World Association of Psychoalanysis

 

DE L'AMOUR A LA PULSION: LES DIVERSES MODALITES DE L'OBJET DANS UNE PSYCHANALYSE

Elisa Alvarenga

J,interrogerai le destin de l,amour a la fin de l,analyse, a la lumiere d,une phrase de Lacan : *C,est au-dela de la fonction du (a) que la courbe se referme, la ou elle n,est jamais dite, concernant l,issue de l,analyse. (É) Apres le reperage du sujet par rapport au (a), l,experience du fantasme fondamental devient la pulsion.* (1) Cette phrase permet de penser la question du post-analytique, lancee par Jacques-Alain Miller, notamment a propos de la formation du psychanalyste.

Au-dela du cycle de l,experience analytique qui se referme, au-dela de la production de l,analyste dans le passage du psychanalysant au psychanalyste, il y a la facon dont le sujet vit la pulsion apres la traversee du fantasme, et celle dont il opere avec le desir du psychanalyste. Si, dans la passe, le sujet rencontre un nom de jouissance, avec la reduction des signifiants qui l,ont marque a une lettre, *il n,y a pas de matheme de la jouissance definitif*, disait recemment Eric Laurent lors d,une intervention a Sao Paulo, portant l,experience de l,infini actuel comme une solution - impossible - pour reunir la dimension du signifiant et de l,objet (2).

Mais comment l,experience du fantasme fondamental se reduit-elle a la pulsion, si la pulsion, selon Lacan, c,est le sujet articule a la demande ? Chez Lacan, la grammaire des pulsions freudiennes devient demande, mais dans laquelle le sujet disparait, et il ne reste que la coupure signifiante presente dans les concepts freudiens de zone erogene et d,objet partiel (3).

Dans *Subversion du sujetÉ*, Lacan dit que l,objet est l,etoffe du sujet (4), ce qui repond a l,eclipse du sujet lie a la division qu,il subit par sa subordination au signifiant (5). La formule du fantasme montre justement le sujet marque par le manque, qui demande la fonction d,un objet qui soit son complement. Au niveau de la pulsion, l,objet surgit au lieu du manque du sujet de l,inconscient.

Dans *Position de l,inconscient*, Lacan dit que le sujet se realise dans la perte ou il a surgi comme inconscient, a travers le manque qu,il produit dans l,Autre, suivant le trace de la pulsion (6). L,ensemble vide du sujet et le manque de l,Autre se recouvrent et se positivent comme un objet, et le corps vient preter une de ses parts pour satisfaire a cette fonction logique. L,objet (a) est une consistance logique, dit Miller, il est fait de ces deux manques : *Ce que nous appelons les objets (a) ne sont que des realisations de la formule logique qu,est l,objet (a).* (7)

L,objet (a) comme plus-de-jouir, est donc ce qui devrait se degager du fantasme, pour donner acces au (a) comme etre propre du sujet. Neanmoins, Lacan dit dans le Seminaire XX, que *le symbolique, a se diriger vers le reel, nous demontre la vraie nature de l,objet (a)* (8). Il semble donner le support de l,etre, mais il n,est plus qu,un semblant d,etre. *Pour tout etre parlant, la cause de son desir est equivalente a sa division de sujet.* (9)

$ = (a)

Dans cette equivalence du sujet avec le (a), dans le nom de jouissance qu,il rencontre pour lui-meme, le sujet ne rencontre plus a la fin qu,un semblant d,etre, etre de desir, soutenu dans le savoir-faire, dans le trajet pulsionnel qui met en evidence le vide logique du sujet.

A partir de ces considerations, nous essayerons de localiser, au long du parcours d,une analyse, les realisations de l,objet (a), les modalites sous lesquelles il se presente.

L,objet phallique

Avant l,analyse, le sujet tentait de circonscrire la jouissance a travers le signifiant phallique, s,identifiant du cote masculin aux formules de la sexuation. Divise contre lui-meme, il se trouvait sous le joug d,un imperatif qui se manifestait comme loi de l,inconscient, dont le produit etait la jouissance symptomatique. Au moment de la demande d,analyse, le sujet patit de cette loi, exigence de rencontrer ce qui se repete, au-dela du principe de plaisir.

