World Association of Psychoalanysis

 

L'APRES-MIDI DE MONSIEUR ANDESMAS (1)

Monique Amirault

*Un evenement etait en cours que Monsieur Andesmas nomma leur rencontre, bien plus tard.*

Lorsqu,elle ecrit *Le ravissement de Lol V. Stein*, il y a pres de vingt ans que Marguerite Duras ecrit et publie. Pourtant, elle n,entre vraiment en ecriture, elle ne s,y voue, qu,a partir de ce que lui revele d,enigme et d,opacite la production du *RavissementS*. Son entretien avec Pierre Dumayet, en 1964, en est impregne, et elle y revient, quinze ans plus tard, dans un autre entretien avec Jerome Beaujour, ou, dans l,apres-coup, elle conclut : *Toutes les femmes de mes livres, quel que soit leur age, decoulent de Lol V. Stein, c,est-a-dire d,un certain oubli d,elles-memes, elles ont toutes les yeux clairs, elles sont toutes imprudentes, imprevoyantes. Toutes, elles font le malheur de leur vie.*

Elle livre a P. Dumayet qu,avec *Lol V. Stein* quelque chose a ete franchi qui lui a echappe : *Je suis tombee dans l,opacite la plus grande apresS on peut franchir des seuils et que ca ne se traduise pas dans la conscience claire.* *Ce livre est obscur pour moi, une obscurite limite.* *C,est un livre a part, un livre seul.* Elle dira d,ailleurs : *Personne ne peut connaitre Lol V. Stein, ni vous, ni moi. Et meme ce que Lacan en dit, je ne l,ai jamais compris. J,etais abasourdie par Lacan.*

Ce livre a part, dans son exception, a la fois retroactivement et de maniere anticipee, ordonne l,oeuvre durassienne autour d,un objet, Lol, *ma petite folle*, objet qui divise son auteur, objet extime malgre sa recuperation dans l,art. Marguerite Duras evoque avec Pierre Dumayet sa fascination pour un certain etat de la femme qui s,apparente a la folie : *Ce deuil que j,ai porte toute ma vie de ne pas etre Lol V. Stein* ; *ce qui m,interesse le plus, c,est l,abolition des sentimentsS dans les etats de vide, de vacuite (S) C,etait si merveilleux cette eviction, cet aneantissement de Lol*.

*Le ravissementS* se presente donc comme l,aboutissement de ce que Marguerite Duras s,efforce de cerner sans le savoir. Ce veritable point de capiton s,annonce dans les deux romans qui precedent : *Dix heures du soir en ete* et, en 1962, *L,apres-midi de Monsieur Andesmas*, nomme parfois roman, parfois recit, car le sujet en est aussi le narrateur dans l,apres-coup des evenements. Nous y saisissons l,instant precedant juste *Le ravissement de Lol V. Stein*, et bien des points l,annoncent : un bal, une jeune fille prenommee Valerie, prenom repris pour l,heroine du *Ravissement*, une scene anterieure fixee dans le fantasme de la femme trompee autour de quoi s,ordonne la rencontre avec Monsieur Andesmas.

L,apres-midi de Monsieur Andesmas

*M. Andesmas vit depuis un an, avec sa fille Valerie, dans un village dominant la Mediterranee. Il ne semble pas tres aime, isole par la barriere de la richesse dont il use pour acheter, pour sa fille et sans meme les voir, toutes les terres du village. Cet apres-midi-la, Valerie a conduit son pere en voiture jusqu,a la maison recemment achetee car il a rendez-vous a quatre heures avec celui qu,il a charge de la construction d,une terrasse face a la mer. Valerie est repartie au village et reviendra chercher son pere dans la soiree. M. Andesmas n,a plus qu,a attendre, devant la maison inhabitee, assis dans un fauteuil de rotin dans lequel il tasse son vieux corps encombrant. Le temps passe, l,ombre des arbres s,etire sur la plate-forme, la lumiere sur la mer decline les heures de l,apres-midi sans que l,homme espere n,arrive. Par contre, *l,arrivee d,une femme eut lieu* qui va perversement sortir M. Andesmas de son *mensonge* sur l,amour de sa fille. Car, La femme, qui n,est autre que celle de l,homme attendu, sait, elle, ce que M. Andesmas ne veut pas savoir : que son mari a ete seduit par la belle Valerie et ceci par son entremise meme, captivee qu,elle avait ete, un an plus tot par l,image de l,adolescente traversant la place du village dans la completude de son enfantine beaute. Cet apres-midi-la, M. Andesmas *va connaitre les affres de la mort*.*

