fois, *je ne serai pas agressif avec mes parents*.* Telle etait la punition oubliee.

Je choisis d,equivoquer sur le *cent fois*: *Quand c,est sans foi, dis-je, c,est qu,on n,y croit plus.* Il faut dire que la mere m,avait longuement entretenu sur la querelle dont Raphael etait l,enjeu. Le pere voulait mettre son fils dans une ecole du diocese au nom de sa foi, alors qu,elle s,y opposait au nom de son atheisme. Il avait meme fait le coup de force en inscrivant l,enfant sans prevenir son epouse, laquelle souhaitait que j,arbitre ce litige. Bref, au premier entretien, Raphael, ecoeure, avait commente l,affaire en ces termes: *Et moi, ils s,en foutent de savoir a quoi je crois !* Il m,avait aussi demande par la meme occasion si j,avais la foi. C,est donc ce signifiant de la discorde qui fait retour dans l,interpretation que je risque.

Suite a cette seance, les punitions cessent, y compris les privations, au grand soulagement des parents.

Que va devenir le *c,est plus fort que moi* chez cet enfant ?

Troisieme fragment

Apres le temps des secrets, le temps du transfert.

Un reve vient le signaler: il est a l,ecole, le maitre se tait, ne repond pas a ses questions. Heureusement il a un livre a portee de main, avec toutes les reponses dedans.

Raphael dit ne rien comprendre a ce scenario. Cela lui evoque simplement ma bibliotheque qu,il examine avec attention, curieux notamment des livres que j,aurais pu ecrire. De mes ecrits imagines, index du suppose-savoir, son interet glisse a ma personne, puis a ma vie privee, soucieux de savoir finalement si j,aimais mes enfants. Curieux mais poli, il reste prudent: *Tu n,est pas oblige de repondre*, dit-il. Je lui fais remarquer que c,est precisement ce qui se passe dans le reve: l,Autre, sous la figure du maitre, ne repond pas.

La demande et la declaration d,amour qui s,annoncent ici ne tardent pas a s,accompagner de son envers: un cortege d,affects haineux qui ne fait que debuter et m,entraine dans une erreur de strategie. En voici le detail. Il fabrique des tronconneuses en papier, destinees a me tuer d,une facon particulierement sadique: *Je te decoupe, je te mets en bocal, ta femme avec, et le bocal au congelateurŠ Comme ca, je vous garde !*

Erreur de strategie, en effet, car j,ai laisse dire et laisse faire. En faisant le mort - c,est le cas de le dire -, je prenais la place du maitre silencieux designee dans le reve, tout comme celle d,un pere qui, au-dela de ses *actings*, ne dit jamais rien, ne sait rien, ne voit rien, - nous verrons pourquoi -, et dort en attendant son fils dans la salle d,attente de mon cabinet. En somme, je n,ai fait que repeter l,inconsistance du pere, me laissant capter par le signifiant-maitre de son reve: le maitre qui ne repond pas. Resultat: quelques semaines apres, la cure patinait, le disque etait raye, et toutes les seances consacrees a jouer, c,est-a-dire a jouir de ce massacre a la tronconneuse.

Ici, c,est le controle, - theme d,actualite dans notre Ecole -, qui m,a ressuscite, ou plutot, le controleur charge de pointer la resistance, toujours du cote de l,analyste. En effet, en posant le diagnostic de nevrose obsessionnelle, - ce que la suite a confirme -, pouvais-je laisser Raphael s,installer dans une jouissance *a lui-meme (si peu) ignoree* ?

Pouvais-je me laisser pieger dans les filets de sa ruse precautionneuse, dont l,essentiel consistait a me rassurer, et a rappeler, sourire aux levres, que tout cela, - le massacre, etc. -, c,etait du jeu, du faire semblant, du *faire comme si*, bref, du signifiant, et qu,au fond, avec le signifiant, on peut tout dire et tout faire ? En somme, il me demontre qu,il peut jouir sans risque avec des mots. A l,aplomb de cette contrebande du transfert, l,acte analytique est en principe attendu.

La direction de la cure enfin rectifiee, l,analyste reanime, la seance suivante est plus que breve: je le mets prestement a la porte au premier coup de tronconneuse.

Quatrieme fragment

Cette coupure a stoppe ce mode de jouissance: tuer l,Autre sans risque, puisque *c,est pour faire semblant*.

Elle a aussi change le discours, car la parole de Raphael a, de ce fait, pris du lest. Si parler prete a consequence, c,est necessairement moins leger, moins ludique, et cela devient serieux. Il s,agit des lors d,obtenir de Raphael un *bien-dire* sur le desir, au lieu d,une jouissance ludique infinie: celle-ci doit pouvoir enfin condescendre au desir.

Il va me parler des secrets qu,il ne juge plus utile de preserver: il s,agit du *conjugo* de ses parents. Sa mere a un amant et menace de quitter la maison. Cette situation tendue ne m,avait pas ete signalee. L,enfant symptome de ce qui ne va pas entre les parents, commence a se dire. Sa *vie privee*, c,est le depart imminent de sa mere.

Pour la premiere fois il va mal: *Cet homme couche avec ma mere,Š je l,ai devine la premiere fois qu,il est venu a la maisonŠ Mon pere, lui, n,a rien vu et rien suŠ Ensuite, il a su mais n,a rien ditŠ Je crois qu,elle va partir.*

Aussitot dit, il enchaine sur le transfert: *Je fabriquerais bien encore une tronconneuse pour te tuerŠ mais je sais que tu ne veux pas.* Phrase tres precieuse, car elle articule un desir de mort adresse a l,analyste, aussitot apres avoir parle de l,amant de sa mere. Cette articulation signe chez cet enfant analysan, sa place fantasmatique dans le transfert: le petit amant de la mere, c,est lui, le rival oedipien a eliminer, c,est l,analyste.

