World Association of Psychoalanysis

 

LE CAS LOL

Ariel Bogochvol

Ce travail a ete realise sur l,invitation et a l,instigation de Jorge Forbes, dans le cadre du Seminaire Colombe de L,Institut de Recherches en Psychanalyse de Sao Paulo. Mes remerciements vont a Jorge Forbes et a mes collegues du Seminaire pour le travail rigoureux et sans concessions que nous avons mene ensemble sur ce theme. Je remercie tout particulierement Maria Helena B. Bogochvol : sa passion pour Lol, sa maniere propre de metaboliser les discours sur Lol, ses ponctuations, ont ete fondamentales dans l,elaboration de ce travail.

Bien que sans cesse remise en question, l,utilisation des textes litteraires pour la discussion de themes psychologiques, psychanalytiques ou psychiatriques continue a se montrer feconde. La liste des travaux bases sur des biographies, des oeuvres de fictions, des contes, des romans ou des poesies d,ecrivains aux tendances les plus diverses est interminable et ne semble pas devoir s,arreter la : Sophocle, Platon, Shakespeare, Rousseau, Joyce, Gide, Mishima, Schreber, Drummond, Jobim,...

Freud, dans son article consacre aux *Delires et reves dans la Gradiva de Jensen*, affirmait, reprenant la formule de Shakespeare, que les ecrivains creatifs sont capables de connaitre *tout une vaste gamme de choses entre le ciel et la terre auxquelles notre philosophie ne nous a pas encore permis de rever. Ils sont bien en avance sur nous, personnes communes, dans la connaissance de l,esprit et s,abreuvent a des sources que nous n,avons pas encore rendues accessibles a la science* (1). Lacan declarait qu,un psychanalyste ne peut *oublier qu,en sa matiere l,artiste toujours le precede et qu,il n,a donc pas a faire le psychologue la ou l,artiste lui fraie la voie* (2).

Les oeuvres litteraires constituent une matiere inepuisable pour la recherche. *Le Ravissement de Lol V. Stein* de Marguerite Duras, publie en 1964, est en ce sens exemplaire. Abordee par Lacan dans son *Hommage fait a Marguerite Duras,S*, publie dans les *Cahiers Renaud-Barrault* en 1965, cette oeuvre est l,objet dans les milieux psychanalytiques d,un debat sans cesse renouvele. Parmi les contributions les plus recentes, citons celles de Eric Laurent, Jacques-Alain Miller, Guy Trobas, qui la reprennent sous des perspectives diverses, ainsi que la tenue d,une Journee qui lui a ete entierement consacree. De fait, c,est un livre qui ravit.

*A quelles sources cet etre etrange, l,ecrivain creatif, va-t-il puiser son materiel, et comment arrive-t-il a nous impressionner avec celui-ci et a eveiller en nous des emotions desquelles nous ne nous jugions peut-etre pas meme capables ?* (3) Qu,est-ce qui nous capture dans ce ravissement de Lol V. Stein, dans cette femme dont la souffrance pourrait etre banale, n,etait-ce la plume de Marguerite Duras qui la transforme en un personnage fascinant et enigmatique, dans *cette figure de blessee, exilee des choses, qu,on n,ose pas toucher, mais qui vous fait sa proie* (4) ?

L,histoire est celle d,une belle jeune fille qui, a dix-neuf ans, se fait derober son fiance par une autre femme au cours d,un bal. Le theme est trivial, couramment repris dans les feuilletons tele, les chansons, les tragedies, le quotidien : le drame d,une femme blessee dans son amour par l,etre aime derobe par une rivale. Ce qui va se derouler et le mode sur lequel cela va se passer est toutefois peu commun.

Toute la trame se construit autour de la scene du bal et des effets qu,elle produit. Lol tombe malade, un temps. Puis remise de ce traumatisme, elle se marie, a des enfants, coule une vie bourgeoise heureuse, ailleurs, durant dix ans. Elle revient dans sa ville natale ou elle finit par devenir l,amante de l,amant de son amie d,enfance qui l,accompagnait a ce bal fatidique. Elle est l,instigatrice d,un triangle amoureux : abandonnee par son fiance dix ans auparavant, qu,une autre femme lui ravit, Lol ravit l,amant de sa meilleure amie, imposant toutefois la condition que soit maintenu le couple, instaurant une relation a trois. Elle se contente de les contempler, a une certaine distance. La rupture de cet arrangement, par la precipitation de son amant, declenche la folie de Lol.

Le livre peut etre compris comme l,histoire d,une folie, des temps forts de la mise en place, de l,eclosion, d,une folie. Lol est presentee comme un cas clinique par les personnages eux-memes qui, a divers moments, discutent l,origine, les causes, l,evolution et la nature de sa maladie. Il y a la toute une reflexion sur la folie qui ne s,eloigne guere de celles que l,on rencontre dans les milieux psychiatrique et psychanalytique.

*Tatiana ne croit pas au role preponderant de ce fameux bal de T. Beach dans la maladie de Lol V. Stein. Tatiana Karl, elle, fait remonter plus avant, plus avant meme que leur amitie, les origines de cette maladie. Elles etaient la, en Lol V. Stein, couvees. (S) elle croyait que cette crise et Lol ne faisaient qu,un depuis toujours.* (5)

Le narrateur, Jacques Hold, l,amant de Lol, n,a pas, a ce sujet, de position definie. Il n,a pas la certitude de Tatiana, que la maladie et Lol ont *toujours forme un seul etre*. Il reste dans le doute : la maladie a peut-etre surgi a un moment precis, determine par les evenements de la vie de Lol. Il laisse la question en suspens, invitant le lecteur a echafauder sa propre theorie a propos du cas : *Je ne crois plus a rien de ce que dit Tatiana, je ne suis convaincu de rien. (...) A partir de quoi je raconterai mon histoire de Lol V. Stein.*

Si, quittant le domaine de la litterature, nous reprenons la question en termes de psychopathologie jasperienne, nous la formulerions ainsi : la folie de Lol est-elle un *processus* ou un *developpement* ? A-t-elle eclos, a un moment donne, d,une forme incomprehensible, ou est-elle le resultat de l,enchainement intelligible d,une serie d,evenements qui affectent une personnalite donnee ? C,est egalement, et ce n,est pas par hasard, la question que pose Lacan a propos du cas Aimee, sujet de sa These de doctorat en medecine de 1932, dans laquelle il essaie de reperer la logique de la folie de sa patiente. Qu,en est-il du cas Lol ?