Le recit se condense autour d,une scene qui a eu lieu un an auparavant et se repercute dans le recit fait par la femme de M. Arc a M. Andesmas. L,action se deroule synchroniquement sur deux tableaux : le premier, celui de la plate-forme isolee qui surplombe le village ou M. Andesmas, immobile, attend Michel Arc. Le second, celui de la place du village, en contrebas, theatre de l,evenement survenu un an plus tot, *rectangle blanc* d,ou montent, jusqu,aux deux partenaires d,infortune, comme d,un *gouffre*, les echos de la rengaine a la mode et des rires qui laissent deviner la petite Valerie, oublieuse de son pere, prise dans la capture de l,amour de l,homme attendu, a quatre heures, par M. Andesmas.

Les noces de la vie vide et de l,objet indescriptible

L,hommage rendu a Marguerite Duras (2) s,inscrit dans ce qui occupe Lacan en 1964. Il s,agit de cette articulation que J.-A. Miller eclaire au cours du printemps 1999 lorsque, sous la forme de *photogrammes simplifies*, il articule en six paradigmes le mouvement qui anime chez Lacan la doctrine de la jouissance (3). Dans le quatrieme paradigme, celui du Seminaire XI, il y presente la jouissance, via la pulsion, comme s,inserant normalement dans le fonctionnement du signifiant et repondant *naturellement* au vide du sujet. Par la formule, *La ou etait le sujet vide, vient l,objet (a)*, J.-A. Miller logifie en quelque sorte la metaphore poetique de Lacan evoquant dans son *Hommage*, *les noces taciturnes de la vie vide et de l,objet indescriptible*.

C,est dans un double mouvement que Lacan presente cette articulation (4).

Le premier constitue le sujet comme manque a etre dans le signifiant, ou encore comme ensemble vide, et c,est avec lui que s,introduit le temps *en cette primordiale pulsation temporelle qui est le fading constituant de son identification*. Le second consiste en un retour qui fait rupture dans la temporalite de la chaine de l,histoire, un *subornement second* qui fixe l,effet du premier et le scelle. Le glissement signifiant se trouve ainsi arrete *par la projection de la topologie du sujet dans l,instant du fantasme*. Le sujet vide - S barre - y voit sa condition liee a l,objet. Cette operation introduit et concerne au premier plan le corps libidinal. Dans la dimension d,automaton de la chaine signifiante ou glisse le sujet (S barre), Lacan met l,accent sur l,enregistrement qu,il fait passivement de ce qui lui vient de l,exterieur. Par contre, il insiste sur la *saisie* qui s,opere par la jouissance pulsionnelle toujours active et seule reellement consequente (5). Par ailleurs, c,est dans ce mouvement, dans cette saisie-la, que Lacan a pu designer le destin du sujet (Seminaire, *L,angoisse*).

La topologie du sujet

Le vide constitutif du sujet trouve son complement dans l,image comme dans l,objet, et le matheme propose par J.-A. Miller pour situer le ravissement de Lol - i(a)/a - articule l,un et l,autre dans une solidarite ou la premiere, l,image, habille le second. Ce rapport s,incarne dans des modalites cliniques diverses dont Lol fournit un paradigme, celui de l,image qui, lorsqu,elle est derobee, ne devoile qu,un vide, l,image qui emporte tout avec elle. A l,oppose de *Lol, la derobee* (6), il faudrait situer l,horreur du sujet qui se reduirait a son corps, lorsque l,image ne faisant plus voile, l,objet se revele, au contraire, dans sa dimension de reel, hors du semblant phallique, ce que Lacan evoque dans sa conference au Congres de Rome, *La troisieme*.

Avec M. Andesmas et la femme de M. Arc, c,est sous les deux modalites propres a l,obsession et a l,hysterie que se presente ce rapport de l,image et de l,objet - i(a)/a.

Le vieux monsieur dont la fille est Valerie L,histoire du vieil homme semble avoir ete marquee d,echecs amoureux. L,enjeu, comprend-on, a ete pour M. Andesmas d,obtenir la garde de sa fille unique, nee d,un dernier mariage tardif, ce pour quoi il lui a fallu beaucoup de temps et beaucoup d,argent. C,est ainsi que dans le roman, M. Andesmas est nomme par sa qualite de pere et a partir de son avoir : ce *monsieur riche, oisif et si vieux dont la fille est Valerie*.