Pour interpreter, je lui fais simplement observer que le debut de ses autopunitions a coincide avec l,intuition de cet adultere, si justement percu des le premier jour. En somme, de quoi se punissait-il dans cette affaire ? La question de la cause est pour lui dorenavant posee.

Cinquieme fragment

La cure de Raphael est donc engagee du cote du complexe d,‘dipe.

Comme je n,ai pas valide l,issue transferentielle par le parricide a la tronconneuse, cela l,oblige a chercher une autre solution a l,impasse oedipienne. C,est un vrai travail: il dessine toutes les combinaisons possibles, en tracant methodiquement divers circuits schematises sur du papier. C,est aussi une ecriture.

Tous les scenarios qu,il propose, pour eviter le depart de sa mere, aboutissent systematiquement au meurtre du rival, - de l,amant, du *vrai*. Mais il remarque avec pertinence que cela le conduit aussitot en prison: de toutes les facons, il perd sa mere quoi qu,il arrive.

Au fond, c,est cela sa grande question de toujours: perdre ou ne pas perdre sa mere. Elle en fait surgir une autre, toujours sur la cause: pourquoi desire-t-elle ailleurs, puisqu,elle a tout ce qu,il faut a la maison: fils et mari ? Raphael envisage, en accord avec le pere, que sa mere ait pu vraisemblablement etre attiree par l,argent de l,amant. Je recuse une telle solution, trop facile, qui veut installer un plus-de-jouir pour couvrir ce qu,il s,applique a dementir. La question de son *etre phallique* est tout entiere engagee dans ce tourment. A l,horizon d,une dephallicisation annoncee, Raphael rechigne d,ailleurs a venir aux seances. Il ira meme jusqu,a s,ouvrir le cuir chevelu en chutant dans l,escalier de mon immeuble: la seance n,aura pas lieu.

Au bout d,un moment, il a pu neanmoins devoiler l,essentiel, ce qui le minait depuis toujours. En voici les coordonnees: depuis peu, il est deprime et fatigue. C,est manifeste et tout a fait nouveau. Les punitions et autres privations sont a ce jour revolues. On s,approche d,un probleme qui, cette fois, l,accable pour de bon. Accule, il finit par me dire: *Je suis fatigue parce que j,ai toujours ma mere dans la tete.* Cet enonce marque un virage dans la cure.

Il me semble que nous avons maintenant une autre version du *c,est plus fort que moi*, mais cette fois correlee au symptome: il a sans cesse sa mere dans la tete, ce qui l,obsede et l,epuise. Si le symptome exige parfois une analyse, l,analyse exige toujours un symptome ; et c,est a l,analyste de l,exiger. Sa vie privee n,est donc pas privee de mere, comme le laissait penser un peu trop vite la situation familiale, mais elle est privee de la possibilite de se priver de la mere. C,est cela le symptome analytique de cet enfant: non pas celui qu,il etait pour l,Autre parental, mais celui qu,il endosse, et a partir duquel la cure va s,orienter.

En effet, a partir de ce moment, la question de Raphael subit un renversement dialectique. Ce n,est plus *comment eviter son depart ?*, mais *comment m,en debarrasser ?*. Reponse aussitot formulee dans l,ordre du *bien-dire*: *C,est a moi de la quitter.*

J,approuve l,idee. Il entrevoit la necessite de perdre *l,objet maternel*. C,est une forme de castration qui suppose une separation, et exige un travail de deuil, dont l,analyste doit se faire le passeur.

La toute premiere solution suggeree ne va guere dans ce sens et pourrait inquieter. Il dessine son cerveau avec, a l,interieur, sa mere. Il pointe un revolver sur sa tempe: *Si je me tue, je m,en debarrasse en meme temps.* Disparaitre avec l,objet est evidemment une solution melancolique. Mais l,ensemble du cas permet d,ecarter cette hypothese, d,autant qu,il en souligne lui-meme la dimension de semblant, visant finalement a inquieter l,Autre dans le transfert.

Raphael va entrer dans ce long et lent travail de la parole et du transfert face a l,acte analytique. Il peut encaisser une perte. D,ailleurs, le depart effectif de sa mere ne change pas la donne.

La desagregation de l,objet maternel, par le jeu des coupures, va faire progressivement apparaitre l,arbre qui cachait la foret: l,emergence d,une satisfaction pulsionnelle jusque-la meconnue. Le voila au seuil d,un au-dela de l,OEdipe.

Une contingence a voulu que Raphael trouve les tampons hygieniques usagers de sa mere, oublies dans les toilettes lors d,une visite a son fils. Il est sidere. C,est une rencontre inattendue. Il m,en parle meme avec une sorte d,elation. La nuit suivante, il reve qu,il est aux toilettes, il y a du sang dans la cuvette, et il eprouve une sorte d,angoisse parce qu,il sait qu,on le regarde par le trou de la serrure. C,est peut-etre son pere. Il se reveille.

Ce cauchemar annonce la couleur de l,objet pulsionnel qui cause la division et l,angoisse. L,objet regard se precise, loge chez l,Autre, suppose derriere un trou de serrure. Le trait voyeuriste est saillant. L,au-dela de l,OEdipe surgit avec ce trait de ¾pere-version¾.

A l,issue de ce reve, Raphael decide de ne plus venir a ses seances. Il en a categoriquement assez. Sa mere est rentree a la maison, il s,en rejouit d,autant plus qu,il pense l,avoir quittee.

La derniere carte postale recue de lui est un reliquat de transfert, pas sans l,objet, puisqu,il y est question d,une paire de jumelles.

Il n,est donc pas exclu que je le revois un jour.