World Association of Psychoalanysis

 

DETRESSE ET ATTENTE

Pierre Ebtinger

La lecture d'un seminaire ou d'un ecrit de Lacan conduit toujours a des decouvertes, que ce soit a partir de la meditation d'une formule, du reperage de la logique d'un developpement ou de l'exploration a laquelle il ne cesse de nous inviter. L'exploration est possible dans plusieurs champs, et celui de ses references n'est pas le moins fecond. Jamais la recherche d'une citation n'est decevante, ni n'egare ; bien au contraire, chacune d'elle permet de decouvrir les appuis d'une progression, le contexte d'une reflexion ou une perspective inapercue du propos.

Ainsi, vers la fin du Seminaire *L'ethique de la psychanalyse* (1), Lacan se refere a Freud et donne des indications cliniques precises sur *le terme de l'analyse didactique* en evoquant l'experience de la *Hilflosigkeit* de la facon suivante :

*Je pose la question - la terminaison de l'analyse, la veritable, j'entends celle qui prepare a devenir analyste, ne doit-elle pas a son terme affronter celui qui la subit a la realite de la condition humaine ? C'est proprement ceci que Freud, parlant de l'angoisse, a designe comme le fond ou se produit son signal, a savoir l'*Hilflosigkeit*, la detresse, ou l'homme dans ce rapport a lui-meme qui est sa propre mort () n'a a attendre d'aide de personne. Au terme de l'analyse didactique, le sujet doit atteindre et connaitre le champ et le niveau de l'experience du desarroi absolu, au niveau duquel l'angoisse est deja une protection, non pas *Abwarten*, mais *Erwartung*. L'angoisse deja se deploie en laissant se profiler un danger, alors qu'il n'y a pas de danger au niveau de l'experience derniere de *Hilflosigkeit*.*

Comment faut-il entendre cette *Hilflosigkeit* ? Comment traduire ce signifiant plus intraduisible que d'autres ? S'il est intraduisible, cela impose que nous sollicitions la langue au-dela de son usage courant, que nous sortions des sentiers battus, que nous fassions, au fond, la meme demarche que Freud qui, en introduisant sa *Hilflosigkeit*, veut prendre un point de vue sur l'angoisse au-dela de ce qu'il a elabore jusqu'alors. *Detresse* serait une traduction possible pour *Hilflosigkeit*. Elle serait d'autant plus justifiee si le mot ne s'etait pas dramatise au fil des siecles et avait garde ses connotations primitives d'etroitesse, de passage resserre ou de desir pressant. Mais plus que l'etymologie, c'est le texte de Freud qui peut nous donner la cle de ce qui est vise par lui et par Lacan. Cette detresse, qui peut preter a bien des malentendus, n'est en tout cas pas du ressort de l'affect, mais concerne, comme le souligne Lacan, *la realite de la condition humaine*.

A quel texte de Freud devons-nous nous reporter ?

Le terme de *Hilflosigkeit* apparait tot dans l'†uvre de Freud, puisqu'on le trouve des l'expose du cas Elisabeth von R. (2), lorsqu'il dechiffre la determination du symptome qui l'empeche de tenir debout a partir du desarroi de sa relation a sa s†ur et a son beau-frere. Dans *L'inquietante etrangete* (*das Unheimliche*), on trouve correles les deux termes difficilement traduisibles de *unheimlich* et *hilflos* a propos des reves presentant des situations de repetition a l'identique (*Wiederholung der Gleichartigen*), ou le sujet eprouve de facon penible et angoissante la recurrence d'elements invariants dans un contexte qui parait evoluer (3). Mais c'est dans *Inhibition, symptome et angoisse* que cet etat *sans appel* de la *Hilflosigkeit* vient a etre conceptualise comme fondement de l'angoisse, notamment dans le supplement qui termine l'ouvrage. La conjonction des trois termes allemands sollicites par Lacan - *Hilflosigkeit*, *Abwarten* et *Erwartung* -, confirme cette reference et nous amene a une page precise de ce texte (4), d'ou s'eclaire ce qui est pointe par cette *detresse*.

Le complement sur l'angoisse que Freud rajoute a son essai, vise a distinguer une angoisse normale d'une angoisse nevrotique, en separant l'angoisse du danger et en considerant un etat fondamental de *detresse*.

Un deplacement dans la theorisation de la genese de l'angoisse vient d'etre effectue. L'angoisse n'est plus cet affect *flottant* qui contamine la representation en fonction de ses affinites avec le refoule, elle est devenue le signal du danger pulsionnel. L'angoisse n'est plus pensee a partir du manque - derobade de ce qui est refoule ou, plus radicalement, perte de la chose -, mais consideree positivement par une formule toute simple, *angoisse devant quelque chose (*etwas*)*. Cette formule est amenee par Freud en meme temps qu'il reintroduit l'attente (*Erwartung*), dont il fait cas en 1892, des le debut de son †uvre, et sur laquelle nous aurons a revenir. *L'angoisse, ecrit-il, a avec l'attente (*Erwartung*) une relation non meconnaissable ; elle est angoisse devant quelque chose (5)* - conjonction de l'attente et du *quelque chose* qui prefigure l'enonce de Lacan que *l'angoisse n'est pas sans objet*.