L,unite de mesure phallique, a partir de quoi la fonction de l,objet est accommodee - petit phi (a, a,, a,,) (7) -, s,incarne dans la serie de ses biens, dont le paradigme est sa fille. C,est chez lui la barriere de l,avoir qui vient parer au vide du sujet. Une certaine inhibition, une lenteur dans ses paroles comme dans ses gestes le caracterisent. Sa vie est ordonnee dans un temps eternise, avec une regularite qui exclut l,imprevu : *Les siestes de M. A. etaient egales, toujours medicales* (p. 14) ; *Pour M. A. le temps passe comme n,importe quel autre, comme celui qui passe dans d,autres apres-midi lorsqu,il attend dans son parc l,heure des repas du soir* (p. 66) ; *M. A. ne sourit plus que lorsqu,il croit se souvenir que les convenances s,y pretent*. Ses souvenirs eux-memes sont detaches de tout affect. Ils *l,entouraient, enchaines l,un a l,autre dans une coexistence qui fut pendant un long moment egale a ses yeux* (p. 54).

Sur ce fond de petrification ou se reconnait la structure obsessionnelle, la libido de M. Andesmas ne s,anime que pour cet objet precieux, sa fille, *dont l,amour regne impitoyablement sur sa destinee finissante* : *Dans le visage de M. Andesmas le sourire ne s,inscrivait plus naturellement sauf lorsqu,apparait Valerie dans l,encadrement de la porte - fenetre qui donne sur le parc et que dans un craquellement de toute la peau de son visage affleure une joie bestiale, incontrolable.* (p. 32)

Cet apres-midi-la, tasse dans son fauteuil, M. Andesmas contemple son corps *vetu de ce beau tissu sombreS son ventre repose sur ses genoux. Il est enferme dans un gilet de ce meme tissu sombre qui a ete choisi par Valerie, son enfant, parce qu,il est de bonne qualite, neutre et que les hommes de taille massive s,y trouvent plus confortablement et plus surement caches.* (p. 53)

Monsieur Andesmas, loin d,etre exile de lui-meme, expulse de son corps, se retrouve identifie, fixe a l,objet qui lui procure sa certitude d,etre.

Dans sa cage narcissique, entoure d,un corps pesant comme d,une forteresse, il fait l,epreuve d,une deflation de son image qui devoile ce qu,elle cachait - la consistance de l,objet identifie a ses *propres entrailles*. Avec la perte annoncee de sa fille, l,image phallique se derobe, et ce n,est plus que dans son propre spectacle qu,il trouve du reconfort, celui de son etre de dechet, spectacle qui *l,emplissait d,un degout irreversible et sur* et qui *equivalait ce soir-la a la seule certitude qu,il ait jamais eu au cours de sa vie*.

L,ecran de la beaute n,opere pas pour lui :*Il regarde les arbres de toutes ses forces, s,implorant de les trouver beaux mais ils ne lui sont d,aucun secours.*

La femme de Michel Arc La partenaire imprevue de M. Andesmas, cet apres-midi-la, est la femme de l,entrepreneur Michel Arc, dont le nom resonne et s,aureole d,une certaine brillance lorsqu,elle l,utilise elle-meme pour nommer son epoux. Elle n,a dans le recit d,autre nom que celui de son appartenance a cet homme. Elle est ainsi nommee *La femme de Michel Arc* et definie par sa place comme objet du desir. Bien qu,elle soit mere - elle a cinq jeunes enfants - et encore tres jeune, c,est la femme qui, en elle, prend le devant de la scene, interrogeant l,enigme de la feminite a partir de la beaute de Valerie. Ce n,est pas a ses enfants que s,accroche cette femme delaissee, mais telle une Medee ordinaire, a l,objet du desir de l,homme, objet dont Valerie, intacte, brille de tous les feux.

La femme de M. Arc temoigne tout particulierement de cette *passion narcissique* propre au sujet du signifiant, dont J.-A. Miller fait un principe directeur : passion procedant du defaut d,identification subjective au corps (8).

Contrairement a la sombre jouissance et a la lourdeur mortifiee de M. Andesmas se resserrant autour de la contemplation de son corps pour eviter celle de sa perte, la femme de M. Arc scrute avec fascination le vide au-dela duquel se trouve la place du village, est aspiree par le gouffre ou se consomme sa perte : *On peut croire que le monde entier souffre a ses yeux d,un desordre contagieux.* Elle est decrite, avec l,exageration d,un style emphatique, dans un mouvement permanent, s,elancant, se laissant tomber aux pieds de M. Andesmas, se rapprochant, s,eloignant, raide, abandonnee, dans une mobilite captivante des bras, des pieds, de la chevelure ou du regard, des diverses modulations de la voix, traduisant *le delicieux soulagement - qui est le sien - a decrire cette douleur si simple, une douleur d,amour*.

