World Association of Psychoalanysis

 

L'EXTIMITE DU SYMPTOME

Jean-Louis Gault

Recemment, un praticien expliquait que les sujets boulimiques souffrent d,un dereglement du comportement alimentaire, dont l,origine est organique. Ils sont soumis, disait-il, a quelque chose de plus fort qu,eux, qui les conduit a s,alimenter avec exces. Cette force exterieure qui s,impose au sujet, est commandee par les centres neurologiques de la faim, qui se trouvent dysfonctionner. De ce point de vue, on pourrait dire une chose equivalente du sujet agoraphobe. Les centres neurologiques de perception de l,espace etant defectueux, le sujet, prive de cet appareil regulateur, connait un etat de panique quand il est plonge dans un espace vaste et libre.

Le sujet est soumis a un *c,est plus fort que moi*, qui lui echappe completement, et qu,il subit passivement. Lui-meme n,etant pas en cause, il ne reste plus qu,a identifier le trouble dans l,organe concerne, et a le traiter.

L,inconscient au-dehors

La decouverte freudienne introduit sur le symptome une perspective profondement differente, qui garde toujours un caractere deroutant pour le sens commun. Dans la psychanalyse, le symptome se presente comme quelque chose dont le sujet patit, et qui s,impose a lui comme venant de l,exterieur de lui-meme. Il apparait comme un element sur lequel le sujet n,a aucune prise. Le symptome, dans la mesure ou il se soustrait a toute maitrise du sujet, peut des lors sembler se situer en dehors du sujet. L,hypothese de l,inconscient introduite par Freud vise, malgre ce caractere apparent d,exteriorite, a mettre le symptome a la charge du sujet.

Le symptome est des lors concu comme relevant du sujet. Alors qu,il se presente avec un caractere de complete etrangete ou le sujet ne se reconnait pas, il est pourtant le temoignage de ce que le sujet est le plus authentiquement. Il peut etre le signe d,un desir, ou la revendication d,une jouissance. Le symptome a ainsi deux identites : il est a la fois du dedans et du dehors. Freud donne un nom a ce dehors, il l,appelle inconscient, et en etendant les limites du sujet au-dela du champ de la conscience, il l,integre au sujet. Entre le conscient et l,inconscient, il y a la barriere du refoulement, qui fonctionne comme une douane. Au-dela de cette frontiere, c,est le territoire de l,Autre, et ce qui en provient a le caractere de l,etranger.

Ce que revele Freud, c,est que cet exterieur est loge au coeur du sujet. Il a d,emblee bute sur cette difficulte, quand il a essaye de concevoir le mecanisme de formation des symptomes hysteriques (1). Il l,a d,abord entrevu sur la base d,un traumatisme, dont la marque persistait dans le psychisme a la maniere d,un corps etranger, et il a releve le paradoxe d,une cause qui continue a manifester ses effets, alors qu,elle est separee du sujet.

Ce probleme d,un exterieur que le sujet abrite en son sein, reclamait une topologie appropriee, que Lacan a diversement sollicitee. Jacques-Alain Miller a su decouvrir au coeur du Seminaire sur *L,ethique de la psychanalyse*, la notion d,extime, forgee par Lacan pour designer un exterieur loge au-dedans du sujet, ou il placait la Chose, a la fois intime et au-dehors. Il en a montre la fecondite, et en a developpe la portee conceptuelle et pratique dans son cours toute une annee durant (2).

Le ca ininterpretable

Freud a aborde l,inconscient comme un extime pouvant repondre a l,interpretation, mais il a decouvert une limite a la levee du refoulement. Il y a un refoulement originaire qui reste retranche : il y a ainsi un extime creuse au coeur de l,inconscient. Les antinomies de la satisfaction, que Freud a rencontrees sous la forme de la repetition d,une jouissance impossible a supporter, l,ont conduit a envisager un au-dela au principe du plaisir qui gouverne l,inconscient. Au-dela de l,inconscient, il a situe le ca, qui est notre veritable extime.

