World Association of Psychoalanysis

 

SE BRISER A LA PRATIQUE DES NOEUDS

Marie-Helene Roch

*C,est si peu conforme au cote enveloppe-enveloppant de tout ce qui regarde le corps que je considere que se briser a la pratique des noeuds, c,est briser l,inhibition. L,inhibition: l,imaginaire se formerait d,inhibition mentale.*
(Jacques Lacan, *Scilicet*, n° 6/7, p.59-60)

Il ne peut y avoir de clarte dans l,exemple clinique sans orientation theorique. C,est pourquoi je situerai tout d,abord mon travail dans le fil des consequences actuelles de l,orientation lacanienne, qui nous amene aujourd,hui a nous briser a la pratique des noeuds. *C,est exorbitant !*, s,exclame J.-A. Miller. C,est la chose a laquelle nous sommes le plus rebelle, affirme Lacan en 1975, parce que les noeuds, cela ne s,imagine pas. Notre preference marquee et increvable pour l,image narcissique et phallique nous fait oublier que la vie, le corps se structure d,un noeud.

L,analysant, dans le trajet de son experience analytique vectorise par l,amour (le transfert), ne cesse pas de supposer au corps une representation (il porte les signifiants de l,Autre a la representation) ; s,il trouve l,essentiel de sa reponse a ce qui fait l,impasse du sexuel dans sa version du fantasme, il en touche aussi la limite de jouissance, une fois reduite a un bout de son corps: *Le sein, la scybale, le regard, la voix: ces pieces detachables entierement reliees au corps.* Voici ce dont il s,agit dans l,objet *a* dont la production par Lacan est celle d,un irreel: l,objet *a*, dans son compte rendu sur l,Acte analytique, est un bout de corps fait de l,etoffe du semblant.

La definition du corps que donne Lacan en 1974 rompt avec la representation, la surface ; l,image se separe de la vie meme et cette vie, ce corps, on ne sait pas trop ce que c,est, si ce n,est qu,il se jouit. Du meme coup, il nous fait perdre l,espoir d,atteindre le reel par la representation. Notre corps, dans sa nouvelle definition, nous laisse profondement dans l,ignorance. Il nous faut l,experience analytique pour que cela vienne a se dire, a se savoir: *Recueillir de l,inconscient le temoignage d,un savoir qui echappe a l,etre parlant.* *Le reel distingue*, comme l,introduit Lacan dans ces annees ou il serre la jouissance du vivant, fait de nous des ignorants distingues a la lumiere de notre analyse, et il insiste pour un usage du desir de l,analyste dans notre pratique, desir seul a pouvoir le contrer.

La jouissance du vivant, *c,est la seule chose en dehors d,un mythe qui soit vraiment accessible a l,experience*. On remarque dans cette phrase l,elargissement que Lacan fait du terme *d,experience*. L,experience recouvre l,usage du mythe et ce qui organise sa jouissance de vivant, le phallus, pour se determiner comme sexue et pour savoir au bout du compte que le sexuel ne fonde en rien quelque rapport que ce soit. L,experience ici est celle qui consiste du symbolique par la limite du trou qu,il fait. Il y a cette autre experience observable, qui se revele un constat de son analyse et de sa pratique: c,est que la jouissance du parletre, ca fait le poids, contrairement a sa jouissance phallique que le mythe abrite. Par consequent, que le corps se jouisse en bien ou en mal, il est clair que cette jouissance introduit ce corps dans une topique ou, comme le dit Lacan, *il faut incontestablement d,autres termes pour que *ca tienne debout**. Lacan a trouve sa facon de faire, *a savoir rien de moins que ce noeud*. Quant a nous, pauvres de nous, nous cherchons a l,appliquer.

Ainsi, sa nouvelle definition du corps comme substance jouissante en vient a reformuler le concept de structure a partir du noeud. Lacan etablit l,equivalence des trois registres qui orientent l,experience, et concentre son attention sur le nouage du noeud borromeen. Il s,agit alors de serrer la jouissance a partir d,au moins une consistance, c,est-a-dire ce qui fait que les registres tiennent ensemble et peuvent avoir du jeu.