Lacan, dans son *Hommage*, parvient a elever Lol V. Stein a la dignite du cas clinique exemplaire - bien que ce ne soit pas la ce a quoi il vise explicitement -, sans reprendre sa formulation jasperienne de 1932, ni les termes du doute de Jacques Hold sur les origines lointaines de la folie. Il se limite a temoigner comment *Marguerite Duras s,avere savoir sans moi ce que j,enseigne* et *que la pratique de la lettre converge avec l,usage de l,inconscient (...)* (6).

Nous pouvons donc desormais parler, en psychanalyse, du Cas Lol, ceci avec les risques et les limites qu,implique la transformation d,un personnage fictif en cas clinique, puisque situe hors de toute relation de transfert. On est en droit de se demander, notre clinique etant une clinique sous transfert (CST), comment l,on peut legitimer l,operation de transformation d,un personnage fictif en cas exemplaire ou, autrement dit, la transformation du *Ravissement de Lol V. Stein* en *Cas Lol* ? Quant a Lacan, il affirme qu,il met des bornes a la methode *dans sa valeur positive ou negative (et que) un sujet est terme de science, comme parfaitement calculable* (7).

En psychiatrie egalement, la discussion d,un cas de personnage litteraire peut apparaitre *etrange et sterile* (8). Un tel cas, en effet, n,obeit pas a l,exigence premiere et minimale de la clinique psychiatrique, qui fonde la connaissance clinique legitime sur le contact et l,observation du malade. Jaspers dans sa *Psychopathologie generale* ne declare-t-il pas : *La base de l,investigation sont les entrevues du malade, l,analyse en profondeur de son comportement, de ses mouvements expressifs, de son recit. (...) Nous cherchons a obtenir tout le materiel qui puisse nous fournir des indications sur son etat actuel et sur tout son passe, dans la mesure ou il est possible d,y parvenir (...).* (9)

Or, on ne peut rien obtenir de tel dans le cas d,un personnage litteraire. Nous devons nous contenter de la representation que l,ecrivain nous donne de sa creature, des paroles qu,il lui met dans la bouche ou qu,il fait prononcer aux autres personnages. Dans le Cas Lol, cette situation est encore aggravee par le fait que les enonces attribues au personnage principal ne recourent que rarement a la premiere personne, *je pense*, *je sens*, *je reve*. On ne sait que peu de choses de Lol par sa bouche, elle ne parle pratiquement pas d,elle-meme, ou a partir d,elle-meme, elle est plutot parlee, racontee par les autres personnages.

Un nouveau probleme surgit donc, car non seulement nous mettons en discussion le cas d,un personnage fictif, mais il est de plus presente au travers des autres, selon leurs regards et leurs positions, comme en quelque sorte une fiction au second degre. Nous ne sommes pas en presence d,une fiction que le sujet construit sur son etre, comme dans une analyse, une entrevue clinique ou une autobiographie, mais dans une fiction produite par des personnages fictifs sur des personnages fictifs.

Lol, en ce sens, se prete mal a l,investigation phenomenologique. Nous n,avons pas acces a son *tout psychique momentane* ou a son *vecu*, a son *interiorite psychique*. Elle est litteralement parlee, constituee par le discours des autres et de l,Autre, a partir d,une exteriorite. Cela n,est sans doute pas indifferent, ni le produit du hasard, puisqu,il semble bien que la forme du roman est homologue a la problematique que Lol laisse transparaitre dans son opacite subjective, dans sa difficulte a se constituer en *Je* ou d,enoncer un discours a partir de la.

C,est donc en depit de tout, malgre ces difficultes et ces limitations, qu,il m,a ete impossible de ne pas repondre a l,invitation formulee par Jorge Forbes, dans le cadre du Seminaire qu,il coordonne a L,Institut de recherches en psychanalyse de Sao Paulo, de presenter Lol a partir d,une *perspective psychiatrique* qui puisse servir de point de capiton, d,articulation entre psychiatrie et psychanalyse. Aiguillonne par ce defi clinique, j,ai repondu a cette invitation, non sans quelques hesitations ni sans echapper a certaines fascinations.

Est-il possible de penser le Cas Lol, selon le voeu de Freud, sous les aspects psychiatrique et psychanalytique, comme une mise en relation de deux discours qui aient comme objet l,un le macroscopique, l,autre le microscopique ou, pour reprendre les termes de l,analogie freudienne, l,anatomie et l,histologie ? Le Cas Lol permettrait-il d,articuler litterature, psychanalyse et psychiatrie ? Sur quelle topologie ?

Pour legitimer cette entreprise, j,ai pense a l,analogie entre la position qu,il m,a fallu prendre des que j,acceptais l,invitation, et celle de l,analyste de controle, qui suit un cas a partir des paroles d,un analyste en controle ou celle d,un psychiatre qui aurait a formuler un raisonnement clinique initial a partir exclusivement des elements apportes par *l,anamnese objective* fournie par les parents, les amis et les relations amoureuses. Ceci m,a permis, provisoirement, d,attenuer mon angoisse.