Dans le Seminaire, *L,envers de la psychanalyse*, cette loi est formalisee dans le discours du maitre, discours de l,inconscient dont l,agent est le signifiant-maitre, sous lequel le sujet s,identifie. La repetition est la forme developpee du fantasme - sous-jacent a l,imperatif du signifiant-maitre -, comme le fantasme est la forme concentree de la repetition. La repetition - de jouissance -, c,est le symptome, dit Miller (10).

Avant l,analyse, sous l,imperatif du signifiant-maitre, cette femme s,offrait comme objet phallique, pour faire exister l,Autre. La rencontre avec le signifiant de l,analyste a lieu quand elle ecoute, a l,ECF, une conference sur la clinique du surmoi, faite par celui qui allait incarner cette fonction. Elle est alors prise dans les mailles du signifiant du transfert, qui l,a representee pour le signifiant quelconque de l,analyste. A la fin de l,analyse, elle se rend compte que ce signifiant quelconque avait reuni deux traits : la severite supposee au pere, sur le versant du surmoi, et le savoir suppose a la mere, sur le versant de l,ideal.

L,entree en analyse a lieu quand elle s,apercoit de la vanite de sa quete pour un Autre de l,Autre, Un qui la garantisse, avec la chute de l,analyste de A a (a), du signifiant qui le representait a l,objet (a). Cette chute, decisive a la fin de l,analyse, est ici le signe d,un changement de discours : le sujet passe du discours du maitre au discours hysterique. Il isole alors une phrase qui configurait l,imperatif du signifiant-maitre : *Trahir, etre punie.* S1 emprunte a l,Autre, *trahir*, S2, *etre punie*, incidence de l,Autre sur le signifiant du sujet eprouvee comme souffrance. Derriere cette premiere phrase vient se reveler, a la fin de l,analyse, la phrase fantasmatique, enoncant sa maniere d,eprouver la castration. Le fantasme fondamental, voile par la strategie mise en scene dans la premiere phrase, ecrit la relation du sujet avec la jouissance de facon imaginaire, a la maniere de la formule freudienne *un enfant est battu*.

S1        --->          S2        trahir et etre punie

$          <>            a          je suis abandonnee.

Du phallus au petit (a)

Le fantasme fondamental a sa matrice dans l,enfance, a l,occasion de la perte reelle du pere et de la revelation faite au sujet, par l,Autre maternel, du desir de partir avec lui. L,abandon par le desir de la mere est voile par son effort de soigner la castration maternelle, faisant l,offre phallique d,elle-meme pour soutenir l,image de cette femme idealisee, qui lui a transmis, du pere, l,image de la severite.

Au debut de l,adolescence, la perte est reactualisee quand la mere rencontre un nouveau partenaire amoureux. Une scene vient a l,epoque exterioriser sa position comme objet regard, exclu de la paire formee par la mere et son nouveau compagnon. Se sentant trahie, elle va se livrer a la quete d,un substitut pour le premier objet d,amour, repetant sa premiere phrase.

L,objet regard indique le trajet pulsionnel : objet exclu de la paire parentale, le sujet se fait voir, dans la tentative de recuperer ce regard sur soi. S,il demeure dans la position de regard, la jouissance est recuperee dans le symptome au niveau des yeux, avec conversion a l,organe du malaise eprouve.

Les symptomes dans le corps, frequents des l,enfance, peuvent etre articules au fantasme, ou le sujet se reduit a un objet qui fait couple avec l,Autre. Le trajet de la pulsion fait le tour de l,objet, produisant une satisfaction masochiste dans le symptome. La reduction du sujet a une douleur d,oreilles, un bord pulsionnel, a eu lieu a l,occasion du detour du desir de la mere. L,objet voix s,incarne, soit dans le cri du sujet, soit dans la voix de l,Autre, represente par le couple qui s,entretenait dans une langue etrangere, asemantique pour le sujet, tout en laissant supposer un maximum de sens.

Le symptome central, une longue anorexie, s,installe au moment d,une separation de l,Autre. Identifiee a l,objet abandonne, elle repete encore sa premiere phrase. Tentative de soutenir le desir, ce symptome fait appel a l,Autre, qu,elle rend angoisse, refusant ce qu,il veut lui donner. Du fantasme de se faire devorer, elle passe a manger ou ne pas manger, mettant l,objet oral, offert par l,Autre, au premier plan. L,anorexie, reelle, est refus du corps, de la castration, de la feminite, soulignant l,identification phallique. Par ailleurs, manger *rien* se manifeste dans l,anorexie mentale comme ne rien vouloir savoir de tout cela.

