World Association of Psychoalanysis

 

UN AMOUR D'ARMAND

Nathalie Georges

"Tu as dit : Mon visage est navire, mon corps est une ile. (╔) M,as-tu entendu ? (╔) Mon corps est ma couverture, tissu Dont j,ai cousu les fils avec mon sang." (Adonis)

1 - Armand a ete amene en consultation par sa mere, sur le conseil de la maitresse d,ecole. Il fait sous lui et ne semble pas s,en rendre compte. La maitresse, me dit la mere, craint que cela ne lui nuise, ne le ridiculise aux yeux des autres. La mere d,Armand convient que cette enuresie, nocturne depuis toujours (Armand a huit ans quand je le recois), fait aujourd,hui symptome parce qu,elle s,est aggravee, et cette aggravation n,est pas un mystere pour elle. Au contraire, elle y voit la preuve de ce que son fils endure depuis que son mari les a quittes, elle et ses trois enfants dont Armand est l,aine.

2 - "Je fais toujours le meme cauchemar, me dit Armand, je ne peux presque plus dormir." Il dessine son cauchemar, en le commentant au fur et a mesure : "Papa est la avec un couteau, je ne peux pas escalader la pierre lisse, je retombe tout le temps sur ce bouton ; en fait, je suis dans un carre, y a plus de route, je suis mort, un squelette ; une voiture m,ecrase, je ne sais pas qui est dedans, peut-etre encore papa, je suis plein de sang, j,aime pas le sang ; la, je lance un caillou, mais il retombe sur ma tete ; la, papa est avec son couteau, et ses dents, la, qui brillent." Il mime le sourire du pere en montrant ses dents, puis il dit : "Papa ne m,aime plus, il me gronde tout le temps, il est mechant, j,ai peur." Il ajoute enfin : "A l,ecole, je travaille bien."

3 - Il me semble que cette premiere consultation ne met pas en forme un symptome chez cet enfant, mais montre plutot ce que nous appelons un ravage : une insomnie devastatrice, consecutive a d,affreux cauchemars qui le laissent epuise, tremblant et terrifie. On notera la discordance qui se marque au depart entre l,evidence de ce ravage, dont la mere d,Armand se fait le temoin averti et lucide, et la plainte qui ne se met en forme que par le biais de l,inquietude de la maitresse d,ecole. On constate la hate avec laquelle l,enfant se precipite dans le dispositif de l,entretien. Dire et redire sans cesse la chose indicible est pour lui de l,ordre de l,evidence : il ne sait pas que c,est impossible, donc il le fait. La plainte n,isole pas pour autant un symptome, comme un corps etranger dont le sujet demanderait a etre debarrasse. C,est dans l,acte de parler que la chose s,entend, manifeste autant qu,implicite. Mais quelle est l,intention d,Armand quand il parle ? A qui s,adresse-t-il ? Veut-il en savoir quelque chose ? C,est la toute la question.

4 - Quid de l,╬dipe ? Le scenario du cauchemar apparait comme une variante du complexe classique : Armand aime sa mere, et l,on pourrait vouloir entendre la retorsion qui lui vient de son pere comme la sanction redoutee de sa propre agressivite a l,egard de celui-ci. Sans doute, mais cette lecture se revele tres vite totalement inefficace. Une seance de controle oriente l,accommodation de l,analyste sur le dire d,Armand, "papa est mechant". Pour avoir chance d,etre entendu du sujet, l,analyste doit entendre les dits desquels celui-ci existe. Peut-etre est-ce la l,extreme de la fonction du Nom-du-Pere, de ce Pere lacanien qui dit oui, enterine purement et simplement le fait que message il y a (1). Or, ce que dit Armand est sans doute insense, mais neanmoins parfaitement logique ; il enonce purement et simplement un axiome qui ordonne sa vie a partir de ce qu,il a vecu et dont le cauchemar donne une idee : au-dela d,une terreur absolue, un moment de mort. Il s,est donc agi, dans un premier temps, au lieu de parier sur l,╬dipe, ce qui eut fausse irremediablement la mise en acte du transfert, de prendre ce que dit Armand a la lettre, pour verifier dans quelle mesure, justement, c,est bien la lettre qui est son recours. Il s,est agi de respecter les enonces de ce qui a eu lieu, et de dresser avec Armand le proces-verbal du terrible evenement, qui est d,ailleurs un evenement de corps : "J,etais mort, j,etais un squelette."