Qu,est-ce que le Cas Lol, que nous apprend-il, qu,illustre-t-il, quel est le cadre clinique, le diagnostic ? Quelles sont les raisons de son evolution ? Qu,a-t-il de particulier ? Comment comprendre les faits psychopathologiques les plus significatifs decrits dans le roman ? Qu,apporte-t-il a la psychanalyse et a la psychiatrie ?

En termes d,*antecedents pre-morbides*, il n,y avait, selon les paroles du narrateur, *rien qui ne (l,)ait frappe*. Il y a peu de references a son enfance ou a son adolescence. Elle est nee a S. Tahla ou elle a passe une grande partie de sa jeunesse, elle avait un frere de neuf ans plus age qu,elle, son pere etait professeur a l,Universite, ils avaient l,air heureux.

Cependant, pour Tatiana, sa meilleure amie durant ses annees de college, les germes de la folie couvaient deja depuis longtemps, et seule *la grande affection qui l,avait toujours entouree, dans sa famille et au college ensuite* (10) les avaient empeches d,apparaitre. Elle fait egalement remarquer, comme d,autres d,ailleurs, ce trait particulier de la personnalite de Lol : il lui manquait quelque chose pour etre presente. *Elle donnait l,impression d,endurer dans un ennui tranquille une personne qu,elle se devait de paraitre mais dont elle perdait la memoire a la moindre occasion. Gloire de douceur mais aussi d,indifference (...) jamais elle n,avait paru souffrir ou etre peinee, jamais on ne lui avait vu une larme de jeune fille. (...) une part d,elle-meme eut ete toujours en allee loin de vous et de l,instant. Ou ? (...) c,etait peut-etre en effet le coeur de Lol V. Stein qui n,etait pas la (...). Oui, il semblait que c,etait cette region du sentiment qui, chez Lol, n,etait pas pareille.* (11)

Que signifie cette vacuite ? Quelle signification va-t-elle prendre dans ce qui va se derouler par la suite, et qui portera toujours la marque de ce vide, de cet exil, de ce *ne pas etre la*, de cette absence de sentiment, d,angoisse, meme au comble de la souffrance, d,une partie d,elle-meme, exclue, du monde ordinaire ?

S,agit-il d,une hysterique qui ne veut rien savoir de ce que lui offre le monde des hommes, qui met le maitre au defi de la capturer, ou d,une hysterique qui fuit, echappe a l,instant de son dechiffrement et de sa revelation ? Nous sommes certainement tres proches de la problematique hysterique, mais il semble peu sur de qualifier, des le premier abord, Lol et son apparente *belle indifference* d,hysterique.

Il semble que nous soyons plus pres de l,absence de sentiment primitif d,existence, d,appartenance, d,attribution, de jonction entre le sujet et son corps, le sujet et ses affects, le sujet et sa signification, *d,un desordre provoque au joint le plus intime du sentiment de la vie chez le sujet* (12). Elle vit *comme si* elle etait normale, *as if*, fournissant le support, comme a ses propres habits, aux vetements fournis par les autres, jusqu,a un certain point faisant semblant d,etre pour ne pas savoir qui elle est, ou, plus radicalement, pour n,etre pas. Derriere les masques de Lol, il semble n,y avoir, non pas quelque secret a dechiffrer, mais rien.

Lol ne semble pas avoir constitue un nouage consistant du ternaire RSI et l,on pourrait se demander, avec Tatiana, s,il n,y aurait pas eu la, avant tout declenchement explicite de la crise, une marque clinique isolable et reperable par un observateur avise, un clinicien ou un psychanalyste. Revenons a la question diagnostique soulevee par le Cas Lol : sommes-nous en presence d,une hysterique, d,un trouble de la personnalite, ou d,une psychose encore non declaree ?

La scene centrale du roman est magistralement decrite par Marguerite Duras en six pages. Elle est proprement cinematographique. Tout se passe au ralenti et l,on accompagne les personnages, en tant que spectateurs-participants, pas a pas, qui prennent part au bal.

Nous voyons Lol et son fiance. Nous voyons le fiance regardant la femme fatale qui ne regardait rien. Nous voyons Lol regarder le regard de son fiance. Et regarder son fiance danser avec cette femme. Le regard de son fiance a Lol. Le regard de Lol au couple. Le regard de Tatiana a Lol. La musique qui joue. Les couples qui dansent. Le regard de tous. Le temps en suspension. La modification de l,espace vecu. La fascination de Lol V. Stein. Son etat d,immobilite. L,entree de sa mere. Son cri. Sa chute.

Lol V. Stein ne semble pas reagir a la scene traumatique comme n,importe quelle femme. La scene la paralyse, l,immobilise, la laisse en silence, tandis qu,elle suit des yeux chaque mouvement de son fiance ravi par une autre. Elle reste dans un etat de stupeur, capturee par la scene qui se deroule devant ses yeux, dont elle est jusqu,a un certain point complice, sans angoisse, sans souffrance, comme *si la souffrance n,avait pas trouve en elle ou se glisser, qu,elle avait oublie la vieille algebre des peines d,amour* (13).

C,est ainsi que Lacan la decrit : *La scene dont le roman n,est tout entier que la rememoration, c,est proprement le ravissement de deux en une danse qui les soude, et sous les yeux de Lol, troisieme, avec tout le bal, a y subir le rapt de son fiance par celle qui n,a eu qu,a soudaine apparaitre.* (14)

Comment Lol vit-elle cette scene ? Quelle est l,experience subjective de Lol ? Quel est son cadre clinique ? Quel est son etat psychique au moment de cette rencontre traumatique et fascinante ?