L,analyste en tant qu,objet

Quand elle arrive a l,analyse, ravagee par l,imperatif de jouissance du surmoi, le premier acte de l,analyste fut de lui dire non, incarnant une fonction jusque-la en souffrance. Le pere severe fut rencontre dans le semblant qu,il a d,abord incarne. Plus qu,une fonction signifiante, il s,agissait de la voix aphone du surmoi, celui qui exige la jouissance, et ainsi la localise. Cette voix du surmoi s,est concentree dans la voix de l,analyste, la menant de la jouissance masochiste a la nevrose de transfert.

Une premiere chute du sujet suppose savoir se manifeste quand l,analyste tombe de la place de sujet suppose savoir faire le pere, devoilant le manque de garantie que le transfert recouvrait.

Mon hypothese est que les declinaisons du sujet suppose savoir sont strictement correlatives de l,isolement de l,objet comme consistance logique, recouvrement du manque dans l,Autre avec le manque du sujet. C,est la que l,analyste viendra incarner le (a).

Car qu,est-ce que le sujet suppose savoir, sinon le sujet de l,inconscient au travail, comme effet de l,adresse d,un signifiant qui le represente a un signifiant quelconque de l,analyste (11) ? Cependant, *l,analysant ne termine qu,a faire de l,objet (a) le representant de la representation de l,analyste* (12). Au-dela de ses habits imaginaires, semblants que l,analyste a pu incarner pour un sujet, au-dela de la dimension du signifiant quelconque, l,analysant verra l,analyste chuter du lieu de l,Autre du savoir au lieu du (a), objet libidinal. L,analyste a d,abord su se faire regard, reste comme repere d,ou le sujet pouvait se voir, operant a la facon d,une interpretation.

Jusque-la, l,objet s,etait fait bouchon pour la castration, sous les especes du rien, de l,objet oral et de l,objet phallique, incarne par l,enfant. Avec l,objet regard, se manifestait surtout l,inhibition quant au savoir. La boulimie quant au savoir de l,Autre rendait celui-ci d,autant plus consistant, que le sujet se mettait dans la position du spectateur, exclu de la scene ou le savoir se produisait. Il restait ainsi dans l,anorexie mentale, telle que Lacan la presente : les idees etaient toujours de l,Autre.

Ce moment que j,ai appele le passage au-dela du pere, a comme consequence, dans sa vie, l,emergence de la pulsion, le retour de la libido jusqu,alors mortifiee au long du travail analytique. Cette libido exige maintenant satisfaction, au-dela de la satisfaction masochiste liee a la logique du signifiant. Elle est surprise par un desir nouveau, mais elle perd dans le meme temps la garantie du fantasme - ($ <> a). Elle doit maintenant avancer devant un Autre barre, dont le partenaire n,est plus le sujet represente par un signifiant, mais le sujet de la pulsion - (A barre <> $).

La barre sur le sujet suppose savoir met l,analyste sous suspicion et revele le transfert negatif. Du semblant de pere severe, en passant par la fonction de pere reel, celui qui produit des effets par ses interpretations, l,analyste est devenu l,objet que l,analysante veut incorporer et detruire, concentrant en lui, paradoxalement, l,agalma et le kakon, mauvais objet, point noir. Le bruit, habituel dans son cabinet, revient dans le reel sous la forme d,un bourdonnement qui la tourmente.

Cette aventure libidinale, ou la pulsion se revele freudienne dans ses formes les plus diverses, et lacanienne dans les quatre objets degages par Lacan, excede tout ideal therapeutique qui essaierait de calmer la pulsion et de soulager le sujet.

La formule vide

Un reve lui permettra d,arriver a une conclusion, mettant le vide a ciel ouvert : elle vole, des mains d,un membre de l,Ecole, un bout de papier, une formule,- encore une modalite de l,objet, une fois qu,il n,y a pas de texte - supposee lui apprendre a faire exister le rapport sexuel. A la facon de la formule de la trimethylamine, qui se presente a Freud au moment ou il rencontre l,horreur de la castration, cette formule veut denier ce qui s,est deja revele au sujet : l,Autre manque.

Un deuxieme reve re-signifie le premier : l,analyste la laisse seule avec une personne, qui est une condensation de lui-meme avec quelqu,un dont elle doit se separer. Elle n,a plus a qui parler. L,Autre de la formule n,existe pas. Le modele anorexique de voler les idees de l,Autre perd tout son sens.

