World Association of Psychoalanysis

 

L'INTEMPERANTE

Rose-Paule Vinciguerra

*Video meliora proboque, deteriora sequor* : *Je vois le meilleur et je l,approuve, je suis le pire.* Ce vers du poete latin Ovide nomme ce compulsif en l,homme qui le fait s,eprouver en contradiction avec lui-meme, divise, dans une conduite qu,il reprouve ou dans l,apres-coup d,un acte qu,il regrette ; une telle disposition dans l,action, les Grecs l,appelaient *akrasia*.

C,est une certaine mise en forme de la contradiction en tant qu,elle peut border le reel que je voudrais illustrer ici comme raison d,un symptome.

Le cas

Une femme entre deux ages vient me voir. De quoi souffre-t-elle ? Elle ne saurait le mettre en mots. Elle ne veut plus avoir de relations sexuelles avec son mari, bel homme, plus jeune qu,elle, mais elle s,en moque comme elle se moque de ce qu,elle lui inflige tous les soirs : se goinfrer et se faire vomir ensuite au vu et au su de celui-ci. Se faire vomir tous les soirs, elle le fait depuis maintenant vingt-cinq ans, sur le motif que si elle ne le faisait pas, elle deviendrait grosse. Mais elle revendique ces traits comme etant les siens propres et ne les tient pas pour des symptomes.

Tres vite, cette desinvolture arrogante va laisser place a un tourment desespere : c,est, tout au contraire, de cela qu,elle souffre. Comme le dit Freud dans *Inhibition, symptome et angoisse*, d,un cote le moi *tente de supprimer le caractere etranger et isole du symptome* (1) en l,incorporant. *Le symptome prend alors une valeur dans l,affirmation de soi (É)* ; mais de l,autre, le symptome continue *a renouveler sans treve son exigence de satisfaction (É)*. Ainsi, ce qu,elle revendiquait avec autorite comme ses traits propres, au-dela de sa difficulte a vivre, lui semble desormais frappe au poincon de l,horreur morbide. *Je sais qu,en vomissant ainsi, je mets ma vie en danger, mais c,est plus fort que moi.*

Et c,est en effet de la morbidite cultivee dans sa famille dont elle va faire etat, en reperant d,abord son identification a une tante paternelle, morte d,avoir trop longtemps pratique le vomissement force, et qu,elle nommera dans un lapsus *frere de son pere*. Un souvenir : elle-meme enfant heureuse, sentant un bol de lait chaud, souvenir a jamais bafoue parce que sa mere la rendra peu apres responsable de la contagion par la varicelle et de la mort en bas age d,un jeune frere, le jumeau de celui-ci etant deja handicape a vie.

Mais ce qui viendra au jour comme point extreme de son non-vouloir est qu,elle est comme son pere. Pourtant, elle hait ce pere despotique, elle hait ses valeurs : c,est un homme de droite, violent avec ses ouvriers. Elle qui a ete dirigeante syndicaliste se decouvre pourtant, dans un moment de verite de l,analyse, autoritaire, violente comme lui. Mais ce pere est aussi pour elle un fantoche : *Il ingurgite et il recrache*, dit-elle, pour stigmatiser le rapport de celui-ci au savoir, sans meme s,apercevoir de ce qu,elle dit. Ce pere aux idees arretees et au corps puissant la hante, quoiqu,elle ne puisse ni l,approcher physiquement ni le regarder. Tout dans la famille devait tourner autour de lui : les filles etaient appretees pour sa satisfaction, mais dans des normes tres strictes. *Mes parents ne supportaient pas mon interet *corperel**, enonce-t-elle, pour dire *corporel ; je souligne alors *corps-pere-elle*.

Ce qu,elle decouvre ensuite, c,est qu,au-dela du discours moralisateur et rigide de ses parents, une jouissance certaine lie entre eux nourriture et sexe, ou pour rejoindre l,obscenite qu,elle y percoit, *bouffe et baise*. Et de fait, le pere n,aimait pas *les demi-portions* ; mais de son autre fille, grosse, il peut dire : *Elle n,a plus maintenant qu,a aller rue Saint-Denis*, ou encore : *Si j,etais son mari, je lui ferai avaler une lessiveuse de bouffe jusqu,a ce qu,elle creve.* Bouffer a en crever, etre une prostituee de derniere categorie, sont les points limites d,une jouissance qu,il indique, mais en deca de laquelle il se tient avec sa femme qu,il juge *excellente cuisiniere* et *la plus belle femme du monde*. Que le desir soit une defense d,outrepasser une limite dans la jouissance n,empeche pas cette jouissance de faire retour, ne serait-ce que sous la forme de ce qui est rejete.