J,ai choisi de vous presenter deux sujets soignes par la psychanalyse. L,un a trouve un mode de sortie au bout de sept ans. L,autre sujet n,a pas fini de montrer l,insistance du sinthome qui pourtant le stabilise. La psychanalyse est un traitement applique du sinthome, invention propre a lalangue du sujet. Il est un pur produit de l,analyse dans le premier cas, dans le second il est son art.

Etablir une passerelle

Pour l,examen de ce cas, il faut tenir compte de trois points d,application:

1 - Un principe concernant le noeud: si en un endroit de la structure borromeenne, une erreur (un lapsus) de nouage a ete commise, cela pourra se lire ou s,entendre comme un sinthome.

2 - L,orientation de la cure: reduire et tasser le glissement imaginaire. Etablir une passerelle metonymique.

3 - Faire usage de cette formule de Lacan dans sa nouvelle topique, qui concerne *l,enonciation de quoi que ce soit* qui puisse faire le noeud, du fait qu,elle resonne et consonne, que le corps du sujet y soit sensible.

Quand ce sujet s,adresse a l,analyste, il fait d,emblee un lapsus: *J,ai besoin d,une idee pour me ressembler* - il voulait dire *me rassembler*. C,est sa maniere de dire ce dont il manque et qu,il vient chercher. Il a besoin d,une idee pour se rassembler et pour se ressembler. C,est ce que l,analyste preleve dans la masse insensee - et qui fuit de tous les cotes - des signifies.

Le phenomene qu,il presente est a prendre a la lettre de son dit: *J,ai une manie de la rupture.* Si nous situons la conjoncture de rupture liberant cet episode hypomaniaque, nous pouvons mettre en serie trois evenements rompant le flux de la vie: le deces de son grand-pere maternel avec lequel il vivait, l,avortement de son amie, puis leur separation, et un probleme de poids qui l,oblige a interrompre ses dons de sang (ce qu,il faisait regulierement). Ces evenements denouent, dissocient R, S, I. C,est observable sur le plan du phenomene clinique: c,est un fou que je recois. Le deces de son aieul dont il herite *une mentalite de platre* (c,est ainsi qu,il parle), rompt la continuite imaginaire dans laquelle il evoluait jusque-la et vient marquer la faute (au sens du defaut) que son lapsus laisse entendre, c,est-a-dire le defaut de SI.

Un certain maniement de la langue indique pourtant que le denouage est partiel et me fait parier qu,il n,est pas completement fou. Car cet homme se cherche *un principe d,identite* (c,est une de ses formules) qui puisse lier un imaginaire sans lest et qui ne lui sert a rien, si ce n,est de l,installer dans une hypomanie permanente. Il cherche a le lier a cette *mentalite* que lui a laissee son grand-pere a son deces. Il en herite ce qu,il appelle avec ironie *un plastron*, ceci pour dire le peu d,usage de la mentalite rigide du grand-pere. Trop rigide, *ce plastron* ne le protege pas devant le reel dont il patit plus que d,autres, car c,est un sujet non identifie: *Sans marque, dit-il, je suis sans structure, car elle est sans reste.* Pour rependre une de ses images, il est un cheval emballe, *sans mors* dans sa langue.

Il evoque le reel dont il patit en se comparant a *un volatile a la panse truffee pret a sa consommation*. Cette image trouve des assises reelles dans son quotidien. Quant a cette formule qui pourrait m,inquieter, *j,ai un probleme, le passage a l,acte*, il faut y entendre, par le biais de son ironie (son arme privilegiee dans les arrets de seances), l,enonce de l,etat du probleme concernant sa forclusion de sujet: par exemple, son inhibition a passer d,un etat a un autre, comme il l,exprime, a passer sur un pont. L,analyste choisira d,encourager sa recherche *d,un principe* qui lui permette de rassembler et de ressembler.