Si un psychiatre et un psychanalyste etaient appeles aupres d,elle juste apres son evanouissement, et si elle pouvait leur raconter les *experiences vecues* qui l,ont precedee, ils n,auraient pas de difficulte a reconnaitre des phenomenes de depersonnalisation et de derealisation, vecus dans une atmosphere crepusculaire et/ou de dissociation, a caractere reactif. Ils pourraient peut-etre avoir acces a cette etrange experience de suspension temporelle et de resserrement de l,espace, de concentration et de reduction du champ de la conscience en un point focal, qui, en l,occurrence, est constitue par le couple qui danse et sa fascination.

Ils n,auraient aucune difficulte a l,aborder par la voie phenomenologique ; la perspective structurale, en revanche, leur poserait de nombreux problemes. L,etat decrit peut etre rapporte a diverses structures cliniques, tout en etant pathognomonique d,aucunes. Les phenomenes de depersonnalisation, de derealisation, d,etats crepusculaires et dissociatifs se retrouvent dans les nevroses, dans les psychoses, y compris dans les psychoses organiques - par exemple, dans les crises d,epilepsie d,origine temporale et dans les perversions.

Ils representent en general un echec provisoire de la symbolisation. Ils peuvent se produire a partir d,une situation traumatique, dans des acces d,angoisse, dans des processus psychotiques, ou dans certaines intoxications. Les phenomenes de depersonnalisation et de derealisation sont vecus comme etrangete par rapport a soi et au monde ; les etats crepusculaires, comme une fixation sur un point d,absorption, sont vecus dans l,extase, la fascination, la terreur, le vide.

Ces phenomenes sont classifies, dans la psychopathologie generale : les premiers comme des alterations de la conscience du moi et de l,objet, les seconds comme alteration qualitative de la conscience. Ceci ne permet pas d,etablir, dans quelque mesure que ce soit, un diagnostic differentiel. Dans un premier temps, il faudrait se contenter de signaler ces phenomenes sans pouvoir aller plus avant a propos de la question trans-phenomenale, metapsychologique, ou sur la relation entre ces phenomenes et une structure donnee. Il faudrait alors adopter une position de prudence et attendre, comme Kraepelin, que l,evolution du cadre permette d,apporter des eclaircissements sur la nature de la maladie.

Apres la scene du bal, *Lol resta dans sa chambre, sans en sortir du tout, pendant quelque semaines. (...) La prostration de Lol, dit-on fut alors marquee par des signes de souffrance. Mais qu,est-ce a dire qu,une souffrance sans sujet ? Elle disait toujours les memes choses : que l,heure d,ete trompait, qu,il n,etait pas tard. Elle prononcait son nom avec rage : Lol V. Stein (...). Puis elle se plaignit, plus explicitement, d,eprouver une fatigue insupportable a attendre de la sorte. Elle s,ennuyait, a crier. Et elle criait en effet qu,elle n,avait rien a penser tandis qu,elle attendait, reclamait (...) un remede immediat a ce manque. Cependant aucune des distractions qu,on lui avaient offertes n,avait eu raison de cet etat. Puis Lol cessa de se plaindre de quoi que ce soit. Elle cessa meme petit a petit de parler. (...) Elle ne parla que pour dire qu,il lui etait impossible d,exprimer combien c,etait ennuyeux et long, long d,etre Lol V. Stein. On lui demandait de faire un effort. Elle ne comprenait pas pourquoi disait-elle. Sa difficulte devant la recherche d,un seul mot paraissait insurmontable. Elle parut n,attendre plus rien. Pensait-elle a quelque chose, a elle ? lui demandait-on. Elle ne comprenait pas la question. On aurait dit qu,elle allait de soi et que la lassitude infinie de ne pouvoir se deprendre de cela n,avait pas a etre pensee, qu,elle etait devenue un desert dans lequel une faculte nomade l,avait lancee dans la poursuite interminable de quoi ? On ne savait pas. Elle ne repondait pas* (15).

Rien ne vaut une description clinique realisee par un grand ecrivain. On trouve la la description esthetique d,un etat qui pourrait en termes freudiens etre decrit comme un etat melancolique : *Decouragement profond penible, la cessation de l,interet pour le monde exterieur, la perte de la capacite d,aimer, l,inhibition de toute activite, et une diminution des sentiments d,auto-estime pouvant aller jusqu,a trouver une expression dans l,autorecrimination et le denigrement de soi-meme, culminant dans une attente delirante d,autopunition.* (16)

Si l,on utilise les categories diagnostiques contemporaines, le CID 10 par exemple, on peut le classer, avec un haut degre de fiabilite et de correspondance, soit comme une reaction aigue au stress (F43.0), soit comme une reaction depressive (F43.2), ou meme comme un episode depressif modere/grave (F 32.1/F 32.2).

Prostration, abattement, fatigue, tristesse, douleur, sensation de vide, inhibition, hypo-hedonie, retraction, ralentissement, affliction, perplexite, semi-mutisme, sont des caracteristiques que l,on rencontre dans la plupart des etats depressifs *endogenes*, *exogenes* ou *reactifs*. Ce qui caracterise cet etat, dans le cas de Lol, c,est que, malgre son caractere eminemment reactif, - il a ete clairement provoque par la scene du bal - Lol ne le reconnait pas comme tel, elle * souffre sans sujet*. Elle n,etablit pas une *connexion comprehensible* entre son etat psychique et ce qui l,aurait provoque. Elle continue a repeter les paroles proferees au bal, sans saisir le contexte dans lequel elles ont ete prononcees : *Il n,etait pas tard, l,heure d,ete trompait.*

Ceci amene donc a remettre en question le diagnostic de reaction aigue au stress ou de reaction depressive, puisque, dans les deux cas, le terme de *reaction* implique, au-dela de la coincidence temporelle, qu,une relation soit etablie par le sujet entre l,evenement psychique et l,autre evenement. Nous ne percevons pas ce mouvement chez Lol : il y a une perte du rapport, il y a non-etablissement de lien.