Quant a sa mere, abandonnee dans son jeune age par une mere plus ou moins prostituee et sortie par son mari d,une adolescence miserable, elle reconnaissait volontiers que depuis qu,elle connaissait son mari, *elle avait eu son beefsteak tous les jours...* et *qu,une femme devait savoir passer a la casserole*.

Ce lien entre nourriture et sexe n,est, dans le discours manifeste des parents, pas repere. Mais ils sont a ce point lies pour cette patiente, qu,invitee a diner lors d,un seminaire sur *Le devoir de memoire* par un couple qu,elle trouvait au demeurant charmant, elle pensa : *S,ils veulent diner avec moi, c,est qu,ils ont dans la tete une invite sexuelle a mon endroit.* Au lieu meme ou l,histoire quelque peu trouble du pere lui revient en memoire, c,est sa jouissance qui s,evoque pour elle.

Demeler l,endroit et l,envers de ce rapport ne lui est pas simple. Sexe et nourriture sont l,objet pour elle de motions contradictoires qui donnent lieu a des actes symetriquement inverses : elle voudrait avoir des relations avec son mari qu,elle estime et aime, elle ne le peut. Elle rentre chez elle avec l,injonction, *il ne faut pas que je mange*, mais dans un etat second se goinfre aussitot et contrarie alors cette transgression de l,interdit qu,elle se donne en se faisant vomir. Par ou, au-dela de l,identification au pere (*ingurgiter et recracher*) et de l,injonction d,etre objet de sa jouissance, qu,elle hait, se revele la nature incestueuse de ce lien qu,elle refuse en se voulant mince et androgyne, frere de son mari, mais dans lequel pointe aussi le regret de ne pas etre une belle femme comme sa mere qui a, selon son pere, *ce qu,il faut la ou il faut*.

Elle est condamnee, tout en fuyant les hommes, a des visions sexuelles qu,elle ressent comme obscenes d,une part, et d,autre part a des relations fraternelles avec son mari ainsi mis en place, comme elle le dit, au meme titre que son frere handicape, *de n,etre pas un homme*.

Mais tous ses symptomes cedent lorsqu,elle n,est pas chez elle, en vacances par exemple. La, les noeuds qui l,enserrent au lien *corps-pere-elle* s,evanouissent. Elle est gaie, mange, ne grossit pas, et considere autrement son mari. C,est donc bien a l,interieur de la maison que ses compulsions s,exacerbent, tout comme c,etait a la maison que ses parents, ou plutot sa mere, auraient bien voulu la garder pour faire partie des objets du pere. Comme elle le dit elle-meme : *Des qu,elle passe le pas... de la porte, ca ne passe pas.* Il y a ainsi une contradiction entre le fait de manger pour rester dans la jouissance morbide de la famille, et le fait de vomir pour rester mince au nom d,un ideal d,androgyne, la question du desir restant ici posee.

Aujourd,hui, apres moins d,un an d,analyse, on ne peut pas dire que les symptomes aient franchement cede, mais ils s,attenuent. Son mari retrouve avec elle, me dit-elle, une certaine douceur de vivre ; la rage, la lutte qu,elle menait dans la violence contre l,autre, contre elle-meme, ont disparu. La repetition du symptome n,est pas vaincue mais elle se presente avec intermittence, variations d,intensite, ou bien avec un trait qui la differencie des fois precedentes, et les dits du symptome ont change. Cette femme a surtout un projet professionnel de *restauration... de meubles* qui focalise desormais son interet.

Le syllogisme de l,intemperance

Je vois le meilleur et je l,approuve, mais je fais le pire : avant ce constat d,Ovide, Aristote avait essaye de rendre compte de la conduite de celui qu,il appelle *l,intemperant* : il s,agit d,actes que le sujet commet, mais qu,il juge et dont il se dejuge. Sur ce point, Aristote donne une analyse bien differente de celle de Platon. Pour Socrate, nul n,est mechant volontairement, nul n,est miserable de son plein gre ; l,acte deregle ou intemperant est toujours le fait d,un ignorant, puisque personne n,exercant son jugement, n,agit contrairement a ce qu,il croit etre le meilleur parti. Comment pourrait-on donner place a une logique ou le *to kairein* (le jouir) s,introduirait dans le *to phronein* (le penser) ?