Dans cette clinique du reel qui fait de cet homme ce qu,il appelle *un satellite* de ce monde, ce qui vient achopper, commettre une sorte de lapsus, c,est le defaut du Un: defaut du capitonnage par le S1 et, par consequent, *la parole superflue* ne trouve pas de capitonnage des significations. Emballe, langue folle dispersee, signifiants atomises a la derive dans des reveries multiples et inconsistantes, il ne sait pas s,il est homme ou bien cheval. Il n,en a pas le moindre sentiment puisque S1 lui fait defaut, seul a permettre a l,homme de ne pas noyer le fond avec la forme. Il montre qu,il patit de l,inconsistance du rapport speculaire. Lorsque la realite vacille, il n,a pas recours, comme c,est le cas dans la paranoia, a ce que Lacan designe *comme regression topique au stade du miroir*. Cet homme n,a pas la moindre idee du corps, de la forme ; l,imaginaire glisse alors sans axe. Il ne peut que chasser les reflets, laisser filer ses pensees a la derive vers cette formule ironique que je releve en consequence: *Il n,y a aucun moyen de tirer plus sur la corde, sauf a la rompre*, m,invitant a ce que la panse *se rapetasse*, pour employer un terme de Lacan dans *La troisieme*, qui puisse ainsi donner l,idee sensible d,un point. La mentalite est truffee de signifies et il jouit d,etre pur esprit. Il y aura un gros travail a faire.

Quel est l,atout, et y en a-t-il un ? C,est la question que je me suis posee avant de m,engager avec lui dans ce travail. Outre le fait qu,il se cherche une identite, il a un maniement de la langue interessant: il se rabat du cote de l,onirisme. Cette puissance visionnaire est une activite hallucinatoire qui appareille *a minima* les reflets, l,ambiance (couleur, lumiere), a un univers pictural qui sera le cadre esthetique qu,il installera au depart de ses seances, et que je recevrai comme premices de l,Autre. Il me faudra prendre cette precaution de ne pas interrompre de maniere tranchee (comme pourrait l,etre un arret de seance trop vif) la metonymie onirique qui l,accommode au signifiant, voire le realise. Aller de passerelle en passerelle metonymique est le signifiant du transfert et son maniement par l,analyste. Au fil du temps, il va developper des pensees sur son defaut d,identite, en decliner de multiples. Je reconnaitrai au passage une serie de plastrons qu,il emprunte a des ecrivains, des poetes, car il a beaucoup lu, et dans de nombreux domaines. Ces plastrons mettent a nu la dimension du semblant, car il n,y a pas le moindre corps derriere les plastrons. Son etre est pur esprit. Il demontre bien comment les identifications n,ont pas precipite en un moi, pour reprendre l,expression de J.-A. Miller au sujet d,une patiente de Lacan. Pourtant, cet homme se bat a repousser les limites de la maladie mentale, comme ses efforts passes avant son lien a l,analyse l,ont demontre, efforts qui s,averaient, d,apres son dire, infructueux.

L,interet maintenant est d,examiner ce qui lui a permis de rabouter en place de cette felure, de reduire et tasser le glissement de l,imaginaire, c,est-a-dire du rapport au corps. Il n,est pas Joyce qui, lui, produit une ecriture comme sinthome pour reparer le detachement de l,ego, mais il pourra prendre conge du lien a l,analyste sans que cela se denoue pour autant, avec une agrafe (pur produit de l,analyse).

Du fait meme qu,il m,en propose le plastron, parmi les autres, au cours de sa derive, et que je m,en saisisse rapidement, le lui designant comme un enjeu, il va se dire et se faire *maverick*. Ce mot anglais designe, au sens propre, un animal non marque au fer, c,est-a-dire detache du troupeau, comme pourrait l,etre un veau ou un cheval ; au sens figure, il signifie anticonformiste. Maverick, c,est l,homme libre. Ce plastron est un peu plus souple que les autres, et presente l,avantage (je l,apprendrai dans le recueil de ses effets) de rassembler une serie metonymique et de nommer sa jouissance avec un mot de la langue anglaise (langue de la branche paternelle de sa famille). Il marque sa position de sujet libre. Il va meme s,en tatouer. Une facon, dira-t-il, de tatouer la mort et de trouver le mors, le frein dans la langue. Il s,en fait un blason sur une chevaliere qu,il porte au doigt, de sorte que lorsqu,il la tourne d,un certain cote, c,est le signe pour les jeunes femmes qu,il est a prendre (il est ainsi chevalier de la dame) ; retournee de l,autre cote, principe de mesure, cela signifie qu,il est deja pris. Ce blason dont il invente lui-meme le dessin, fait contrepoids entre un pere declasse et une famille maternelle d,origine noble. C,est un S1 qui agrafe reel et symbolique, liant l,imaginaire. C,est un capiton dans le texte de lalangue. Il va se dire, se faire maverick, et il ne sera plus fou.

