World Association of Psychoalanysis

 

LA DIALYSE

Eugenie Lemoine-Luccioni

Le terme de controle est legitime dans l,emploi qu,en fait l,IPA. Cette association a en effet concu le controle sur le modele universitaire : trois controleurs ; controle des connaissances et jugement sur la pratique. Le candidat doit donc se conformer a un modele implicite s,il veut recevoir son titre : il doit avoir atteint un niveau de formation bien defini, en vertu de quoi il est declare dument controle et apte a pratiquer le metier de psychanalyste. L,IPA a donc adopte le nom et la chose idoines, a savoir le mot de controle et la procedure assortie ou du jugement de capacite.

Rien de tel dans une Ecole comme l,ECF-ACF. Nous n,avons trouve, nous, ni le nom ni la chose, et que ferions-nous de l,un sans l,autre ? Certes, Lacan nous a laisse des textes tels que "La direction de la cure et les principes de son pouvoir", ainsi que des declarations statutaires (1), mais il continuait par ailleurs a employer le terme de controle tout en le qualifiant "d,execrable". Quant au terme anglais de "supervision", il le jugeait meilleur, sans doute en raison du mot "vision" qu,il contient, dans un domaine, le notre, ou l,ecoute parait privilegiee ; mais le prefixe lui a sans doute paru irrecevable.

Alors ?

Pas de mot acceptable et peu de chose. Prise dans cette situation de denuement et ayant pourtant accepte des demandes d,aide ("je voudrais vous parler d,un cas qui me fait probleme"), j,ai ete amenee en forgeant a devenir forgeron, et a decouvrir le mot approprie en meme temps que la chose.

Mais pourquoi ce terme ? Tout d,abord en raison de la simplicite de son maniement : "dialyse" se decline exactement comme le mot "analyse", qui donne - comme on dit dans les ecoles - analyste et analysant. Ainsi "dialyste" et "dialysant" se forment-ils tout naturellement sur "dialyse". Seuls changent les prefixes, qui modifient la visee de la racine. Celle-ci contient une idee de dissolution ou de decomposition, mais le prefixe precise s,il s,agit de degager l,element ou les elements essentiels confondus dans un amalgame (ana) ou de separer, fut-ce en declinant ce qui est confondu : c,est le sens du prefixe "dia-".

L,un et l,autre termes ont transite par derivation dans tous les domaines ou se constitue le langage. Aussi n,y a-t-il pas de raison de considerer que "dialyse" serait d,une origine (si tant est !) moins noble qu,"analyse", sous pretexte qu,elle renvoie aujourd,hui a un traitement medical tres eprouvant et tres invalidant. J,ai vu quelques analystes faire la grimace en me l,entendant prononcer. J,ai tenu bon parce qu,il m,est commode. En outre, l,un comme l,autre sont d,origine savante et ont appartenu a la langue de la rhetorique et de la poetique greco-romaines ; il est vrai qu,ils ont eu ensuite des fortunes diverses.

Plus tard, la chimie empruntera ce terme. La definition qu,elle en donne interesse specialement les psychanalystes, et a surement interesse Lacan. La voici : "La dialyse consiste en la separation des substances cristalloides et colloidales par diffusion a travers une cloison poreuse." Le terme conviendrait aussi a la passe. La proximite des deux dispositifs de dialyse et de passe et la fonction de filtre qui se retrouve chez l,un et chez l,autre, est evidente. Dans la passe, ce sont les passeurs qui font office de substance poreuse.

La visee des deux dispositifs n,est toutefois pas la meme : la passe des AE a pour visee qu,ils deviennent les analystes de l,Ecole apres avoir fait en cours d,epreuve la theorie de leur propre analyse, tandis que la dialyse a pour visee de debloquer un travail analytique paralyse par un transfert reciproque entre analyste et analysant. Ce transfert reciproque apparait bien vite comme cause par un meme symptome : dans une dialyse, tres significative a cet egard, ni l,un ni l,autre ne pouvait prendre la place du Pere, en raison d,un ‘dipe Adelphe baignant dans la satisfaction mutuelle. S,il est vrai que l,intervention analytique se fait toujours au Nom-du-Pere, comme je l,ai soutenu, il ne pouvait y avoir intervention de la part d,un frere qui s,averait impuissant a resoudre son ‘dipe.

Or, pour casser une relation que le transfert - reciproque comme l,amour - transforme necessairement en un collage, une intervention de quelque violence s,impose. L,intervention au Nom-du-Pere a ce pouvoir ; non que le patronyme intervienne en l,occurrence, car il s,agit seulement que l,analyste puisse se faire l,operateur de la metaphore du Nom-du-Pere. Dans le cas ici convoque, l,analyste est impuissant, car l,impuissance qui lui interdit de signer le texte le plus anodin, lui interdit aussi beaucoup d,autres actes d,assomption subjective.