Dans l,*Ethique a Nicomaque*, Aristote distingue *le deregle* de *l,intemperant*. L,homme deregle en effet est conduit, dit Aristote (2), a satisfaire ses appetits par un choix delibere, pensant qu,il doit toujours poursuivre le plaisir present ; bien different est l,acte d,intemperance ou est enonce le *c,est plus fort que moi*. Cette distinction pourrait s,accorder avec celle que fait Lacan de l,acte pervers comme question sur la jouissance, et de l,acte nevrotique comme question sur le desir. Lacan commente ce syllogisme de l,intemperant dans le seminaire *L,ethique de la psychanalyse.*

Ainsi, l,intemperant est pour Aristote un sujet divise. Il a dans l,esprit deux opinions se contredisant expressement : la premiere, universelle, de caractere *theorique et vraie*, l,*orthos logos* (tout ce qui est doux est mauvais pour la sante), et la seconde, opinion de caractere imperatif, contredisant la premiere (il faut gouter a tout ce qui est doux). Mais la premiere proposition (tout ce qui est doux est mauvais pour la sante) peut aussi coexister avec cette autre proposition theorique (tout ce qui est doux est agreable). Ainsi, l,homme intemperant, obnubilant en lui la proposition vraie que tout ce qui est doux est nuisible, va choisir comme majeure de son raisonnement la premisse, *tout ce qui est doux est agreable*, et cette premisse est equivalente a la proposition, *il faut gouter a tout ce qui est doux*, veritable imperatif de jouissance. Si a ce moment, un desir est present a la conscience, par exemple le desir de telle chose douce, la mineure du syllogisme (ceci est doux) introduit un *facteur d,actualite* qui fait pencher la balance du cote de la proposition la plus seduisante (tout ce qui est doux est agreable). Quoique mu par l,objet desirable, le sujet n,en agit pas moins sous l,influence d,une regle generale.

Resumons : 1) Aristote maintient bien qu,il y a une logique de l,acte intemperant et que cet acte est tres precisement le point par lequel le desir a divise la pensee du sujet en occultant la droite regle ; 2) mais la premisse du syllogisme de l,intemperant reste contradictoire de la proposition vraie : quand le desir intervient, le principe de contradiction ne vaut plus, il y a possibilite de coexistence en l,homme d,un oui et d,un non autour de la meme chose, comme le prouve le *c,est plus fort que moi*, ou le sentiment de remords de l,intemperant dans l,apres-coup.

1) Aristote, Freud, Lacan : le particulier, la defense

Lacan va relire, dans *L,ethique de la psychanalyse*, le *syllogisme du desirable* d,Aristote en l,interpretant et en le subvertissant : il va poser que le desir est deja sous-jacent a la proposition, *tout ce qui est doux est agreable*, equivalente a l,imperatif de jouissance, et que c,est lui qui a fait surgir *le jugement errone concernant l,actualite du pretendu doux (3). Autrement dit, le desir en tant que particulier est deja la, il est cause efficiente. Ce qui est rencontre accidentelle du plaisir pour Aristote est pour Freud l,essentiel, et ce *Wunsch* particulier, deja articule dans des inscriptions signifiantes, des *composes logiques*, est irreductible. Ainsi le discours droit, l,*orthos logos*, pris ironiquement, dit Lacan, *ne va plus etre dans des propositions universelles mais dans le discours inconscient qui se tient au niveau du principe de plaisir* (4). Symbolique et libidinal sont lies (5) et sur ce point, Lacan met Aristote en balance avec ce qu,enonce Freud dans l,*Esquisse* : si l,appareil psychique est en effet selon Freud ce qui se laisse aller sans retenue sur la voie de la satisfaction, le principe de realite, lui, joue un role de correction, de retenue justement, contournant le laisser-aller a soi-meme de l,appareil du plaisir ; ainsi le *Ich* apprendra a ne pas pousser l,investissement de souvenirs au-dela d,une certaine mesure. Mais la satisfaction recherchee, quand c,est plus fort que nous, agirait au mepris du principe de realite, et c,est bien pourquoi, le deplaisir s,ensuit ; l,inconscient travaille pour la jouissance.

