World Association of Psychoalanysis

 

ACCOMMODER SUR LE SINTHOME

Alain Merlet

Avoir une juste apprehension de son sinthome exige une relecture, voire meme une modification de son inconscient, eu egard a l,opacite du sexuel.

Avant qu,il n,aborde cette question dans son dernier enseignement, Lacan, deja dans les seminaires XI et XII, partant de ce que le signifiant lui-meme est "oblivium" et censure primordiale, avait repere chez Freud, a partir du symptome de l,oubli du nom "Signorelli", quelque chose qu,il qualifie de "point aveugle". Pour Lacan, cet oubli etait avant tout cause par l,identification de Freud au "Herr", cette figure du maitre a qui s,adresse celui que le sexe trahit dans l,acte sexuel, identification dans laquelle Freud perd quelque chose de son desir.

Autrement dit, on peut se demander si la conception freudienne de l,inconscient, eu egard au sexuel, n,est pas d,abord phobique. Ainsi fus-je amene a m,interesser tout particulierement a la question de la defense, avant que la defense ne se trouve soudain ebranlee a la fin d,une cure, de façon pour moi inoubliable.

Exposons ce cas. Alors que le sujet se trouvait une fois encore sur le divan, ou il avait rapporte deux reves inedits dans les seances precedentes, le tableau qui lui faisait face, et dont il avait fini par oublier la presence, s,imposa soudain a sa vue comme un trou.

Ce fut decisif et surprenant : en un eclair, il entrevoyait la trajectoire de son analyse, inauguree longtemps auparavant pour une histoire d,oeil et de regard. Rentre chez ses parents, au decours d,une garde de chirurgie eprouvante, il s,etait soudain trouve confronte par surprise au regard d,une femme en deuil dans l,encadrement de la porte, alors qu,il croyait ouvrir a son pere. Angoisse, il crut pouvoir se recuperer, pour ainsi dire, en se regardant dans une glace. Mais horreur : en lieu et place de ses yeux, deux trous le fixaient, soit ses pupilles dilatees comme l,etaient justement celles du blesse a la mort duquel il venait d,assister.

Du meme coup, sa propre existence se symptomatisait, et il n,eut de cesse de trouver quelqu,un capable d,entendre ce qu,un tel bouleversement le poussait a dire. Il etait brusquement devenu agoraphobe.

Un analyste de l,IPA donna asile a son symptome, qui perdit de sa virulence. La cure revela une nevrose infantile associant phobie et culpabilite.

Cette phobie portait sur ce qu,enfant il appelait "le fantome" dont il redoutait l,apparition la nuit. Le jour, par contre, il ne craignait rien ni personne, exception faite d,une minuscule dechirure dans une tapisserie de sa chambre : sa vue lui en etait insupportable. L,agoraphobie cessa lorsque cette phobie infantile fut connectee avec une parole de sa mere, le mettant en garde des son plus jeune age contre le peche mortel risquant de tacher son ame a jamais s,il venait a mourir.

Deux reves angoissants marquerent cette analyse, mettant en scene deux face a face menaçants : l,un avec le pere, l,autre avec un animal au regard implorant.

Quoiqu,il en soit, l,analyste, considerant le sujet gueri de son symptome, lui conseilla d,entamer une nouvelle cure chez un didacticien de renom a Paris.

Il hesitait a suivre ce conseil, lorsqu,un evenement imprevu le sortit de son indecision. Alors qu,il ecoutait la radio, une voix soudain l,interpella : "Vraiment a tout moment il se passe quelque chose aux Galeries Lafayette." Cela suffit a reveiller l,angoisse de celui qui croyait avoir ete gueri : la faille litteralement s,ouvrait a nouveau.

Cette fois, il s,adressa a un lacanien, qui lui fit tres vite decouvrir la primaute du signifiant. Une fois revenu de la surprise causee par ce changement de registre, il retrouva bientot son equilibre, jusqu,a ce que, soudain, une interpretation le sidere et resonne en lui de façon incomprehensible. Alors qu,il venait d,evoquer une fois de plus le petit rituel qui le poussait, chez ses parents, a soulever le couvercle d,une soupiere en porcelaine chinoise, il s,entendit interpeller par son analyste : "Qu,est-ce qui est sous Pierre ?" La derive de l,association libre jouant avec le signifiant stoppa net. Un reve dans lequel sa course s,interrompait brusquement en laissant voir, comme un cartouche, les contours de son pied, marqua le coup. Un signifiant-maitre de son enfance avait ete touche. Pour le phobique qui, enfant, en proie a la peur des fantomes, imaginait de se remparder dans un donjon inexpugnable, pour cet enfant soudain separe de sa mere quasi a l,agonie apres la naissance d,un frere appele Pierre, une telle interrogation - "Qu,est-ce qui est sous pierre ?" - avait un effet quasi oraculaire. L,analysant en exploita la mine jusqu,a epuisement.

C,est alors qu,il fut designe comme passeur. Cette experience ne contribua pas a lui ouvrir les yeux, les passants se livrant a une sorte de concours du signifiant devant un jury atone, hormis Lacan, qui un jour finit par se lasser au point de quitter la salle sans prevenir.

La dissolution de l,Ecole freudienne poussa son analyste a vouloir enterrer prematurement Lacan et a se conduire comme un maitre, figure paternelle bien connue de l,analysant. Tel un "ex-voto", un reve acheva de le convaincre de partir : il voyait une statuette nichee dans un mur, au-dessous de laquelle on pouvait lire "Forrester Griffith", autrement dit, "faut rester gris fils" sous le pave de l,Autre.