Ce *quelque chose*, ce petit *etwas*, est ce qui permet de concevoir l'angoisse comme liee au sujet, au sujet distinct de toute *chose*. Cela empeche d'une part de ramener l'angoisse a un signal biologique, et d'autre part de la correler entierement a la representation. La distinction d'un etat propre de dependance primordiale de l'etre qui est cet etat de *detresse*, permet de concevoir l'angoisse dans sa double determination reelle et symbolique. Il y a l'angoisse du vecu reel de detresse - pour lequel Freud reutilise le terme de traumatisme pour marquer son indetermination -, et il y a l'angoisse liee a ce qui peut etre apprehende comme un danger, a partir de ce qui est reconnu, rememore, attendu. Cette distinction procede d'un mouvement de la pensee de Freud qui d'une part ne veut pas se contenter de ramener l'angoisse au danger, et d'autre part maintient que l'angoisse est angoisse devant quelque chose.

Freud nous rappelle que l'objet n'est pas la constitue comme tel depuis toujours : *Nous ne devons pas oublier pour autant que dans la vie intra-uterine la mere n'etait pas un objet, et qu'en ce temps-la, il n'y avait pas d'objet* (6). Il nous invite a penser un temps, sinon chronologique du moins logique, anterieur a toute separation, a toute differentiation, ou la tension du besoin ne peut etre rapportee a aucun manque ou aucune absence. Dans ce temps, il n'y a pas danger, mais *Hilflosigkeit*. *Hilflosigkeit* designe donc un etat ou l'insatisfaction ne peut etre correlee ni a l'Autre, ni a l'objet, mais seulement eprouvee sans aucune subjectivation possible. L'angoisse d'un danger represente un progres subjectif, dans la mesure ou elle signe le passage d'une position d'absence absolue d'aide (*Hilflosigkeit*) a un etat marque par l'absence d'objet (*Objektlosigkeit*), meme si cette absence reste indeterminee, comme c'est notamment le cas dans l'angoisse du nourrisson ou dans l'angoisse nevrotique.

La meditation de Freud sur l'angoisse prend soin d'ecarter toute interpretation hative et toute explication psychologique. C'est d'ailleurs pour lui l'occasion d'une severe et methodique critique de la theorie de Rank sur le traumatisme de la naissance. La reference de la *Hilflosigkeit* a la periode perinatale vise avant tout a cerner la racine d'une position subjective en deca de la representation et de toute separation. Cette solitude singuliere est celle d'une confrontation de l'etre au reel. Freud la signifie a partir de la realite biologique de la prehistoire du sujet, tandis que Lacan la saisit a partir de l'ultime de l'experience psychanalytique. L'angoisse qui signale cette rencontre ne doit pas etre confondue avec l'angoisse nevrotique. Pour la premiere, Freud parle d'experience vecue sans notion de danger, pour la seconde il met l'accent sur la signification de danger et sur l'attente qui lui est correlee.

Dans son Seminaire, Lacan souligne l'importance de ce trait clinique qui permet de departager l'angoisse nevrotique de l'angoisse de detresse reelle : c'est l'attente qui revele la dimension de protection de l'angoisse, l'attente dont il precise qu'elle n'est pas *Abwarten*, mais *Erwartung*. *Abwarten* designe une attente indeterminee, passive, tandis que *Erwartung* denote une attente avisee, active.

Chez Freud, cette distinction de deux attentes est rendue necessaire par sa conceptualisation de la *Hilflosigkeit* et sa localisation en deca du danger. *Erwartung* ne peut s'appliquer qu'a une attente du sujet, elle implique une mise en garde, contrairement au *Abwarten*. La restriction de l'attente (*Erwartung*) a l'angoisse correlee au danger, aboutit a la possibilite d'une separation inedite de l'attente et de l'angoisse. Jusqu'a son texte sur l'*Au-dela du principe de plaisir*, Freud parle de l'attente essentiellement comme *attente anxieuse* (*angstliche Erwartung*). L'attente ainsi concue est, des l'un de ses premiers textes, fermement articulee a la representation (7) : ce sont des representations investies par l'angoisse qui font l'objet d'une attente anxieuse. Cette conception se retrouve encore en 1915 dans sa conference sur l'angoisse (8). Lorsqu'il recentre l'angoisse sur la pulsion dans son *Au-dela du principe de plaisir*, l'attente n'est plus rapportee seulement a la representation, mais au danger (9), le danger etant la pulsion. Le supplement a *Inhibition, symptome et angoisse*, consiste a correler le danger a une inscription, puis a distinguer l'angoisse liee a cette marque de l'angoisse comme pur signal, pur signal de ce qui ne peut d'aucune facon etre attendu et renvoie a la *Hilflosigkeit*. Ce terme allemand intraduisible peut donc egarer si l'on s'oriente a partir de la traduction litterale du *Hilf* (*help* en anglais) en *aide*, car cette aide immediatement convoque l'Autre, alors que l'accent doit porter sur le *los* qui indique ce qui ne tient pas, ce qui est defait, largue, denoue, non lie. Cette detresse est bien de-tresse, pression du reel et, pourquoi pas dans notre langue actuelle : stress.

Ce que Lacan pointe donc en evoquant la *Hilflosigkeit* a propos de la fin de l'analyse, est un trait clinique concernant l'angoisse qui se trouve reduite a son pur statut de signal, degagee de sa fonction de protection contre l'Autre. Autrement dit, le terme de l'analyse amene le sujet a ne plus se mettre en garde contre le desir de l'Autre : de ce cote-la, l'angoisse peut s'evanouir, laissant a l'attente la possibilite d'une orientation inedite.