Ainsi, la jouissance, l,exces meme qu,Aristote pense par rapport a la mesure et a l,education, est au contraire pour Freud ce dont le sujet au niveau de l,inconscient se defend. Dans le cas presente, le symptome est toujours precede d,un *il ne faut pas que...* qui evoque une exigence de jouissance contre le precaire principe de realite, exigence de jouissance presente dans le mode imperatif de l,enonce ; le symptome, articule dans des signifiants (corps-pere-elle), participe alors de la defense inconsciente contre la place de la jouissance interdite et cependant rencontree dans la transgression. Que la jouissance soit d,exces, c,est ce que cette patiente exprime aussi bien lorsqu,elle dit : *Mon symptome, je ne peux m,en emparer.* Il va donc s,agir dans la psychanalyse de faire passer la jouissance a la memoire en laquelle consiste la structure.

2) L,exces contraire

Cependant, dans le dernier enseignement de Lacan, la necessite du symptome, sa repetition, ne vont plus etre referees a une jouissance interdite et transgressee, comme elle l,etait dans *L,ethique de la psychanalyse*, mais plutot a une jouissance contingente, rencontre aleatoire qui fixe ce que le symptome ne va cesser de repeter (6). C,est dans cette perspective que nous aborderons la question du maintien de la contradiction entre le oui et le non dans ce que nous livre l,actualite du symptome. En effet, dans ce cas particulier, c,est sous une forme contradictoire que la rencontre contingente de la jouissance, celle du corps du pere, se manifeste dans le symptome : boulimie, obsessions sexuelles d,un cote, vomissement, refus de la sexualite de l,autre ; intensification de jouissance et mortification du corps sont liees, et cette patiente ressasse en seance avec douleur et incomprehension ce *tournage en rond*. Se remplir, se vider comme elle le dit elle-meme, par *crainte d,etre bouffee*. Cette exigence de satisfaction pulsionnelle va donc au-dela du conflit, de la contradiction entre le symptome et l,ideal. Le symptome lui-meme pris dans un antagonisme d,exces est un *se jouir* du corps qui est aussi refus de corps. En termes freudiens, on pourrait dire que l,erogeneisation en va-et-vient de la bouche serait la consequence deplacee du refoulement de la genitalite, ce que cette patiente ne manque pas elle-meme de reperer en correlant le trajet des aliments dans sa bouche aux mouvements du coit. Mais on pourrait plutot dire avec Lacan que c,est la negation de l,inexistence du rapport sexuel qui dans l,hysterie cause l,insatisfaction propre au symptome, ce mode de jouir qui prend ici la forme de motions opposees.

Il y a ainsi dans les dits du symptome une opposition qui a la necessite d,une opposition formelle, qui s,impose pour cette patiente comme *ce qu,elle ne comprend pas*, ou bien qu,elle met en suspens lorsqu,elle enonce : *D,avoir ete niee par mes parents, je ne sais pas si ce que je dis est faux car je ne sais pas ce que c,est que le vrai.*

Symptome et reel

Ceci ne peut-il etre mis en rapport avec le fait que l,inconscient qui inscrit les oppositions *viole la loi logique de la non-contradiction ? Ce qui prouve, dit Lacan, que l,inconscient est installe dans le champ de la logique, mais, ajoute-t-il, c,est justement *dans le oui et le non qui peuvent etre dits de la meme chose, qu,est le recours du savoir inconscient au regard du reel* (7). C,est la que l,on peut se demander *ou est le bord du reel*, car s,il y a de la contradiction dans le reel, cependant dans le reel il n,est pas question de contradiction. Au niveau du reel, il est impossible de se prononcer sur chacun des termes necessaires qui s,opposent. La contradiction, dit encore Lacan, est *artifice de suppleance* (8), artefact qui supplee a une certaine indetermination de notre pensee par rapport au reel. Dans ce cas, on peut supposer qu,une des figures de ce reel sans sens, sans loi, est celle de la mort, mort provoquee de la tante, mort reprochee du petit frere, ou mort a venir, risquee par cette patiente, et c,est aussi bien au bord de quoi cette femme se tient par l,eprouvante opposition du sein meme de son symptome. Le symptome est bien *l,effet du symbolique en tant qu,il apparait dans le champ du reel* (9).

Ainsi, la contradiction est-elle elevee, souligne encore Lacan dans *Les non-dupes errent*, a la dignite d,un principe qui permettrait *de s,y retrouver dans ce que pourrait etre le reel... quand vous l,aurez invente* (10). Peut-etre est-ce dans cette zone vacillante, tremblee, affolee du oui et du non, que ce qui cause son insatisfaction, la negation de l,inexistence du rapport sexuel, pourra trouver sa limite et circonscrire l,impossible dont son destin lui fait loi.