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DIRE NON, - JE NE PEUX PAS M'EN EMPECHER. CARACTERE ET TRANSFERT

Pierre Naveau

J,indique en exergue la phrase de Lacan qui me sert de fil conducteur.

*Aussi bien un Wilhelm Reich, qui a parfaitement defini les conditions de l,intervention dans son mode d,*analyse du caractere*, tenu a juste titre pour une etape essentielle de la nouvelle technique, reconnait-il n,attendre son effet que de son *insistance*.* (1)

*Un caractere bien fade est celui de n,en avoir aucun*, ecrit La Bruyere. Eh bien, cette patiente qui en effet s,insurge contre la fadeur, et qui dit d,elle-meme, *je suis une femme de caractere*, que veut-elle dire par la ? Qu,elle est une femme autoritaire, - comme son pere, precise-t-elle, qui etait un militaire. La seule chose dont elle se souvienne, c,est qu,elle avait peur de lui quand elle etait enfant. Son pere et sa mere se sont separes quand elle avait dix ans. De son pere a tous les hommes, il n,y a qu,un pas a faire, et elle le fait : *J,ai peur des hommes aussi bien*, dit-elle. Elle indique ainsi la donnee de depart : elle a peur de l,homme. Pourtant, - la contradiction ne lui echappe pas -, elle aime les hommes autoritaires, virils, puissants. Elle-meme se demande si, par le truchement de son pere, elle ne s,est pas identifiee a ce type d,homme. Le trait de caractere se revelerait ainsi etre un trait d,identification imaginaire. Aussi ne recule-t-elle pas a poser la question : *Suis-je un homme ?*

1. La separation entre l,amour et le desir

Cette position virile, - la patiente en question le sent bien -, la met dans l,embarras et entraine des consequences inattendues. Ce qui caracterise sa vie amoureuse et sexuelle, c,est ce qu,elle appelle elle-meme *son non-desir* pour l,homme avec qui elle vit et de qui elle a eu un fils. *Cet homme, dit-elle, je l,aime, mais je ne le desire pas.* C,est un cas de divergence entre l,amour et le desir, mais, si je puis dire, il s,agit d,une divergence qui converge vers le meme objet. Bien entendu, cet enonce *je ne le desire pas*, qui sonne a ses oreilles comme un jugement qui la surprend elle-meme, doit etre nuance selon la variete de ses resonances.

Ce jugement, qui resonne comme une malediction, peut etre en effet entendu non seulement dans la dimension du refus, mais aussi dans celle du depit et du ressentiment. En fait, elle ne desire pas cet homme au moment ou il la desire. Ce n,est jamais le bon moment. Le ratage est dans la temporalite de la rencontre manquee. L,homme en question, dit la patiente, aime a se rapprocher d,elle au milieu de son sommeil, alors qu,elle est profondement endormie. Elle ne manque pas alors de le repousser. Si elle se refuse ainsi a lui, c,est, explique-t-elle, parce qu,elle s,oppose a ce que le desir trouve sa realisation dans l,obscurite de la nuit. Elle voudrait qu,il lui montre son desir et qu,il manifeste par des paroles, des gestes et des actes, qu,il prend une part active a une telle realisation. On trouve un dialogue subtil de Crebillon fils intitule *La nuit et le moment*. *La nuit, ce n,est pas le moment*, affirme pour sa part la patiente, *car le cote visible du desir lui manque alors*.

La patiente remarque qu,elle ne peut pas faire autrement que d,aborder la relation sexuelle en termes de domination et de soumission. Si elle ne se refusait pas a l,homme avec qui elle vit au moment ou il lui propose d,avoir une relation sexuelle, elle aurait alors le sentiment de se soumettre a sa volonte a lui. Elle reproche justement a sa mere de s,etre soumise a son pere. L,autorite, selon elle, ne se partage pas : elle est d,un cote ou de l,autre. C,est pourquoi, s,agissant du rapport a l,autorite, le partage s,effectue inevitablement entre domination et soumission. Sa mere lui a fait cette confidence : *Je n,aimais pas ton pere.* Elle pense donc que son pere et sa mere ne s,aimaient pas. Cet amour impossible entre son pere et sa mere, c,est la le *punctum firmum* de son *Cogito*. Il y a dans ce non-amour une borne incontournable. Elle a pose la question a son pere, mais il ne lui a pas repondu, et elle a pris cette absence de reponse pour une reponse negative. Pourtant, sa mere lui a declare : *Tu as ete le seul enfant qui a ete desire.* En effet, la patiente a un frere. Elle a donc entendu cette declaration comme voulant dire qu,elle avait ete desiree exclusivement par sa mere. Ainsi, elle se voit avec les yeux d,un enfant qui a satisfait au manque de sa mere en le comblant. La patiente est devenue professeur a l,Universite. Son frere n,a pas connu le meme destin favorable sur le plan social et culturel. De ce point de vue-la, elle est restee la premiere.