A partir de ce nom qui fixe sa jouissance et sa position de sujet libre, il va pouvoir rassembler les faits de son histoire, sa dispersion ; ce nouveau nom va borner l,instabilite du signifiant. Il va se maintenir dans un lien social, non plus en chassant les reflets, mais en devenant surveillant dans un lycee prive. Ce nouveau nom a l,avantage de l,inclure tout en le laissant libre puisque c,est son choix insondable. Il lui permet de desamorcer la pulsion de mort, la jouissance qui insiste jusque dans son patronyme (il est compose de deux syllabes paradoxales, l,une evoquant la mort, l,autre (anglaise), la fuite, la liberte) qui restera toujours son nom social, mais debarrasse du reel de l,imperatif. Avec maverick, il trouve le jeu de pouvoir continuer a etre cheval sans identification rigide, sans licou puisque c,est le sujet libre, mais il n,est plus sans mors, sans principe d,arret. D,un sans marque, il a fait sa marque. C,est pourquoi je dis que *maverick* est une invention, un pur produit de l,analyse qui l,a amene a se passer du lien a l,analyste, au bout de sept ans d,efforts.

Portrait de l,artiste en jeune fille eternelle

Si j,ai intitule cet expose clinique *Portrait de l,artiste en jeune fille eternelle*, paraphrasant le titre du livre de Joyce *Portrait de l,artiste en jeune homme*, c,est pour mettre l,accent sur la stabilisation de la pulsion de mort par le sinthome, et isoler le probleme de corps de ce sujet qui touche phi 0. Son analyse dure depuis 1968, je la recois personnellement depuis 1997. Cette permanence de l,experience analytique tient a *une discordance* entre la vitalite, la force de creation que l,on trouve dans sa production de peintre, et la depression de cette vitalite dans sa vie. Elle pose le probleme que, sans ce lien a l,analyse, elle serait devenue folle ou morte.

Posons une constante chez cette femme: la force de la pulsion qui exige son travail incessant de creation et qui la rend sans defense dans sa vie, jusqu,a faire d,elle, si l,on n,y prend garde, un rebus. Precisons que ce que j,appelle le sinthome dans son cas, c,est la maniere creative dont elle a pu faire une suppleance du desir de la mere par le tressage de deux signifiants: la jeune fille et l,eternel, cela de facon pragmatique, par l,exercice incessant de son art et de la psychanalyse.

Elle est peintre et sculpteur. L,artiste s,est fait un nom de son nom propre. Celui qu,elle porte et qui est celui de sa grand-mere paternelle morte, tuee pendant la guerre. Elle est une exception dans la lignee des femmes de sa famille qui n,ont jamais pu suivre leur pente a creer, empruntant celle de la souffrance et de la persecution. Elle vient d,un pays qui a connu la barbarie nazie et la terreur stalinienne.

Elle est mariee, mere et grand-mere ; elle est juive de par son pere et sa mere, - et catholique: pour sauver ses enfants, son pere les a convertis au catholicisme. C,etait alors un acte pragmatique de survie. *La survie* fait partie des signifiants qui forment la tresse sur laquelle elle tricote de facon active et pragmatique sa creation et son analyse.

*La jeune fille et l,eternel* en forment deux autres brins. Considerons le premier, *la jeune fille*. Si l,on examine la metaphore paternelle, la mere selon son dire restera fille plutot que femme. Il y a refus de la feminite, ce que traduit pour le sujet l,idee qu,un mari n,est *qu,un garde du corps*. C,est ce qu,etait son pere pour sa mere, car la femme se refusait a son mari. Considerons maintenant *l,eternel*, selon ce que le sujet en a tresse et realise au cours de son experience de travail. Il forme un capiton du desir de la mere au-dela de l,‘dipe, car la mere est femme avec Dieu dans une etreinte mystique. Expliquons que la voie de cette etreinte fut ouverte a sa mere lors de la conversion soudaine au catholicisme du propre pere de celle-ci qui etait alors rabbin. Sa mere suivra la courbe de cette conversion catholique et eduquera ses enfants selon sa volonte, malgre la fidelite de son epoux a la religion juive. L,effet mystique, s,il vient interpreter le desir de la mere et le fixer au Nom de Dieu (on pourrait conclure a un capiton), n,explique pas cependant le caractere soudain et scandaleux de la conversion du rabbin (ajoutons que la conversion du grand-pere maternel se fit bien avant la guerre). Le desir de la mere gardera pour le sujet toute son opacite et sa toute-puissance devastatrice.