Contrairement a l,exil radical de Lol V. Stein, l,investissement d,un autre corps se substituant a son image lui permet de prendre corps, corps de jouissance, a partir de ce qu,elle n,a pas. Si Lol, derriere l,image, sous la robe, n,a pas de corps, la femme de M. Arc *est une femme qui ne peut se soustraire a recevoir dans son corps tout entier ses humeurs passageres ou durables (S) languides, douces cruelles, les facons de son corps le deviennent aussitot a leur image*.

L,instant du fantasme

C,est dans *l,intrigue raffinee* (9) de son scenario que la femme de Michel Arc va perversement inclure le vieux monsieur. Le recit s,articule dans une logique temporelle ponctuee par deux moments dits *evenements*.

*C,etait pres de midi, voici que j,ai vu Valerie.*

On connait le gout de M. Duras pour l,image et le cinema. Ici, la traversee de la place par Valerie est construite comme un script. Des ralentis, arrets et deroulements repetes de l,image donnent un caractere irreel a cette scene ordinaire. Elle revient en leitmotiv sur fond du bal qui se deroule sur la place, des bruits qui en montent et de la presence devinee ou entendue de Valerie et de Michel Arc. Elle traduit au plus pres comment la femme de M. Arc, transportee par la beaute et expulsee d,elle-meme, trouve a s,investir dans l,image de la jeune fille chez qui la beaute et la completude de l,enfance viennent eluder la castration. Nous avons la un deploiement de l,instant du fantasme, qui fait rupture dans la duree.

*Je me souviens. Je guettais le retour de mes enfants. Valerie a debouche sur la place (S) Donc, elle a traverse la place comme je vous disais. Deux hommes - ils l,ont vue apres moi - se sont arretes pour la regarder passer. Elle passait, la place est grande, elle passait, la traversait, la traversait. Interminablement, elle est passee votre enfant, Monsieur Andesmas. (S) Indifferente aux regards, comme nous disions (S) nous la regardions les deux hommes et moi. Elle a ecarte le rideau de l,Epicerie Centrale. Nous ne l,avons plus vue pendant le temps qu,elle y est restee et cependant aucun de nous trois n,a bouge.* S *Qu,elle doit etre belle, me disais-je, mais l,est-elle autant qu,on peut l,imaginer a partir de son passage, de cette demarche, de ces cheveux ?* S *Le rideau s,est referme sur ses cheveux et je me suis demandee qui, dans la ville l,avait amenee, qui, d,un moment a l,autre allait la rejoindre (S) tant de blondeur inutile, cela ne pouvait pas s,imaginer. Alors ?* S *Et puis, dit-elle, elle a fini par reapparaitre. Les rideaux se sont ecartes. Nous l,avons vue pendant qu,elle retraversait la place tout entiere. Lentement. Prenant son temps. Prenant le temps des autres qui la regardaient comme du de toute eternite sans le savoir.* S *Les rideaux se sont ecartes. J,ai mon temps, j,ai du temps pour vous le raconter. Oui. Les rideaux se sont ecartes et elle a retraverse la place tout entiere, dans l,indifference. Je vous l,ai dit. Je pourrais vous le dire encore. Elle est apparue. Le rideau de perles l,a recouverte. Elle s,en est degagee. Et la retombee du rideau de perles apres son passage, mille fois entendu par moi, ce jour-la, je l,ai entendu, de facon presque assourdissante. Je pourrais vous dire aussi comment, d,un geste de nageuse, elle a ecarte ce rideau dont elle n,avait pas encore l,habitude, et comme elle a souri en l,ecartant, les yeux fermes de crainte de se blesser aux perles, et que ca a ete une fois ce rideau franchi, dans la lumiere de la place, qu,elle a ouvert les yeux, avec un leger sourire de confusion.* S *Et puis, prenant son temps, elle a traverse la place.* S *Elle ne regardait personne, personne, mais seulement un paquet de bonbons ! un petit arret ! elle ouvre le paquet et prend un bonbon, ne pouvant attendre davantage.*

La scene passee s,actualise dans des moments de suspens, hors temps ou la femme de M. Arc s,absente de la scene presente : *Elle est dans ce mois de juin de l,annee derniere que traversa Valerie S Tres vite, elle est ailleurs, crucifiee sur cette place ensoleillee ou passait Valerie.*

Suivra le temps pour comprendre, au cours duquel elle trouve reponse a l,enigme de la feminite incarnee par Valerie - *Il m,a fallu un an pour demeler cet enorme probleme que posait l,admirable blondeur de votre enfant* -, temps de mise en place du scenario de l,hysterique, seduisant la jeune fille *jour apres jour* pour la faire *saisir par les offices d,un homme de paille, et ainsi s,eprouver dans les hommages adresses a une autre* (10).