Au moment de faire la passe, il y a une rencontre entre la pratique comme analyste et sa propre experience. Le desir de guerir, jusque-la inconscient, manifeste dans le devouement parfois aveugle a la clinique, donne lieu a ce qu,elle reconnait plus tard comme le desir de l,analyste. Il y a la une rencontre contingente avec la figure de l,A femme, et le devoilement de la femme pas-toute, marquee par la castration, que l,on retrouve dans le matheme du La barre, du cote feminin, des formules de la sexuation (13). Il y a alors l,assentiment au La barre d,une analyste pas-toute.

L,imperatif du signifiant-maitre avait cesse depuis longtemps, et le sujet cherchait a nommer sa position de jouissance. Car on doit distinguer la realisation de l,objet (a) comme plus-de-jouir, supplement du sujet barre, dans ses multiples presentations, de l,objet (a) comme vide topologique, lieu de l,objet auquel l,on peut donner un nom de jouissance. C,est avec la distinction du sujet par rapport au (a), nomme par la lettre de jouissance, que le fantasme fondamental devient la pulsion.

Peu avant l,entree dans la procedure de la passe, il lui apparait que son nom de jouissance n,est rien d,autre que l,abandon. Du fantasme d,abandon, dans lequel elle jouissait comme objet de l,Autre, elle etait passee a la position d,objet cause du desir, au-dela de la jouissance phallique, dans la rencontre avec le S(A barre). Dans la traversee du fantasme, elle s,etait detachee de la jouissance masochiste de l,objet, consentant a la position d,objet qui s,abandonne, comme cause, au desir de l,Autre.

Si, pendant l,analyse, la preference donnee a l,inconscient avait tendance a recouvrir, avec le symbolique, tout l,imaginaire et le reel, une autre coupure a ete necessaire a la fin, pour restaurer le noeud borromeen dans sa forme originale, comme le dit Lacan (14). Il n,y avait plus rien a dire, mais beaucoup a faire. Passer de l,amour a la pulsion se traduit ici par passer de l,inconscient a la pulsion, de l,inconscient en tant que loi a l,inconscient comme possibilite d,invention, car *l,unsucces de l,inconscient c,est l,amour*.

Si l,on est d,accord qu,il n,y a pas de nom de jouissance qui soit definitif, on peut penser que l,experience de la pulsion, a la fin de l,analyse, est une nouvelle forme d,amour. Un amour qui, loin de l,ideal, cherche a transformer bouts de reel en bouts de savoir. C,est parce qu,aucun nom de jouissance ne satisfait au vide du sujet, parce que l,objet est semblant d,etre, que l,infini continue a s,actualiser dans le travail post-analytique.


(1) Lacan, Jacques, *Le Seminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse*, Paris, Seuil, 1973, p. 245.
(2) Conference a Sao Paulo le 21.04.01.
(3) Cf. Miller, Jacques-Alain, *La pulsion es palabra*, in *El lenguage, aparato del goce*, Buenos aires, Diva, 2000, p. 128.
(4) Cf. Lacan, Jacques, *Subversion du sujet et dialectique du desir dans l,inconscient freudien*, in *Ecrits*, Paris, Seuil, 1966, p. 818.
(5) *Ibid.*, p. 816.
(6) *Ibid.*, p. 843.
(7) Miller, Jacques-Alain, *Silet*, 17.05.95.
(8) Lacan, Jacques, *Le Seminaire, Livre XX, Encore*, Paris, Seuil, 1975, p. 87.
(9) *Ibid.*, p. 114.
(10) Miller, Jacques-Alain, *Les six paradigmes de la jouissance*, in *La Cause freudienne*, n° 43, Paris, Navarin-Seuil, 1999, p. 23.
(11) Lacan Jacques,, *Proposition du 9 octobre sur le psychanalyste de l,Ecole*, in *Scilicet*, n° 1, Paris, Seuil, 1968, p. 19.
(12) Lacan, Jacques, *L,etourdit*, in *Scilicet*, n° 4, Paris, Seuil, 1975, p. 44.
(13) Lacan, Jacques, *Le Seminaire, Livre XX, Encore*, *op. cit.*, p. 73.
(14) Lacan, Jacques, *L,insu que sait de l,une bevue s,aile a mourre*, 14.12.76.