Lol ne souffre pas d,avoir perdu son fiance au profit d,une autre. Elle n,est pas occupee, comme dans un travail de deuil, par ce qu,elle a perdu. Elle ne se refere pas a un objet perdu ou a la rage, a la vengeance, au ressentiment suscites par la perte. Elle se refere seulement a un rien insupportable qui l,accompagne, *rien a penser, rien a esperer, rien a dire*. A la place de l,objet, il y a ce rien - non pas un creux laisse par la perte de l,objet, mais un insupportable rien.

Lol souffre d,etre Lol et elle dit combien il lui etait impossible d,etre qui elle etait. On pourrait penser que *l,ombre de l,objet est retombee sur le Moi* (17) et que ce que Lol a perdu, d,un coup, c,est son Moi recouvert par les restes de l,objet. Il n,y a pas chez elle quelqu,ombre que ce soit de l,objet au-dela des paroles prononcees, *il n,etait pas tard... l,heure...*. Le deuil qui s,etablit est clairement le deuil de son Moi, totalement vide par une hemorragie libidinale, desertifie par le langage et la jouissance.

D,un point de vue freudien, on serait en droit de poser la question du destin de la representation de la scene traumatique, de l,objet perdu et de l,affect : ont-ils ete soumis au refoulement, a la forclusion, au deni ? Quelle defense a ete mise en oeuvre ? Il semble simplement que les representations intolerables ont ete abolies, qu,il y ait eu abolition d,un morceau de la realite d,un morceau du Moi. On ne peut que constater la disparition des representation,s sans cependant connaitre leur destin, la transformation de l,affect en tristesse petrifiee, detachee des representations, et le trou dans la chaine des representations represente par le rien.

Peu a peu, Lol va sortir de sa melancolie : *Tout en restant tres silencieuse, elle recommenca a demander a manger, qu,on ouvrit la fenetre, le sommeil. Et bientot, elle aima beaucoup que l,on parle a ses cotes. Elle acquiescait a tout ce qui etait dit, raconte, affirme devant elle. L,importance de tous les propos etait egale a ses yeux. Elle ecoutait avec passion.* (18)

A l,hemorragie succede un debut de reinvestissement libidinal de son corps, des pulsions d,auto-conservation, de son Moi, des choses, des mots, du monde. Curieusement, elle ne discute pas les causes de son etat et ne veut rien savoir de son fiance, de la femme qui l,a ravi, ou meme de leur separation. Curieux est egalement le rapport qu,elle etablit aux mots a cet instant : elle acquiesce a tout, ecoute tout avec passion, donne une importance egale a tous les propos. Etrange est sa relation au savoir, auquel elle semble rester etrangere. Quel est son desir ?

Que dire d,une ecoute qui ecoute tout a l,egal, comme si les mots n,etaient pas formes de differences mais d,egalites, comme si un signifiant ne se presentait pas en opposition a un autre signifiant ? Que dire d,un sujet parlant qui acquiesce a tout, comme si sa position etait identique a tout un chacun, comme s,il n,importait pas, comme s,il ne faisait pas la difference ? Que dire de cette homogeneisation du signifiant et de la disparition du sujet au moment ou elle se retablit ?

Le pas suivant dans son retablissement est encore plus surprenant : elle sort seule, le soir, sans prevenir, sans direction determinee, elle rencontre un homme dans la rue, elle le suit dans un semi-mutisme, elle l,imite presque en echo, s,accroche a lui, se fait embrasser, l,embrasse, et se marie avec lui peu de temps apres au cours d,une ceremonie intime.

Lol, quand elle sort, cherche quoi ? C,est la question que lui pose l,homme qu,elle suit, son futur mari :

*- J,habite tres pres d,ici, dit Jean Bedford. Si vous cherchez quelque chose, je peux vous renseigner. - Elle repondit avec nettete : Rien.*

Ne cherchant rien, elle rencontre un etre, n,importe qui (?), qui fonctionne comme moule ou elle se coule, imitant et repetant en echopraxie et echolalie. Lol prend cet homme comme son image et *joue*, sans rime ni raison, a se deplacer et a s,arreter devant ce miroir. Il n,y a en effet pas d,intentionnalite apparente (*je veux jouer*, par exemple), pas de sujet, mais quelque chose qui, dans la rencontre de l,autre, contourne un vide, et qui pourrait lui conferer, en apparence, quelqu,existence, quelque consistance. Il n,y a pas d,image propre, de parole propre, de demande, de desir. Tout se definit dans le contour que Jean Bedford offre dans ses gestes, ses marches, ses arrets.

Sous la meme forme que dans sa melancolie, Lol, au cours de son retablissement, parait une nomade perdue dans le desert. Elle trouve la un certain repos, dans le mimetisme des objets du monde, dans un transitivisme, sans parvenir a y etre entierement representee. Elle acquiert ainsi une ebauche, mais a peine, d,image propre. Elle etait l,autre !

Comment caracteriser l,etat psychique qui l,accompagne au cours de sa convalescence, cet etat psychique dans lequel un corps sans sujet et sans contours definis erre par les rues de la ville a la recherche de rien, sa position subjective a l,instant du passage a l,acte, une experience vecue par le sujet en un moment d,echo ? Il est difficile de definir l,experience d,une quasi abolition du sujet, dans laquelle il n,est represente nulle part, si ce n,est dans le geste incertain de l,autre. Sommes-nous en presence d,un etat catatonique, confusionnel, maniaque ? (*Qual o diagnostico deste desdobramento do estado melancolico inicial ?*)

Lol s,est mariee, *sans l,avoir voulu*, a change de ville, a eu des enfants, a vecu apparemment heureuse une vie bourgeoise ordinaire pendant dix ans. Elle s,est stabilisee, pourrait-on dire. Cependant, elle restait, malgre tout ce bonheur, *differente*.