Tant de blondeur, tant et tant de blondeur inutile, ai-je pense, tant de blondeur imbecile, a quoi ca peut servir ? sinon a un homme pour s,y noyer ? Je n,ai pas trouve tout de suite qui aimerait a la folie se noyer dans cette blondeur-la. Il m,a fallu un an, un an. Une curieuse annee.

*Un evenement etait en cours qu,il nomma leur rencontre, bien plus tard.*

Si le premier evenement, l,arret sur image, suspend le temps et delocalise la scene en deux tableaux, le deuxieme - la rencontre de M. Andesmas avec la femme de M. Arc - nous introduit a *une reelection des rapports de l,anterieur et du posterieur* (11) beaucoup plus complexe. Par le recit de la scene dont elle est restee captive, la femme amene M. Andesmas a partager cette fascination, s,attachant sa *proie consentante* dans une jouissance perverse a toucher chez le vieux monsieur le point de division, si bien colmate jusqu,ici par l,amour de sa fille. Quand surgit la dimension de reel de la *tuche*, une autre temporalite intervient qui le projette hors du temps etale qui etait le sien : *Cet evenement prenait durement racine dans l,aride duree presente.*

A partir de la, le temps bascule dans un reordonnancement dont le fil organisateur est la lorgnette du fantasme dont l,objet est Valerie. Le passe devient retroactivement present dans l,intensite des images qui reviennent de Valerie enfant, riant, se reveillant, dansant, apparaissant dans l,encadrement des fenetres : *Voici qu,il retrouve l,odeur des cheveux de Valerie et que ses yeux se ferment de douleur devant cette impuissance, la derniere de sa vie.*

Le present est deja souvenir puisqu,il n,est que retour d,une fixation de jouissance : *C,est mon enfant, murmura M. Andesmas. Son souvenir est en moi, meme en sa presence, constamment egal et il me remplit d,une paresse a penser.*

Le futur s,anticipe dans le passe, ce dont Marguerite Duras rend compte dans une syntaxe qui sort de l,usage normatif classique, ce que J.-A. Miller avait mis en valeur chez quelques ecrivains (*Les us du laps* (10)) : *Voici que lui revient, a l,avance, la memoire infernale d,une blondeur qui tres vite, tres vite embaumera dans cette maison meme le sommeil d,un homme encore inconnu.*

Ces moments propres au temps de M. Andesmas alternent dans le roman avec des moments ou, suspendu avec angoisse aux paroles de la femme, il opere sa *saisie* sur la scene rapportee, s,y insere dans l,illusion que se conjoignent leurs solitudes reunies un instant dans une image commune, faisant croire par la suite au vieil homme que la femme aurait pu *l,espace de quelques secondes se desinteresser d,elle-meme en faveur de son immense vie eteinte et glacee*.

*Ils se retrouvent tous deux ensemble devant ce souvenir de Valerie un an avant, enfant. Dans une perspective unique, ils ecoutent tous les deux. M. Andesmas releva la tete et contempla en meme temps que la femme ce passage de Valerie, un an avant, quand elle ignorait encore la splendeur de sa demarche, dans la lumiere de la place du village. Ils furent, une fois de plus relegues dans cet instant ou elle avait vu, completement, a decouvert, pour toujours, la beaute de Valerie Andesmas.*

Mais la demonstration se fait que le fantasme ne se partage pas et que Valerie n,y occupe pas pour chacun la meme place.

Le moment de conclure

Le roman se termine au bord de l,instant conclusif ou va se verifier le scenario anticipe par la femme de M. Arc, juste avant que n,arrivent sur la plate-forme le couple Valerie et M. Arc *avec leurs rires nouveaux*. Ce moment se precipite dans l,urgence de la parole chez la femme et du refus de l,entendre chez M. Andesmas, acme de la jouissance et du malheur et, pour le vieil homme, de l,angoisse.

Son forfait accompli, la femme de M. Arc disparait : *S,il la revit ensuite, ce ne fut que par hasard (S) jamais elle ne le reconnut ou daigna le reconnaitre.*

Enfin, un quatrieme temps traverse subtilement le roman. C,est le temps d,un autre recit, celui que dans l,apres-coup, a son tour, M. Andesmas fera de cette rencontre, sa *paresse a penser* l,ayant quitte semble-t-il avec la perte de sa fille. C,est le temps pour comprendre, parcourir tous les recoins de cette etrange rencontre, temps deshabite du fantasme, et defini par la seule duree *des annees qui s,etendirent entre ces instants et sa mort*.