Le symptome releve d,une telle extimite. Il est extime au sujet, dans la mesure ou il vient comme de l,exterieur se placer en travers de sa voie, pour entraver son action, parasiter sa pensee, ou perturber le fonctionnement de son corps. Mais ce dehors est localise au plus interieur du sujet : le symptome est par la meme ce qu,il a de plus intime. Il est le partenaire extime du sujet, et c,est pourquoi le sujet peut etre le partenaire le plus authentique de l,autre, quand il en vient a incarner le symptome de cet autre.

Si l,on suit la repartition de la structure de l,extimite suivant les trois registres de l,imaginaire, du symbolique et du reel, telle que l,a developpee Jacques-Alain Miller, on pourrait faire valoir trois dimensions du *c,est plus fort que moi*. Il y a un *c,est plus fort que moi* qui se deploie dans l,imaginaire, lie au moi lui-meme. Il s,inscrit a l,interieur du moi, parce que le moi, loin d,etre une unite, est double, dans la mesure ou il se constitue en prenant appui sur l,image de l,autre. Lacan avait souligne ce caractere extime du moi. Le moi est ce maitre que le sujet trouve dans un autre et installe au coeur de lui-meme, et c,est pourquoi il est toujours a la fois a l,interieur et a l,exterieur (3).

Cette captation par l,image de l,autre peut avoir sa place dans une formation symptomatique. Mais l,abord du symptome par la voie imaginaire, prise par les tenants de l,ego psychology, a d,emblee ete recuse par Lacan, parce que sans issue, comme le montre la circularite de la structure en miroir du moi.

Lacan a alors introduit le registre de la fonction symbolique, comme principe d,ordre, susceptible de repondre a la beance de la relation imaginaire. C,est a ce niveau que s,exerce un *c,est plus fort que moi* lie a ce que Lacan designe comme l,intimation de la parole. Le maitre n,est plus le moi, mais le signifiant. Ici, on peut situer l,incidence du surmoi dans la formation des symptomes, comme l,avait isolee Freud. Mais dans ce champ du symbolique, il faut aussi distinguer la fonction de l,ideal du moi, le poids des ideaux, et l,incidence des identifications dans la constitution d,un symptome. Le symptome peut ainsi etre extime au sujet quand il est, comme dans l,hysterie, symptome de l,autre.

Le veritable *c,est plus fort que moi* est pourtant celui que Freud situait dans le ca. Il s,agit de la force constante de la pulsion partielle, dont Lacan a revele la structure avec sa notion de l,objet (a). L,incidence de cet objet extime s,exerce sous le couvert du fantasme, qui apparait a l,horizon de toute analyse du symptome. Il y a toutefois un residu symptomatique, que Freud a rencontre dans la reaction therapeutique negative. Ce symptome residuel est proprement constitutif du sujet. Il s,echafaude sur cette beance extime, et integre cet objet auquel, en derniere analyse, se reduit le statut du sujet, de telle sorte que l,issue de l,analyse, celle du *wo es war soll ich werden* freudien, s,indique comme un devenir ca du moi, que Lacan a designe comme identification au symptome.

Le symptome est en tant que tel extime au sujet, mais il a lui-meme une structure d,extimite. Lacan a toujours souligne cette structure mixte et heterogene du symptome. Le symptome a structure de langage. C,est un signifie refoule, et il exprime une exigence de sens, sens lui-meme identifie a la verite, ou le sens attendu est une parole vraie. Mais le symptome emprunte sa matiere au corps, ou il traduit une exigence pulsionnelle. Le symptome est a la fois enveloppe formelle et noyau de jouissance. L,enveloppe signifiante seule ne serait que flot de paroles, bavardage (4). Mais il n,y a pas le noyau de jouissance seul, sans l,enveloppe formelle, sans l,articulation signifiante, et le symptome analysable est necessairement un symptome bien forme.

Une clinique sans conflit

Il ne s,agit pas d,etablir une alliance avec la partie soi-disant non conflictuelle du moi, dans la visee de reduire le symptome, comme l,avaient voulu certains eleves de Freud apres 1920. Ce qui frappe dans la clinique freudienne, c,est, tout a l,oppose et au-dela du conflit moi-pulsion, l,incidence irreductible de la satisfaction, et ceci jusqu,au coeur du moi comme du surmoi. Jacques-Alain Miller a montre dans son seminaire de Barcelone (5), comment Lacan avait ete conduit, pour privilegier ce reel de la satisfaction, a envisager une clinique sans conflit, celle des noeuds.