5 - Articuler l,extreme amour d,Armand pour sa maman au couteau menacant de papa est en effet litteralement impossible. L,amour d,Armand pour sa mere n,en est pas moins declare a ciel ouvert. Il l,a exprime lors d,une seance ou je m,etais isolee avec sa mere, en lui apportant, sans interrompre notre conversation, plusieurs dessins de coeurs ardents, cramoisis, devenant lui-meme, au fur et a mesure qu,il les coloriait, rouge comme une pivoine. La semaine suivante, il vint a la seance avec un gros pansement : "J,avais mon doigt dans la porte de la voiture, Maman a pousse, elle a pas vu", m,informa-t-il simplement. Ce n,est donc pas qu,Armand soit seulement menace de disparition, c,est que, a la faveur d,un evenement fortuit, d,une distraction maternelle, il a ete tout simplement blesse. Aucune revolte contre ladite distraction, elle fait partie de la realite d,Armand. A tout moment, il peut etre pris dans l,engrenage ; "il", c,est-a-dire lui et son corps, qui semble bien venir en continuite de son etre : ce doigt est une partie de ce "je" qu,il utilise tout a fait correctement au sens de la grammaire, mais qui n,en est pas moins identique a son moi, lequel est son corps, c,est-a-dire l,image de ce corps dont le doigt fait partie.

6 - Cette disparition, si Armand ne peut la subjectiver, il peut en faire entendre l,imminence, et il y consent au-dela de tout vouloir explicite, dans la dimension de cette insondable decision de l,etre avec laquelle Lacan nous a familiarises. Entre sa mere et lui, pas de coupure. Elle est distraite, il est blesse. Armand a survecu a la disparition qui l,a frappe, mais elle n,en a pas moins ete reelle, et la trace qu,elle lui a laissee ne l,est pas moins. De meme, toujours docile a l,injonction maternelle, Armand me parle de ce qu,il appelle, comme sa mere, son "infection urinaire", aussi calmement qu,il m,a parle de son doigt pris dans la portiere : "Ma zigounette fait comme ca et comme ca, alors je fais pipi dans ma culotte. Je vais voir un autre docteur."

7 - En revanche, dans le monde qu,organise son cauchemar, qui est au depart un autre monde tout a fait separe du premier, c,est la terreur qui regne sans partage : "Dans mon cauchemar je suis devant papa, il veut m,etrangler, je me retourne et je vois qu,il y a des millions de papas." Autant lui, Armand, est mort une fois, absolument, - c,est ce que dit son cauchemar recurrent -, autant son pere, lui, ne peut mourir.

8 - Quel peut etre alors le levier de la cure ? Notons que le seul fait d,avoir ete entendu, pris au serieux, va mettre fin a la serie des cauchemars : ce qui ne cessait pas de ne pas s,ecrire s,est enfin ecrit, simplement parce que le cauchemar a ete lu, investi comme un ecrit. Armand, qui faisait des cauchemars chaque nuit, ou plus exactement un seul cauchemar, celui qu,il appelle "mon cauchemar", s,est mis a dormir et a rever et, a l,ecole, a inventer des jeux. Du moins est-ce ainsi qu,il a organise ses seances, car il est reste extremement discret, sinon reticent, en ce qui concerne sa vie familiale.

9 - Dans ce travail, l,analyste s,efforce de construire un cadre transferentiel dont la visee et les limites doivent etre precisees. Elle s,est d,abord posee et imposee comme partenaire de la mere d,Armand dont elle a obtenu la confiance, jusqu,a lui trouver un interlocuteur pour elle-meme. C,est quand elle la recut systematiquement qu,Armand fit sa serie de dessins aux coeurs cramoisis. C,est avec la mere que l,analyste a pu alors faire symptome de cet amour filial, et convenir de la poursuite des seances pour, entre guillemets, guerir Armand de cet amour inquiet et douloureux.

10 - Dans le transfert, avec Armand, l,analyste va alors parier sur un savoir sur son etre dans un certain lien avec son vouloir, sinon son desir, qui vise la cristallisation d,une identification virile : a propos d,un reve dans lequel le reveur apparait comme le bon heros exterminateur d,une horde de mechants, l,analyste enonca : "Tu es le chevalier de maman", ce qui eut pour effet de faire rire Armand et de le soulager, en enoncant clairement ce qui n,avait pas jusqu,alors trouve a se dire. Il opina donc, et je dirais qu,il n,a pas cesse des lors de le demontrer. Il s,emancipe parfois de ce role en faisant siennes les aventures et les prouesses physiques dont sont capables ses heros : "Sangoku baby est rentre par sa blessure au gentil pour controler son corps. Il a fait ca a tous les Dragon Ball Z. La chauve-souris Daltata a lance un camea dans la blessure de son corps. Elle a fait ca pour l,aider." Ou j,entends l,ironie du sujet relative aux bonnes intentions de l,autre.