L,artiste qu,elle est - dans sa vie comme dans son analyse - temoigne de l,effet creatif du tressage, car elle a reussi a etre femme a l,aide du couplage de ces deux signifiants. C,est comme *jeune fille eternelle* (une icone de la sainte) qu,une mere est femme. L,etreinte amoureuse se fait avec l,Autre. Cette femme donne sa version de la jouissance feminine, pas toute folle parce que reglee par le sinthome, son art. C,est mon hypothese: celle du travail incessant de ce sujet qui se traite par le sinthome. L,analyste doit le savoir pour en prendre acte.

1 - Pourquoi un sinthome ? Et d,ou tient-elle la substance de sa creation ?

Le sinthome peut s,expliquer par cette complication, celle d,une transmission fautive de la loi paternelle. Je formulerai sa difficulte de cette facon: ce qui est cause de *la survie*, signifiant du pere, le catholicisme, est aussi ce qui fait le rejet de la cause, celle de la loi paternelle representee par le signifiant *juif*. Il y a *Verwerfung*. Le refus de la feminite de la mere touche la cause du pere, ce qui fait du sujet un rebus. Pour se sortir d,une transmission impossible, l,artiste ne se reconnaitra ni comme juive ni comme catholique, mais plutot comme *heretique*. Par voie de consequence, elle incarne le rejet de ce signifiant *juif*, en martyre digne dans sa vie de femme sensible a l,exclusion. Elle est ainsi disposee a etre une sainte. Ce qui est etonnant, c,est qu,elle ait reussi par son art une subversion de la martyre en artiste. C,est ce qui me fait dire qu,elle a fait de son art un sinthome.

Sur le plan de la sexuation, pour reprendre les termes de Lacan a propos de Joyce, je dirais que *la jeune fille eternelle* manque de tenue phallique, de corps. Elle se dit depuis toujours ignorante en ce qui concerne le sexe. Elle porte sur elle la marque de la *discordance* des propos maternels quant a son questionnement d,enfant (dans le domaine du sexuel comme dans celui du semblant). Sa mere la regardait sans la voir. Les propos de la mere, comme son indifference a son egard, ne parviendront pas a mobiliser chez la jeune fille un choix de sexualite. Son corps non determine n,y est pas concerne et garde, malgre son aspect tout a fait feminin, une volonte d,androgynie. Homme dans le travail, sans que ce signifiant soit porteur d,une quelconque brillance ou signification phallique, ce qui ne l,empeche pas de savoir ce qu,elle veut comme de l,exiger, bien au contraire ; femme dans son couple, il y a dans sa facon de faire un exil de sa personne et un don de son corps qui s,offre de maniere souvent aveugle.

Il faut aussi considerer que sa vie est d,abord faite de son art. La peinture est a la fois une chance qu,elle dit de *survie* (signifiant paternel) et une *malediction* insistante, car elle sait qu,elle ne pourra jamais arreter de peindre. L,art est la creation d,une necessite eternelle. Cette exigence est tres forte, - feroce, surtout pour elle-meme. La pulsion n,a pour sa defense que le nom qu,elle se fait, celui *de l,artiste en jeune fille eternelle*, une sainte.

2 - Ou trouve-t-elle la substance, qui fait la force de sa creation ?

Elle est faite de cette jouissance qu,elle appelle *la joie primitive* des jeux alors qu,elle etait enfant, et de cette indetermination quant a son sexe. Il y a son jeune frere, *son garde du corps*, du nom de l,archange a qui elle prend ce qu,il a: l,inspiration. On trouvera toujours ce vase communicant, dans cet effort qu,elle fait de se structurer, de se realiser. Dans ce face a face avec son frere, speculaire et transitiviste, le phallus est dans le miroir. Elle se souvient de sa jalousie quand il est ne: elle approchait ses doigts de l,orbite de ses yeux pour voir derriere. La jalousie primitive est celle d,une identification a l,intrus. Se soutenant d,un moi paranoiaque, elle est l,archange qui veille sur les autres, les surveille quand ils deperissent dans leur volonte.