*Meme apres sa guerison, elle ne s,inquieta jamais de savoir ce qu,il etait advenu des gens qu,elle avait connus avant son mariage. La mort de sa mere (...) la laissa sans une larme. Mais cette indifference de Lol ne fut jamais mise en question autour d,elle. (...) On lui trouva des excuses surtout lorsque sa mere mourut.* (19)

*Il regnait un ordre rigoureux dans sa vie : temps et espace regules, tout etait parfait, impeccable, glacial. L,agencement des chambres, du salon etait la replique fidele de celui des vitrines du magasin, celui du jardin (...) de celui des autres jardins de U. Bridge. Lol imitait, mais qui ? les autres, tous les autres, le plus grand nombre possible d,autres personnes.* (20)

Son indifference, cette organisation, ce mimetisme, le narrateur ne laisse pas de les percevoir. La stabilisation de Lol se faisait au prix d,une machinisation de sa vie et par imitation des modeles qui lui tombaient sous les yeux. On voit resurgir la, mais dans un autre contexte et en un autre moment, les memes traits qui l,ont caracterisee. C,est a nouveau son absence, ses masques recouvrant un rien, son existence *comme si*, mais maintenant affiches dans son mariage.

Quand elle revient s,installer dans sa ville natale, elle qui semble n,inventer rien, modifie sa routine apres avoir regarde le passage d,un couple : elle invente des sorties dans les rues, elle apprend a marcher au hasard. Cette nouvelle habitude *la captivait completement, la delivrait de vouloir etre ou faire plus encore que jusque-la l,immobilite du songe. (...) Les rues porterent Lol V. Stein (...). Lol dut s,approprier le merite de son incognito (...) Elle se croit coulee dans une identite de nature indecise qui pourrait se nommer de noms indefiniment differents, et dont la visibilite depend d,elle* (21).

Que faisait Lol au cours de ses promenades ? A quoi pensait-elle ? A quoi a-t-elle pense durant toutes ces annees ? Qu,est-ce qui occupait ces heures ou elle ne s,occupait de rien ? Qu,imaginait-elle lorsqu,elle s,imaginait anonyme, sous un nom quelconque, dans les rues d,une ville qui connaissait Lol V. Stein ? D,apres elle, rien. Rien n,occupait son esprit. *Elle ne savait dire comment, rien.* (p. 50)

En l,absence de paroles de Lol, et dans la tentative de se situer par rapport a elle, Jacques Hold, son futur amant, fait appel a une construction : il parle sur son silence, il parle a la place de son silence, il le remplit de ses mots, construit une fiction, une fiction absolument originale qui donne un nouveau jour au cas et eclaire une serie d,aspects obscurs de l,experience de Lol.

Il est interessant de signaler que c,est la construction faite par Hold qui sert de pivot et de support aux constructions psychanalytiques recentes sur le cas Lol. Eric Laurent et Jacques-Alain Miller s,appuient dans leurs commentaires (22), sur cette construction qui presente ce que l,on pourrait appeler les formes de subjectivation de Lol. A nouveau, on constate que la subjectivite de Lol ne peut apparaitre qu,a partir d,une exteriorite.

*Ce que je crois :
Des pensees, un fourmillement, toutes egalement frappees de sterilite (...).
(..) c,est le deplacement machinal de son corps qui les fait se lever tous ensemble dans un mouvement desordonne, confus, genereux. (...) Les pensees arrivent.
Pensees naissantes et renaissantes, quotidiennes, toujours les memes qui viennent dans la bousculade, prennent vie et respirent dans un univers disponible aux confins vides et dont une, une seule, arrive avec le temps, a la fin, a se lire et a se voir un peu mieux que les autres (...).* (p. 50-51)

Jacques Hold imagine le mode de pensee de Lol : jaillissements, fourmillement, mouvement desordonne, confus, bousculade, tous egalement steriles, un seul parvenant a s,ebaucher. Comment le caracteriser en termes psychopathologiques : desagregation, fuite d,idees, perseveration ?

*Le bal tremblait au loin, ancien, seule epave d,un ocean maintenant tranquille, dans la pluie, a S. Tahla. (...)
Le bal regagne un peu de vie, fremit, s,accroche a Lol. (...)
Elle y entre.
(...)
Et dans cette enceinte largement ouverte a son seul regard, elle recommence le passe, elle l,ordonne, sa veritable demeure, elle la range.
(...) du bal de T. Beach, c,est la fin qui retient Lol. C,est l,instant precis de sa fin, quand l,aurore arrive avec une brutalite inouie et la separe du couple que formaient Michael Richardson et Anne-Marie Stretter, pour toujours, toujours. Lol progresse chaque jour dans la reconstitution de cet instant. (...)
Ce qu,elle rebatit c,est la fin du monde.
Elle se voit, et c,est la sa pensee veritable, a la meme place, dans cette fin, toujours, au centre d,une triangulation dont l,aurore et eux deux sont les termes eternels (...).* (23)

Ce jaillissement desordonne s,ordonne a partir de cette scene, il semble deriver d,elle et se diriger vers elle. Point de creation, fuite et aspiration de la chaine signifiante, la scene surgit en sa *fulminante rapidite*, pour disparaitre ensuite. Mouvement circulaire interminable, essayant de trouver sa fermeture dans la rememoration d,une scene qui ne peut non plus se boucler. Un circuit troue essayant d,en combler un autre.