11 - Quant au traitement de la persecution dont il est l,objet de la part de son pere, Armand m,invite a ne pas me faire d,illusions : "Je ne fais plus le cauchemar, parce que je ne pense plus a papa. Surement que si j,y pensais, je le referais", dit-il. Il me raconte alors une promenade avec sa mere, son frere et sa soeur, et passe un long moment a dessiner un canard col-vert, seul dans la mare, sur une petite ile. Il se met a compter febrilement le nombre de ses pas au cours de cette promenade, et le nombre de secondes qu,il lui a fallu pour les faire, allant et venant entre le banc ou etait sa mere et la mare ou etait le canard, tandis que son frere et sa soeur avaient pris un autre chemin. A partir de ce canard, isole, pour lequel il se prend d,amour, Armand se met a compter, c,est-a-dire a chiffrer la jouissance attachee a chacun de ses pas. Il constitue aussi une double serie d,oiseaux, l,une ou chaque element de la serie vaut pour lui-meme, lui seul, l,autre qui rassemble tous les autres : ou bien c,est un oiseau blesse et seul dont il veut prendre soin, - il enonce alors : "quand je serai grand je serai veterinaire", et l,oiseau est alors lui-meme -, ou bien ils sont plusieurs, une foule qui ne cesse de croitre et de devenir de plus en plus menacante. Dans un reve fait peu apres la promenade du canard, les deux series ont converge. Armand y figure sous les especes d,un oiseau qui, pour se proteger des autres, est devenu une sorte de robot. Dans le dessin qu,il fait pour raconter son reve, il va inscrire alors son prenom et, a partir de cette inscription, ordonner son reve aux dimensions du monde : "Je me fabriquais des ailes, je volais, j,arrivais dans le ciel, il y avait des petits oiseaux avec leur coquille, je voulais pas qu,ils me voient ; ouf, leurs parents arrivent, sinon ils auraient ete tout le temps derriere moi ; je redescends, j,atterris, je me fabrique un aeroplane, j,ecrivais mon nom dans les nuages, cinq continents + deux poles, AR a un pole, MAND a l,autre ; si on rassemble, me precise-t-il, ca faire AR-MAND (il maintient le trait d,union)." Il precise ensuite qu,il a appris cela en classe : "La maitresse, elle a tout ca, la terre, le soleil, une grosse boule et une petite, la lune. La y a son bureau, la y a moi, me dit-il, esquissant l,architecture de sa classe." Puis il se voue a chiffrer les distances entre ces elements qu,il a nommes. Pendant plusieurs mois, il va exploiter cette veine, a partir d,un signifiant qu,il s,est auto-decerne en seance : "Je suis un inventeur." Il invente alors une machine, une sorte de vaisseau qui le contient, n,ayant de cesse de perfectionner les accessoires destines a l,attaque des mechants et ceux voues a sa propre defense, selon differents scenarios qui, tous, le montrent en heros exterminant les forces du mal a grands renforts de canons, lance-missiles et autres grenades.

12 - Cette periode sera neanmoins marquee par des irruptions d,angoisse liees aux agressions dont la mere se sent victime de la part du pere qui veut voir ses enfants, alors que ceux-ci, selon la mere, ne veulent pas le voir puisqu,il ne les aime plus. Armand revient de chez son pere ou il a passe Noel : "Papa est la tout le temps dans mes pensees. Sauf quand je joue et quand je travaille, il est la dans ma tete, alors j,invente des chansons, j,ecris les paroles sur une feuille, par exemple "maman je t,aime", je les apprends par coeur et comme ca je recharge mes batteries, je me fais mon programme a moi." Pris dans ces enonces que je dirai manifestes, "papa est mechant, il nous aime plus, etc.", ou Armand se fait le heraut de sa mere, il apparait, en continu, tissee dans le recit de ses vacances chez son pere, une sequence bien differente, dont nous interrogerons le statut : "Papa est mechant. Pierre (c,est son frere) aime maman et papa, les deux, je sais pas comment il fait, moi je peux plus avoir confiance en lui. Papa ne s,est pas occupe de moi, il m,a laisse faire pipi avec du sang, j,avais mal, tres mal, je me retenais de pleurer, j,attachais une ficelle a mon poignet, l,autre bout au pied de papa la nuit, pour savoir s,il se levait ; alors je detachais tout de suite, maman etait la, papa etait la, ils voyaient pas╔" Armand ne peut pas ne pas faire a sa mere le recit detaille de tout ce qu,il a vu, son pere "embrasser sa bonne femme", "la bonne femme le massait", etc. Il s,ensuit une recrudescence des cauchemars qui avaient disparu : son pere est un diable rouge qui veut le devorer, sa mere, un ange. L,issue trouvee par Armand a la mort reelle qu,il a vecue au moment ou il a ete radicalement laisse tomber, est son identification au heros du petit livre qu,il aime lire avec sa mere : "Je suis Monsieur Heureux", declare-t-il. Les malheurs qui frappent sa "zigounette" n,entament pas ce bonheur, il laisse les medecins auxquels sa mere s,adresse s,en occuper, avec une indifference joycienne. Il peut dire, m,ayant expose sa derniere invention, et pour justifier toutes les protections dont il s,entoure : "Je voulais pas mourir, je voulais pas decevoir maman."