L,art s,enracine dans les jeux avec l,archange: la decouverte des retables dans les eglises, des icones, la joie a se parer des ailes de l,ange lors des fetes religieuses. Plus tard elle poussera la joie jusqu,a se mettre des silices sur le corps, dans son desir d,etre une sainte. Dans cette recherche, son oeuvre de peintre et de sculpteur trouve sa voie et s,adresse aux divinites en art (Le Greco, Le Titien, *Les Geants* principalement lui revelent son ambition). C,est son heretisme. Elle n,a pas besoin de s,adresser a Dieu pour se servir de l,eternel qui fixe sa creation, mais de l,index pointe de sa mere sur cette phrase ecrite en latin sur le portail d,un musee: *La vie est courte et l,art eternel.*

C,est dans un debat quasi mythologique que sa volonte titanesque la pousse a s,egaler a ses geants. Elle voudrait que son oeuvre trouve un jour sa place dans les musees. C,est l,engagement qu,elle a pris avec elle-meme dans sa production tres abondante. Detachee des chapelles esthetiques, seule mais pas sans l,histoire de la peinture, elle fraye son chemin. Son oeuvre est d,une grande vitalite, en perpetuel mouvement, etonnante. Elle peint sur des toiles monumentales des amazones, des sibylles, des divinites, des athletes, - travail des muscles et des corps dans leurs mouvements ; elle sculpte le bronze, taille la pierre, ce qui exige de cette petite femme a l,aspect fragile une grande force physique. Elle dit qu,elle cree toujours de facon hative: le geste veut traduire en une image une idee fulgurante, immediate. Elle dit qu,elle a l,oeil. Son oeuvre temoigne par sa puissance du reel qui insiste, mais qui est cerne par l,image et le travail du signifiant.

Elle est venue me voir dans un moment de depression, sur le versant de la perte de vitalite. Il m,a fallu calmer ce qui faisait le jeu des mauvais traitements autour d,elle, tenir a distance sa passion de la transparence. Car au joint de la vie et de la mort, sur cette frontiere de phi 0, elle donne a *voir* sur un versant la vitalite de sa production, et sur l,autre, elle cherche a savoir le ravage du mystere du phallus et de la castration feminine qui insiste dans sa vie de femme et de mere. Pour son premier mari, elle fut *la mante religieuse*. Avec lui, elle a continue a mettre les silices de son enfance, pour sa jouissance a lui. (Elle rencontre la perversion du mari.) Elle a connu le lachage quand il l,a quittee. Elle sera *La mere* quand sa propre mere, a l,instar de l,Ange Gabriel, pointera l,index: *C,etait l,annonce*, me dit-elle avec ironie. Elle sera enceinte d,un fils. Elle est pour son fils *la mere morte*. Il l,a eloignee de sa vie, la privant de ses petits-enfants, l,accusant d,etre tyrannique. C,est pour cela qu,elle s,est adressee encore a l,analyste, pour pouvoir reprendre de la vitalite dans son travail. Elle est pour son deuxieme mari *l,archange* qui veille sur le desir de cet homme. Elle a reussi a se loger dans un petit creux et craint, si ce desir lache, de s,y engouffrer.

Ainsi, je m,emploie a l,aider a continuer a traiter avec son art cette exigence de martyre et a ce qu,elle renonce a voir ce qui insiste sous le mystere signifiant, car elle risquerait par son insistance de confondre la forclusion du signifiant de la femme avec l,objet qui incarne dans la structure de la *Verwerfung*, le Kakon, l,oeil jaloux a arracher de l,Autre. Mais comme elle se rabat plutot sur le versant melancolique, elle en recoit l,ombre. S,interrogeant sur la transmission de son oeuvre, elle me disait recemment qu,elle ne laisserait d,elle rien d,autre que *cette icone*, une sainte, ajouta-t-elle. Mais ce qui m,assure d,un grand pas, c,est que dans son insistance a approcher ce qu,elle voit par le moyen de la peinture, elle laisse maintenant une place au fait que de toute maniere, ca rate.