Elle etait terrorisee par son pere, ai-je dit. Ce pere etait souvent absent : elle avait donc surtout peur de lui quand il etait la, quand il etait present a la maison. Mais elle avait egalement peur qu,il ne parte, ne l,abandonne, car elle aimait ce pere qui lui inspirait de la terreur.

De la relation sado-masochiste entre son pere et sa mere, elle se fait l,idee suivante : son pere etait le seul a parler et voulait qu,on lui obeisse, tandis que sa mere se soumettait et se taisait. Elle se souvient de cette mere malheureuse prisonniere de son silence. Or, elle-meme se sent malheureuse, et l,objet de son tourment est le manque de desir. Quand elle a des relations sexuelles avec l,homme avec qui elle vit, il lui arrive, dit-elle, d,eprouver du plaisir, mais, le plus souvent, elle n,en eprouve pas. Il ne sait pas y faire, il ne sait pas comment s,y prendre avec une femme, constate-t-elle. Mais jouir n,est pas, semble-t-il, ce qui compte avant tout pour elle.

De prime abord, le plaisir sexuel, elle n,en veut pas. Elle separe ainsi l,amour et la sexualite. Tout, selon elle, doit tourner autour de l,amour. Elle est un soldat de l,amour. Comme le dit Cidalise a Clitandre dans *La nuit et le moment* : *Les desirs ne sont pas l,amour.* (2) Cidalise refuse que le desir soit la cause de l,amour. Le point de vue que soutient la patiente tend a dire que l,amour est la condition du desir. La passion, dit-elle, est trompeuse et entraine vers la meprise, car elle donne l,illusion que l,amour et le desir avancent du meme pas et sont noues l,un a l,autre. Or, l,amour seul, declare-t-elle, peut eveiller son desir, c,est-a-dire en etre la cause. C,est pourquoi sa demande l,emporte sur son desir. Elle demande l,amour, mais elle ne l,obtient pas, car, comme le veut son *Cogito*, il est ce qu,il y a d,impossible a donner. Ce qu,elle demande, en fait, a l,homme, c,est la preuve d,amour, le signe qui ne trompe pas sur le mode dont il s,engage. Elle voudrait avoir un autre enfant. Or, il n,en veut pas et ne lui dit pas pourquoi. Elle se heurte donc, de la part de cet homme, a un refus - et cela, sans raison.

2. La vengeance

La patiente dit qu,elle est prise dans le tourbillon des represailles. C,est a une sorte de guerre qu,elle se livre. Avoir des relations sexuelles avec cet homme, elle dit *ne pas en avoir envie*. A cet egard, elle a prononce, lors d,une seance qui a constitue pour elle un moment tournant, quatre phrases que je rapporte ici : *Je ne peux pas m,empecher de refuser. C,est plus fort que moi. Je ne peux pas faire autrement que de dire non. Je suis la femme qui dit non.* Elle les a prononcees avec l,accent qui est celui d,Orson Welles dans son film *A secret report*, lorsqu,il raconte l,histoire du scorpion et de la grenouille, et elle s,est ainsi donne a elle-meme ce nom, *la femme qui dit non*.

Elle laisse entendre que, pour elle, avoir de l,autorite, c,est dire non : *La seule chose que mon pere m,ait apprise, c,est l,autorite, c,est-a-dire a dire non.* Le contrecoup d,une telle position de refus est la crainte. Elle a peur que le pere de son fils ne la quitte, comme elle craignait que son pere ne la quittat.

L,homme avec qui elle vit lui a dit : *Tu ne me desires pas.* Elle lui a simplement repondu : *Oui, c,est vrai, je ne te desire pas.* Qu,attend-elle de lui alors ? Elle attend qu,il lui dise qu,il l,aime. Et qu,il ne le lui dise pas a pour consequence qu,elle n,y croit pas, a l,amour de cet homme. L,homme en question avoue lui-meme qu,il est dans l,incapacite de donner quoi que ce soit, parce qu,il n,a pas appris a donner. Il n,a rien a lui donner, - si ce n,est sa presence, c,est-a-dire vivre a cote d,elle. Des lors, elle se demande comment apprendre a cet homme qu,aimer, cela ne va pas sans le dire, qu,aimer, c,est le dire ? Aimer, en effet, comme l,a montre Jacques-Alain Miller dans son *Repartitoire sexuel* (3), c,est parler. La patiente dit que la demande d,amour est chez elle plus forte que l,amour, et que, s,agissant de cette demande d,amour precisement, eh bien l,amour disparait derriere la demande. Sa demande nie son desir, dans la mesure ou elle est plus forte que lui : D > d. Sa volonte d,arriver a ses fins reduit a rien son desir. La veritable guerre dont il s,agit oppose ainsi ces deux adversaires que sont chez elle la demande et le desir. C,est la valeur de son etre qui est en jeu dans cette epreuve de force, dit-elle.