13 - Ce laisser-tomber, en effet, ne se dialectise pas. Il laisse Armand aux prises avec deux choses egalement positives : son amour ancien pour son pere, qu,il ne nie pas mais porte avec lui comme Enee son vieux pere Anchise, et son amour pour sa mere, anxieux, actuel et futur, qui est la passion meme de son etre.

14 - C,est le signifiant "l,ile" qui semble pouvoir lui tenir lieu de point d,ancrage pour etayer son etre. Avec ce signifiant, Armand tente de se neutraliser. A partir de la, il ternarise son monde, en s,exceptant toujours des deux camps qu,il decrit et qui s,opposent l,un a l,autre. Que ce soient les jeux qu,il invente en recreation, ou la guerre mythique entre ses parents qu,il reconstruit, il apparait toujours seul, au-dessus de la melee plutot qu,en tiers, ayant une mission particuliere ou distribuant recompenses et punitions, etant lui-meme hors d,etat de gagner ou de perdre. Sans doute son regard le represente-t-il tout entier dans ce monde, ce qui ne suffit pas a le proteger d,une angoisse massive de disparaitre. Ainsi, le jour ou sa mere me dira, apres cette seance, qu,elle s,est fait enfoncer l,arriere de sa voiture, Armand qui jouait avec un porte-mine, me demandera si la mine pourrait rester enfoncee toujours. Comme je lui repondais, "c,est ta peur╔", il me dit : "Un jour j,ai regarde mon petit doigt, il avait disparu, et puis il est revenu, il etait la." Lors d,une autre seance, il me dit : "Je n,ai plus de copain." Ce jour-la il n,avait rien d,autre a dire, perplexe devant le phenomene qui l,atteignait au coeur de son etre, un de ces phenomenes de frange dont parle Lacan dans le Seminaire III et qui donnent l,index de la realite dont le sujet psychotique est solidaire. La fois suivante, en effet, il me dit simplement qu,il avait a nouveau des copains, rien de plus.

15 - Face a cette identification massive a la mere plutot qu,au phallus, mere dont Armand ne peut se separer d,aucune maniere, - je dirais plutot qu,en la detaillant, il se familiarise avec elle, il l,humanise a sa facon, se donnant une chance de decouvrir dans tel ou tel fragment de cet etre autre chose que le pire, s,il est vrai que celui-ci n,est pas toujours sur -, je note tout de meme l,insistance avec laquelle il rapporte en seance les dires de sa mere relatifs a son pere : "Il nous aime plus", "il s,occupe plus de nous", "il nous ment tout le temps", et me demande dans quelle mesure il en reprend certains a son compte. Il est peu a peu apparu qu,il en etait embarrasse. Par le biais de son frere puine, Armand a commence a interroger ces propositions assertives, comme "papa est un menteur", "il est mechant". Je note une seance ou il dessine, me dit-il, une oie blessee qu,il a vue, mais au lieu d,ecrire sur la feuille le mot "oie" il ecrit "cygne" pour la designer, sans faire aucun autre commentaire. Non pas un lapsus bien sur, mais un hiatus.

16 - Quel est donc le statut de cette substitution d,un mot a un autre, de ce mensonge en quelque sorte litteral ? Faut-il y lire la trace de l,identification primordiale au pere, premier objet d,amour, une identification vouee a rester reniee et ignoree du sujet, mais n,en insistant pas moins dans la trace ecrite ? En ce cas, poursuivre les entretiens auxquels Armand ne se derobe pas, mais qu,il ne demande pas non plus, consolider cette identification imaginaire au chevalier, aurait ce substrat litteral, point nodal dont il s,agira de verifier si c,est la l,ombilic d,un sinthome, susceptible de reduire l,enflure megalomaniaque d,un moi aussi voue a devenir savant qu,il est deja impitoyable.

17 - Armand part en classe de neige. J,apprends a cette occasion qu,il y a deux ans il etait deja parti et que, la-bas, il avait cesse de faire pipi au lit et que cette sedation avait dure pendant huit mois, jusqu,a ce que son pere demande a nouveau a voir ses enfants. Comme sa mere me demandait si elle devait prevenir les accompagnateurs de ce "petit souci", je posai la question a Armand en sa presence, ce qui fit jaillir de sa bouche un "non" clair, distinct, sans appel ni explication."