*A cet instant precis une chose, mais laquelle ? aurait du etre tentee qui ne l,a pas ete. A cet instant precis Lol se tient, dechiree, sans voix pour appeler a l,aide, sans argument, sans la preuve de l,inimportance du jour en face de cette nuit, arrachee et portee de l,aurore a leur couple dans un affolement regulier et vain de tout son etre. (...) Il ne reste de cette minute que son temps pur, d,une blancheur d,os. Et cela recommence (...). Lol en est sure: ensemble ils auraient ete sauves de la venue d,un autre jour, d,un autre, au moins. Que se serait-il passe ? Lol ne va pas loin dans l,inconnu sur lequel s,ouvre cet instant. Elle ne dispose d,aucun souvenir, meme imaginaire. Elle n,a aucune idee sur cet inconnu.* (24)

Comme l,affirme Eric Laurent, nous avons la *une atteinte sur le systeme symbolique, une atteinte sur l,Autre* (25). Elle ne peut pas trouver le mot. Il y a quelque chose qui demeure innommable ou innomme dans la scene, qui ne cesse pas d,apparaitre et de ne pas s,ecrire. Tout s,evanouit dans l,instant ou il se fait present.

*(...) si Lol est silencieuse dans la vie c,est qu,elle a cru, l,espace d,un eclair, que ce mot pouvait exister. faute de son existence, elle se tait. C,aurait ete un mot absence, un mot trou, creuse en son centre d,un trou, de ce trou ou tous les autres mots auraient ete enterres. (...) Manquant, ce mot, il gache tous les autres, les contamine (...) ce mot qui n,existe pas, pourtant est la : il vous attend au tournant du langage, il vous defie, il n,a jamais servie, de le soulever, de le faire surgir hors du royaume perce de toutes parts (...).* (26)

*Nous avons la rencontre du sujet avec la dimension d,un mot qui manque toujours, celui qui pourrait decrire ce que serait le signifiant d,un manque de mot du A* (27), ou le s(A/). Lol franchit une frontiere, une limite. Elle ne se retrouve pas face a un signifiant du manque d,un signifiant, mais devant le manque d,un signifiant. A la place du mot-trou, elle trouve un trou qui abime les autres mots et les contamine.

On ne peut eviter, par association, d,evoquer certains passages de la *Question preliminaire a tout traitement possible de la psychoses* de Lacan : *Essayons de concevoir maintenant une circonstance de la position subjective ou, a l,appel du Nom-du-Pere reponde, non pas l,absence du pere reel (...), mais la carence du signifiant lui-meme. (...) Au point ou (,..) est appele le Nom-du-Pere, peut correspondre dans l,Autre un pur et simple trou, lequel par la carence de l,effet metaphorique provoquera un trou correspondant a la place de la signification phallique.* (28) *C,est le defaut du Nom-du-Pere a cette place qui, par le trou qu,il ouvre dans le signifie amorce la cascade de remaniements du signifiant d,ou procede le desastre croissant de l,imaginaire, jusqu,a ce que le niveau soit atteint ou signifiant et signifie se stabilisent dans la metaphore delirante.* (29) Ce que Jacques Hold enonce dans les extraits que nous avons cites est tres proche de ce Lacan enonce dans ce texte : *Ce trou de chair* dans le symbolique n,est-il pas une bonne formulation du concept lacanien de *forclusion* ? Lol serait tombee sur quelque chose qui, pour avoir ete *Verworfen*, n,etait pas susceptible d,une symbolisation, d,une signification.

Si nous pouvons accompagner la forclusion, la cascade de remaniements du signifiant et le desastre croissant de l,imaginaire chez Lol, nous ne pouvons pas en revanche accompagner la stabilisation qui se ferait a l,aide de la constitution d,une metaphore delirante. *Devant l,abime qui s,ouvre et ou se produit ce manque il y a un fantasme, un fantasme dont la robe est le support.* (30)

*Il l,aurait devetue de sa robe noire avec lenteur (...) Il n,est pas pensable pour Lol qu,elle soit absente de l,endroit ou ce geste a eu lieu. Ce geste n,aurait pas eu lieu sans elle : elle est avec lui chair a chair, forme a forme (...). Ce geste sans elle pour le voir, il meut de soif, il s,effrite, il tombe, Lol est en cendres. Le corps long et maigre de l,autre femme serait apparu peu a peu. Et dans une progression rigoureusement parallele et inverse, Lol aurait ete remplacee par elle aupres de l,homme de T. Beach. (...) a mesure que le corps de la femme apparait a cet homme, le sien s,efface s,efface (...).* (31)

Au lieu du manque s,ebauche le fantasme. Eric Laurent fait remarquer que, dans le fantasme, *la robe fonctionne comme un support du calcul de la place du sujet, (mais) il aspire le sujet d,une forme particuliere et en change son statut. Il s,agit plus d,un fantasme avec valeur de motion suspensive qu,a le fantasme dans sa statique. Et ce tout s,arrete et recommence a jamais (...)* (32).

En fait, nous avons un moment de la construction du fantasme et non son plein developpement. Ceci ne se produira qu,au moment ou Lol, cessant de marcher dans les rues, va monter sa scene, dans laquelle elle va engager Tatiana, son ancienne meilleure amie, et l,amant de celle-ci, Jacques Hold, en devenant son amant. Elle prend alors une position, trouve une place, elle est celle qui contemple le couple, qui les regarde a distance, dans leurs ebats. Elle devient ainsi cet etre-a-trois que signale Lacan.

Le travail de Lol V. Stein dans le montage de toute la scene est precis. Elle est attentive aux moindres details et manipule l,echiquier conformement a ses desseins. Elle semble repeter, cette fois activement, la scene traumatique, mais depourvue maintenant de son caractere traumatique. Il serait possible de penser a une compulsion a la repetition, telle que la presente le modele freudien des nevroses traumatiques : se rememorer, repeter et elaborer en un au-dela du principe du plaisir, pour neutraliser le trauma.