La notion de conflit, pourtant privilegiee par Freud, et constamment reprise par Lacan dans la premiere partie de son enseignement, ne permet pas de rendre compte du fait que ce qui est chasse d,un cote se retrouve de l,autre, avec la meme valeur de jouissance. Le refoule et le retour du refoule ne font qu,un, et cela indique que la satisfaction qui a ete reprimee, n,a pas ete eliminee. Elle fait retour. La pulsion est toujours satisfaite, et elle ne l,est pas moins, que ce soit par le biais d,un symptome quel qu,il soit, ou par la voie de la sublimation.

Le surmoi, d,abord situe comme une instance regulatrice susceptible de reduire les exces de la pulsion, revele une figure obscene et feroce. Il reprend a son profit la jouissance confisquee. Tout ce qui est retire a la pulsion est deplace au benefice de sa satisfaction. Ce qui le caracterise, c,est une gourmandise insatiable. Freud avait note la contradiction interne au surmoi : c,est a la fois un *tu ne dois pas* et un *tu dois* (6). Lacan en a tire les consequences en revelant, au-dela du surmoi interdicteur freudien, un surmoi qui s,incarne dans un imperatif de jouissance auquel il est impossible de repondre.

Ce qui transparait dans cet apercu sur les paradoxes de la satisfaction, c,est l,ek-sistence d,une jouissance impossible a negativer, a laquelle le sujet a affaire, et qu,il lui revient de prendre a sa charge. Il s,agit alors moins d,un conflit, que des voies par lesquelles le sujet assume cette satisfaction. Voies longues, ou plus courtes, plus ou moins couteuses, mais toujours necessairement symptomatiques, si l,on veut bien admettre que le symptome est le mode sous lequel s,incarne l,extimite de la jouissance.

Une singuliere agoraphobie

Dans la pratique, vouloir inscrire le symptome dans la dimension de l,extimite, peut s,averer difficile. Cela comporte avant tout qu,il soit formalise, ce qui n,est pas acquis d,emblee. On concoit alors l,impasse, quand le symptome a ete mis a mal par des traitements anterieurs, comme on va le voir dans le cas suivant. Sur un champ de fouilles saccage, il s,agit alors de retrouver quelques vestiges significatifs permettant de construire un symptome.

Une jeune femme nevrosee est soignee depuis l,age de quinze ans. Elle se tourne vers l,analyse apres dix ans de psychotherapie, deux ans de psychodrame, et un traitement antidepresseur et anxiolytique pratiquement ininterrompu. L,effet therapeutique n,a pas ete negligeable sur la vie de la patiente, mais le malaise persiste. Au depart, il est impossible d,identifier un symptome. La patiente *fait un* avec une symptomatologie diffuse, ou dominent l,affect depressif et le sentiment de decouragement d,un sujet desoriente.

Si, selon la forte definition de Lacan, une psychanalyse est la cure que l,on attend d,un analyste (7), il importe que celui-ci y mette du sien. C,est ce a quoi on s,emploie sans tarder. L,angoisse n,ayant pas totalement disparu, c,est elle qui va permettre de restituer les grandes lignes d,une bien singuliere agoraphobie. Ce sera le premier pas de l,operation du symptome (8).

La patiente est angoissee a la perspective de sortir de chez elle. Elle a peur de se rendre dans des lieux publics, car elle craint a n,importe quel moment, n,importe ou, de perdre la tete, et de se mettre a crier, ou encore elle redoute qu,eclatent soudain autour d,elle des scenes de violences. La phobie introduit dans le monde du sujet une structure, ou vient au premier plan la fonction d,un interieur et d,un exterieur, dont on decouvrira le ressort.

Dans un second temps, le transfert, au-dela de sa realite signifiante, emerge comme realite pulsionnelle, au moment ou elle entreprend de faire le recit d,une crise subjective survenue a l,age de vingt-trois ans. Elle avait rencontre un homme de quinze ans plus age qu,elle, avec qui elle vivait depuis quatre ans. Un jour, au cours de relations sexuelles, elle ressent un plaisir jamais connu auparavant. Il lui venait cette phrase : *C,est un homme marie*, et cela la faisait jouir intensement. Elle ajoute sur le mode denegatif : *Je ne crois pas que c,etait parce qu,il etait pere.* Elle est plongee dans la plus extreme angoisse, et a l,impression de devenir folle. Elle met rapidement un terme a cette liaison. L,irruption du fantasme incestueux s,etait faite a la faveur d,une prise de stupefiant. On verra plus tard quelles en sont les racines.