A travers son refus de se donner a cet homme qu,elle dit pourtant aimer, que veut-elle ? Que veut ce refus ? Elle-meme se pose cette question qui fait surgir une menace a l,horizon, celle qui tient a ce que La Bruyere appelle *le declin de l,amour* (4). La patiente donne a son refus la dimension d,un calcul, d,un stratageme. Ce qu,elle appelle son *non-desir* vise a pousser cet homme jusque dans ses derniers retranchements. Elle ne lui pardonne pas sa faute, - qu,il ne lui dise pas qu,il l,aime. En se refusant a lui, elle veut le pousser a bout. Sa reaction devrait etre de partir. S,il ne part pas, s,il reste, alors cela veut dire que, malgre la position de maitre chatre dans laquelle il se trouve, il l,aime.

Sa seule arme a elle, dans cette guerre de l,amour contre le desir, c,est son corps, affirme-t-elle. Son corps lui appartient et elle n,accepte pas qu,on le touche. Le *non* relatif a l,acces a son corps et a son sexe est le seul pouvoir dont elle dispose. Sans doute se prive-t-elle d,une jouissance, mais, dans le meme mouvement, elle se venge de l,homme muet quant a son amour, et le punit. Sa vengeance a pour objet l,homme sans amour qu,elle voue ainsi, comme elle le dit, a etre *l,homme sans sexe*. Le chatiment ne peut etre que la castration. De ce point de vue, quand la patiente a appris que son pere souffrait d,une maladie grave et que cette maladie risquait de le rendre impuissant, elle s,est ecriee : *Je tiens enfin ma vengeance.* Ce pere qu,elle avait tellement craint n,etait plus qu,un pauvre homme pleurant sa vitalite perdue. Il tombait ainsi du haut de son piedestal. Les femmes lui etaient desormais devenues inaccessibles, interdites.

La caracteristique de la cure de cette patiente est qu,elle n,a fait part que de deux ou trois reves. Dans l,un d,eux, elle quitte la chambre ou elle se trouve avec un homme, pour aller dans la cuisine ou elle est surprise de tomber sur un autre homme qui est un travesti. Cet autre homme, en effet, a a la fois de gros seins et un gros penis. La patiente a entendu en quelque sorte que *l,inconscient interprete de travers*, puisqu,elle a affirme que cet autre homme dans le reve n,etait autre qu,elle. Dans la chambre, elle dit non a l,homme qui a le pouvoir de le lui donner (l,organe), et, dans la cuisine, c,est elle qui l,a. Comme me l,a fait remarquer Eric Laurent, si en tant qu,homme elle l,a, cela ne l,empeche pas en tant que femme de se refuser a l,homme et de lui demander la preuve d,amour. Entre la chambre et la cuisine, pourrait-on dire, elle se prive cote chambre de la jouissance, pour obtenir cote cuisine l,amour. Elle dit non a l,une, pour que la possibilite d,un oui a l,autre lui soit offerte. Ce sujet qui dit non, attend de l,Autre ce oui. Elle veut un oui en echange d,un non.

3. La dialectique entre le transfert positif et le transfert negatif

Il me semble que le fait que la patiente n,ait fait part que de deux ou trois reves a quelque chose a voir avec ces phrases qu,elle a prononcees a propos d,elle-meme : *C,est plus fort que moi. Je ne peux pas m,empecher de dire non. Je suis la femme qui dit non.* Une telle position subjective donne a la cure un certain style, que je qualifierai volontiers au moyen du mot anglais *harsh*, terme que Roland Barthes a commente. Il evoque une certaine durete, une certaine rudesse, une certaine aprete. C,est la raison pour laquelle j,ai propose comme sous-titre de mon expose : *Caractere et transfert*. Dans son cours du 9 decembre 1998 (5), Jacques-Alain Miller indiquait que Wilhelm Reich a mis en valeur la distinction introduite par Freud entre le caractere et le symptome, et a ainsi mis l,accent sur le caractere aux depens du symptome, dans le but de resoudre le probleme technique que pose ce que je propose d,appeler *la dialectique entre le transfert positif et le transfert negatif*. En effet, Reich considere, - je reprends ici les termes qui sont ceux de Lacan a la page 107 des *Ecrits* (6) -, que *le transfert negatif est le noeud inaugural du drame analytique*. L,hypothese de Reich consiste (7) a situer l,obstacle dont il s,agit dans la resistance au niveau du caractere du sujet. Ainsi, selon lui, le transfert negatif se met-il en travers du chemin du transfert positif.