Deux ans plus tard, il decida de parler d,un patient a un analyste debutant mais repute logicien. Il s,agissait d,un controle bien particulier parce qu,il concernait quelqu,un de deja mort, et il s,aperçut bien vite qu,il s,agissait de lui-meme.

Avec cet analyste, aussi present que silencieux, la tache etait plus ardue. Epeler a nouveau ses signifiants revenait a celebrer une messe de plus en l,honneur d,un Autre qui avait perdu de sa consistance. De cette ceremonie, l,analyste ne se fit pas le servant, et cette troisieme analyse realisa en quelque sorte une mise en perce du "joui-sens" revele par l,interpretation magistrale du deuxieme analyste. Il n,empeche que son inconscient, incorrigible jouisseur, interpretait, ce que lui signifia son analyste en interrompant le recit d,un enieme reve : "Croyez-vous en vos reves ?", demanda-t-il.

L,assise du sujet suppose savoir se trouvait enfin ebranlee. Sous pierre, finalement, il n,y avait rien a voir, pas plus que sous les jupes des filles qui l,attiraient dans son enfance. L,inconscient changeait de statut, le S1 montrait sa face de semblant. Ce fut une salve de reves ironiques et brefs.

Dans le premier reve, se disait, face a une statue de pierre qui bougeait, "je suis imite par les statues." Dans le second, aucune image, mais seulement une phrase enigmatique : "Je suis interprete par les femmes." Ce dernier reve l,amena a evoquer le refrain d,une chanson idiote mais salace, qu,il s,amusait a fredonner enfant en la savourant sans trop la comprendre, et ou il etait question d,une "bayadere trempant son c.. dans la soupiere".

Dans l,apres-coup de ce parcours, nous pouvons, semble-t-il, saisir ce que Lacan dit de l,inhibition, quand il la definit comme "un symptome mis au musee". Ne restait du commandement surmoique "Forrester Griffith" ("faut rester gris fils"), qu,un souvenir-ecran desormais obsolete, la marque des griffes au bas d,une porte. Une signature illisible mais indelebile d,un evenement de corps avait oriente son existence sur un mode plutot phobique, soit s,etre fait broyer deux doigts qu,il avait laisse trainer par megarde dans la charniere d,une porte.

C,est a ce temps de la cure que le tableau faisant face au divan lui apparut comme un trou, a partir duquel il prit l,initiative de lire son analyse.

Quelques annees plus tard, a l,occasion d,un probleme de sante dont la negligence aurait pu lui couter tres cher, il retourna quelque temps sur le divan. De quelle jouissance etait porteur ce revenant qui, enfant, avait si peur des fantomes ?

Il se debarrassa, plutot qu,il ne la donna, d,une tres precieuse statuette chinoise, un gardien de tombeau qu,il avait achete fort cher, sans le dire a sa femme. L,analyste l,empocha sans mot dire. L,analysant avoua du meme coup une passion pour des appareils de photo aussi prestigieux qu,inutilises, receptacles derisoires du regard fetichise. Il realisa qu,il etait venu se faire voir de façon impayable.

Malgre tous ses efforts, il ne trouva pas le mot de la fin et finit par se satisfaire d,en rester la.

Que conclure ?

Chaque fois inaugures par l,angoisse, il y eut, pour ce sujet, trois types d,analyse, avec un rajout particulier pour la derniere. La premiere fut naive, therapeutique, mais le laissa en proie a une determination qu,il ignorait. La deuxieme decouvrit le signifiant-maitre, mais le laissa fige comme etre de jouissance non ecornee, d,autant que son analyste se posa comme le garant de la verite. La troisieme reussit a le degager de la jouissance ou se denuda le trou du "il n,y a rien a voir". Enfin, dans un dernier temps, il fit l,epreuve de la fuite du sens et de la desidealisation de l,inconscient.

Reste a expliquer la cession de cette statuette encombrante. Cet acte s,imposa comme la cession d,une jouissance honteuse, et l,aveu concernant les appareils photos est a situer dans le meme registre. Il y a sans doute de multiples raisons a cela, mais la plus evidente est qu,il lui avait fallu, dans le meme temps, payer un exces de jouissance et conjurer le mauvais sort. L,exces de jouissance avait sans doute trait a celle de la "lalangue" nourrissant le sinthome, soit la comptine de la soupiere et de la bayadere. Quant au mauvais sort, il le mit sur le compte d,un episode cruel et comique a la fois de son enfance ou, sous les quolibets de ses camarades, il avait cru devoir se defaire de sa chemise devant un mur, pour obeir a une injonction dont il n,avait pas perçu l,equivoque : "Montre tache mise au mur !"

A cette bevue repondait un reve jusque-la non analyse dans sa deuxieme cure, ou il voyait la tache aveugle de sa propre retine tandis que s,enonçait dans le patois de la region originaire de son pere : "La sexualite obeit au lois le l,optique." Pour ce pere, la mutilation des doigts de son fils ainsi que sa myopie avaient eu signification de castration imaginaire.

Acheter en cachette la statue du gardien du tombeau avait eu valeur d,"acting-out", mais s,en separer etait un acte.

Accommoder sur son sinthome est complexe mais demande sans doute que l,on ose considerer les deux faces de la jouissance qui contribuent a le fixer.