La violence de l,intervention qui s,impose alors, est tout entiere le fait d,un changement brusque, consecutif a l,entree en jeu de ce tiers qu,est le dialyste. La condition favorable a l,emergence et au developpement du processus d,identification est l,ecoute ou se fondent les voix. En effet, l,analyste n,entend que ce qu,il pourrait dire de lui-meme ; et les deux du couple se collent aussitot dans une ressemblance pretendue que cimente le transfert. La cure est ainsi mise en echec, car l,identification est ruineuse pour "l,exercice de son pouvoir" (2).

Ainsi frappes d,impuissance, les deux partenaires de la cure, mise en question dans la dialyse, s,embourbent dans une paralysie sans issue.

C,est ce meme terme de paralysie qu,un autre dialysant avait fait sien pour rendre compte d,un empechement tout different ; l,analysant n,avait pas manque de l,adopter aussi. Les mots d,impuissance et de paralysie temoignent d,un phenomene de collage propre a cette identification analytique, pour peu qu,un seul trait soit commun aux deux partenaires. Dans le cas ici commente, l,analysant etait alle jusqu,a declarer, en regardant son analyste droit dans les yeux : "Nous avons les memes yeux bleus." Or, l,analyste avait et a toujours - je l,affirme - les yeux marrons !

La dialyse decolle violemment les deux de la paire par effraction, en substituant abruptement le voir, qui exige la distance, a l,entendre, ou se confondent harmonieusement mais fallacieusement les voix. Car c,est le moment de voir : "Vous devez commencer a voir", me declara un jour Lacan secourable. Helas, non, je ne voyais rien. Il me faisait trop de credit.

Il arrive qu,impuissance et paralysie cedent a l,intervention du dialyste, mais le plus souvent c,est le retour a l,analyse qui s,impose. Finie pour l,heure, la dialyse !

Lacan ecrit que "la raison de cette enigme - a savoir que "le controleur fait une experience au moins aussi instructive pour lui que pour le controle" - est que le controle y joue le role de filtre, voire de refracteur du discours du sujet, et qu,ainsi est presentee toute faite au controleur une stereographie degageant deja les trois ou quatre registres ou il peut lire la partition constituee par ce discours" (3).

"Lire" en effet, car il s,agit pour le dialyste de saisir la lettre, et non pas de saisir le signifiant comme l,analyste en position d,ecoute et "impregne" par l,ouie, comme sainte Therese si l,on en croit Lacan. Ainsi libere, l,analyste en dialyse peut recouvrer sa position de sujet et en finir avec le noeud de l,impossible signature qui avait mis la cure en impasse ; il ne pouvait effectivement intervenir. C,est donc la limite de la cure, tant que l,analyste ne parvient pas a entendre l,inoui, mais c,est aussi la limite de la dialyse, si le dialyste se laisse gagner par l,impuissance du couple analytique.

Ainsi, le travail de dialyse permet-il au dialyste de voir et de lire, et non pas d,ecouter ce que l,analyste dit avoir entendu ; la lettre est l,effet de la decantation.

De ce fait, elle reprend, pour en pourvoir la langue analytique, la definition que j,ai empruntee plus haut a la chimie, en la ramenant et en la reduisant a une operation de separation et de filtrage a travers une matiere poreuse. La matiere poreuse serait alors pour le travail ici en question, le dit de l,analysant qui est certes troue.

Ainsi, la lettre apparait et interrompt l,ordre du discours du dialysant, par l,interposition d,une image qui brise la fausse continuite temporelle du dit. La figure de Style qui correspond en rhetorique a la lettre qui modifie l,ordre du discours, est l,hyperbate : le terme traduit bien la desinvolture de qui passe par-dessus un usage ou un obstacle, au lieu de le respecter. Elle consiste alors en une sentence qui s,interpose sans l,emploi d,une conjonction, et separe une phrase en deux parties des lors inversees, par cette sentence qui se place entre la premiere et la deuxieme.

L,absence de liaison et le desequilibre de la construction ne sont pas sans consequences : le dialysant pourrait en effet profiter au desordre pour sortir de son impuissance et sortir l,analysant de la sienne.

Je n,ai pris qu,un exemple pour soutenir mon propos, mais si l,analyste fait une demande de dialyse, ce ne peut etre que parce qu,il se trouve dans l,embarras et donc dans l,impuissance. Cependant, tous les aspects de l,impuissance ne sont pas equivalents et ne cedent pas a l,emotion et au desordre si aisement, ouvrant ainsi - dirions-nous aujourd,hui - un passage a l,inconscient. C,est pourtant la dialyse qui souvent parvient a ebranler les defenses qui les maintiennent en place. Sur ce point, comme sur d,autres, la dialyse se trouve etre proche de la passe.