Lorsque j,ai dit a la patiente que son reve montrait que, pour elle, c,est *etre un homme* dont il s,agit, elle a proteste et s,est ecriee : *Je veux etre une femme !* Car sa maniere a elle de repondre a la question *Que veut une femme ?* est de dire que la reponse est dans la question, et que ce que veut une femme, eh bien, c,est etre une femme. Or, pour elle, une femme dit non, refuse. Ce qu,elle vient dire, en fait, a un analyste, qui de surcroit est un homme, c,est que la volonte d,une femme s,exprime dans le refus. Et le symptome, non pas de l,abstinence mais de l,abstention sexuelle, est la marque irreductible de cette position feminine faite de refus, de revolte, de negativite.

4. Caractere et insistance

Lacan fait remarquer dans les *Ecrits* (8), que l,erreur de Reich a consiste a opposer a la resistance que provoque le caractere l,insistance qui est celle de la suggestion de la part de l,analyste. Dans son livre *L,analyse de caractere* (9), Reich indique en effet ce qu,est la suggestion. Un homme de trente ans se plaint de ne plus trouver gout a la vie et d,avoir l,impression qu,elle n,est pas belle. Cet homme a un frere aine qui a ete le prefere de sa mere. Le patient raconte un reve a Reich : *Il se trouve dans une ville etrangere en compagnie de son meilleur ami, mais, dans le reve justement, cet ami cher est sans visage.* Le patient decouvre alors avec surprise que cet homme sans visage est l,analyste. Reich prend appui sur le fait qu,il est impossible au patient de dire quoi que ce soit au sujet de l,homme sans visage, pour lui faire part de cette interpretation qui comporte l,accent d,une suggestion : *Vous ne dites rien au sujet de l,homme sans visage, parce que vous avez une dent contre moi.* (10) L,interpretation paradoxale de Reich fait donc entendre au patient que le transfert negatif est l,obstacle au transfert positif. Et Reich insiste : *Vous n,avez jamais eu le courage de reconnaitre votre haine a l,egard de votre frere aine et vous vous interdisez de penser a ce sentiment hostile.* (11) Cette interpretation, Reich le reconnait lui-meme, a entraine chez le patient une resistance encore plus forte. *Mon interpretation est alle trop loin*, avoue-t-il. Reich dit alors qu,il s,est laisse depasser par son interpretation. En fait, il a traite le theme du colloque qui nous reunit aujourd,hui dans un article intitule *Der triebhafter Charakter* (12), dans lequel il evoque la difference entre pulsion, impulsion, compulsion et repulsion. Malheureusement, la clinique a laquelle il se refere, est essentiellement une clinique de la delinquance. En effet, le souci de Reich est de faire la difference entre celui qui cede a une impulsion et le psychopathe. Ce que je retiens neanmoins de la critique par Lacan de l,approche de Reich, c,est l,usage qu,il fait du terme d,*insistance*. Il met en opposition a la resistance attribuee au caractere de l,analysant, l,insistance qui se trouve dans la suggestion de l,analyste. Resistance d,un cote, insistance de l,autre. Mais ne serait-il pas fecond d,introduire un renversement dans l,usage de ces termes ? En effet, il arrive que dans certains cas la resistance se situe du cote de l,analyste et que l,insistance se rencontre, elle, du cote de l,analysant. J,ai souhaite pour ma part mettre ici l,accent, justement sur la relation qu,il y a entre le caractere, la demande pulsionnelle et l,insistance. Ce que montre le fragment de cas clinique que j,ai rapporte, c,est que l,insistance de la demande est ce qui donne a un certain type de caractere sa consistance, sa force, sa portee. La question ne pourrait-elle pas, des lors, etre posee au sujet du discours de la patiente dont j,ai parle : pourquoi cette insistance ? Et, pour reprendre la facon de dire qui est celle de Lacan dans son troisieme *Discours de Rome*, cette interrogation ne peut-elle pas etre egalement formulee ainsi : *Qu,est-ce que c,est, - ce reel qui insiste ?*