Le detail de cette aventure n,avait jamais ete evoque auparavant. L,homme la ravalait au rang de pur objet sexuel. Elle en eprouvait une grande jouissance, jusqu,au moment ou elle en avait ete angoissee. A l,evocation de ces souvenirs, le lien transferentiel se tend et menace de se rompre. Un controle permet de faire a temps le pas de cote qui laisse la voie libre au sujet. L,analyste mesure a cet instant le deuil autour de quoi est centre le desir de l,analyste. Il n,y a pas pour lui d,objet qui ait plus de prix qu,un autre (9).

Le troisieme temps suit la survenue d,un incident qui provoque une crise d,angoisse. L,analyse de l,episode livre un premier acces au noyau symptomatique. La scene a lieu dans un bar : elle est seule, attablee a travailler, un couple entre, et s,installe a cote d,elle. Elle se sent mal a l,aise. Elle eprouve le sentiment d,etre observee, et se sent devenir le centre de leurs regards. D,autres personnes entrent, et prennent place derriere elle. Ils font beaucoup de bruit. Le malaise est extreme. Elle sort.

Elle precise les coordonnees de l,incident. L,homme et la femme s,etaient assis l,un a cote de l,autre, a sa gauche. Elle se trouvait donc dans leur champ visuel : *J,avais l,impression qu,ils m,incluaient dans leur couple.* Ce qu,il y avait de plus *elle-meme* etait la a l,exterieur, non pas parce qu,elle l,avait projete, mais parce qu,il avait ete coupe d,elle-meme, des l,origine, comme objet extime.

Les associations la conduisent au couple que formaient sa mere et son beau-pere. A l,age de dix ans, cet homme etait venu vivre avec sa mere, et des ce moment, aussi loin qu,elle se souvienne, elle les entendait faire l,amour.

Ces scenes vont s,imposer a elle, et son existence quotidienne va graviter autour d,elles. C,etait devenu, dit-elle, *le guide de sa vie*. Elle se met, malgre elle, a guetter le moindre bruit, et ne peut s,arracher a ce qu,elle entend. Dans le meme temps, elle s,en defend, et s,isole de ses parents. A tout moment, ils pouvaient etre en train de faire l,amour, des qu,elle les savait seuls dans leur chambre. Puis il y eut une fois ou elle les surprit dans le salon, et des cet instant, ce ne fut plus seulement a n,importe quel moment, mais desormais n,importe ou qu,elle pouvait tomber sur leurs ebats.

La phobie dessinera un perimetre dans cet espace ou a tout instant et en tout lieu elle pouvait etre precipitee dans le plus intime du couple parental. Mais le symptome ne prendrait pas sa consistance sans l,inclusion du plus intime du sujet. C,est ce qui se devoile au temps suivant. Ces moments tant redoutes etaient anxieusement recherches, et accompagnes de masturbation. Ces pratiques etaient assumees dans le malaise ; aujourd,hui elles sont repoussees avec degout. Cette revelation entraine une chute de l,angoisse, qui laisse place a une sensation de vide. Une nouvelle serie symptomatique s,amorce, qui prend appui sur l,identification a la grand-mere maternelle qui l,a elevee. Le premier reve apparait.

Un souvenir vient completer le scenario fantasmatique qui preside a la phobie. La plus ancienne crise survient a l,age de cinq ans. A l,epoque, elle vivait seule avec sa mere. Un soir ou sa mere etait sortie, elle s,etait reveillee pendant la nuit, et l,avait cherchee jusque dans la rue ou on l,avait recueillie angoissee. Elle s,etait demandee ou sa mere allait la nuit. Elle en concut l,idee que sa mere etait une prostituee et qu,elle partait retrouver des hommes.

Moins d,un an apres le debut de l,analyse, qu,avons-nous obtenu ? Peu au regard de ce qui reste a faire. Beaucoup si l,on considere que le sujet, muni de la boussole du symptome, est desormais situe dans son axe.