Lacan ne considere pas ce montage comme une repetition : *Ce n,est pas l,evenement, mais un noeud qui ici se refait la. Et c,est ce que ce noeud enserre qui proprement ravit.* (33) *() non pas repetitions signifiantes, mais un objet qui se presente, ou la jouissance se localise.* (34) Ce noeud, qui se refait dans le montage amoureux, permet non pas la rencontre d,un mot qui manque, mais l,eternisation d,une scene qui n,aurait pas du se demonter *quand l,aurore arrive avec une brutalite inouie* (35).

Ce montage a suffi a fournir une nouvelle modalite de stabilisation chez Lol. Si dans un premier moment sa stabilisation s,est realisee sur la base d,une automatisation du mimetisme a deux, d,un transitivisme, dans le desert, elle s,effectue cette fois dans une relation activement construite a trois, qui lui redonne un souffle de vie.

Contrairement a ce que l,on pourrait attendre, le mode de tamponnement de l,operation forclusive ne s,est pas realise chez Lol par la construction d,un delire, mais par la realisation d,un fantasme. Pourrait-on considerer ceci comme une suppleance a la forclusion du Nom-du-Pere ? Cette solution est-elle cliniquement possible, viable ?

Quoi qu,il en soit, ce montage ne peut durer eternellement, car les partenaires ne restent pas immobiles : Jacques Hold menace de se separer de Tatiana, Tatiana decouvre le triangle, Jacques Hold veut rester avec Lol V. Stein...

Lol et Jacques se trouvent dans une chambre d,hotel a T. Beach, ou a eu lieu le bal :

*Allongee elle ne bouge pas. Elle est inquiete. Elle est immobile, reste la ou je l,ai posee. Elle me suit des yeux, comme un inconnu (...). Qui est-ce ? La crise est la. Notre situation en ce moment, dans cette chambre ou nous sommes seuls, elle est moi, l,a declenchee.
- La police est en bas.
Je ne la contredis pas.
- On bat des gens dans l,escalier.
Je ne la contredis pas.
Elle ne me reconnait pas, plus du tout.
(...)
- Qui c,est ?
(...)
Apres, dans les cris, elle a insulte, elle a supplie, implore qu,on la reprenne et qu,on la laisse a la fois, traquee, cherchant a fuir de la chambre, du lit, (...) et il n,y a plus eu de difference entre elle et Tatiana Karl (...).* (pp. 218-220)

Le narrateur decrit une crise psychotique qui dure toute la nuit : calme, inquietude, perplexite, stupefaction, desorientation, apparition de phenomenes elementaires sous forme hallucinatoire et interpretative, agitation psychomotrice. *Qu,est-ce que lui, Jacques Hold, veut de moi ? Que suis-je dans son desir ?* Lol se trouve confrontee au demontage de son montage. Ce qui n,a pas ete symbolise reapparait, avec une certitude, dans le reel : *La police est en bas*, *on bat des gens dans l,escalier*. Surgit alors une forme verbale indeterminee (*on bat*), *indiquant le sujet mort, neutralise, elle-meme morte, disparue, qui ne sait pas si c,est elle-meme ou une autre* (36). En meme temps, surgit une experience de signification personnelle, autoreferente, (*la police est en bas*). A cet instant, Lol devient clairement folle. Au matin, elle semble normale.

Sa crise a dure une nuit. Elle pourrait etre caracterisee comme une bouffee delirante ou, en utilisant la terminologie du CID 10, un trouble psychotique polymorphe aigu avec symptomes de schizophrenie (F23.1). Pour Marguerite Duras, Lol a trouve la guerison : elle peut enfin, apres la crise, parler de tout ce qui s,est passe, de Michael Richardson, du bal... Sa crise semble avoir eu un effet de guerison. Lol, apres avoir traverse le purgatoire, se serait purifiee, aurait ete sauvee.

*La douleur disparait. (...) Elle se tait. C,est fini, vraiment. Elle peut tout me dire sur Michael Richardson, sur tout ce qu,elle veut.* (37)

Le deroulement du livre sur plus de dix ans presente d,un point de vue psychiatrique et psychanalytique les phenomenes suivants : a) les antecedents : *une personnalite as if* ; b) un episode caracterise par la depersonnalisation, la derealisation, un etat crepusculaire/dissociatif ; c) un episode melancolique qui se dedouble en ; d) un episode catatoniforme ; e) une stabilisation *a deux* ; f) une stabilisation *a trois* ; g) un episode de bouffee delirante ou un trouble psychotique polymorphe aigu avec symptomes de schizophrenie ; h) guerison ?

Ainsi, d,un point de vue retrospectif, Lol presente une evolution psychotique en quatre episodes, avec des expressions phenomenologiques distinctes, le second se dedoublant en un troisieme, puis deux stabilisations et une guerison presumee. Il est difficile d,entrevoir, a priori, un *bon denouement* dans ce complexe de phenomenes psychopathologiques.

Marguerite Duras propose une fin qui semble contradictoire par rapport a l,evolution decrite tout au long du roman et, pour Lacan, *parait faire une fin moins decisive* (38). Si nous la prenons au pied de la lettre, Lol aurait enfin symbolise ce qu,elle n,avait auparavant jamais symbolise.

Marguerite Duras ecrit une fin presque heureuse, adoucissant ainsi la tragedie de Lol : *Elle dormait dans un champ de seigle, fatiguee, fatiguee par notre voyage.* (39)

Cliniquement, cela semble peu probable.

Traduction : Alain Mouzat