World Association of Psychoalanysis

 

Acte et subversion du savoir

Dominique Laurent

S,autoriser de soi-meme

S,autoriser de soi meme est un acte qui verifie une autonomie, celle du sujet a l,egard de ses determinations. Il s,agit la d,un sujet qui a franchi la barriere du narcissisme et ses coordonnees imaginaires, la barriere des determinations symboliques, et qui a touche a la barriere reelle du choix de jouissance. Nous pourrions dire que c,est une facon d,apprehender l,analyse comme depouillement, ascese laique, obtenue par un *vouloir savoir* la verite sur le desir et la jouissance. La problematique de l,acte dans son rapport a la determination retranscrit pour nous ce qui s,inscrit en philosophie sous la rubrique de la liberte.

Pour Heidegger, le concept de *liberte negative* ne se determine que si l,on indique a partir de quoi l,homme libre est independant. Il est un etant libre, independant du monde et de Dieu. En s,inspirant de cet horizon, nous dirions que ce qui s,autorise de soi-meme est un etant, une pure existence separee de toutes ses coordonnees reelles, symboliques, imaginaires, un etant qui ne s,autorise que de son depouillement. Ce serait un sujet reduit a son *etre pour la mort*. C,est a partir de la que l,on peut saisir pourquoi Lacan considere que l,acte de celui qui ne s,autorise que de lui-meme, *l,analyste*, a la meme structure que le suicide. C,est la clinique de l,etre pour la mort telle qu,elle apparait dans la conference de Louvain selon l,aporie : vous supportez la vie parce que vous pensez que vous pouvez vous suicider.

Pour Kant, que vous avez travaille a l,ELP a Barcelone, il y a aussi la voie du depouillement dans le chemin qui conduit a l,autonomie. Ce depouillement suppose la deconstruction du sujet cartesien. Comme le commentait J.-A. Miller (1) dans ce seminaire, le sujet cartesien, punctiforme, vide de toute representation, trouve sa place dans la raison pure, dans la verite mathematique garantie par Dieu. L,action de ce sujet se retrouve resorbee dans la pensee qu,elle soit mathematisable, rationnelle, scientifique. Elle apparait comme ideal de l,action calculee, comme conclusion d,un raisonnement d,ordre divin. Pour Kant, l,action humaine ne peut pas se deduire de ce modele-la ; il a le desir d,autre chose. Cet autre modele suppose que le sujet ne soit pas vide de ses representations, de ses pensees, mais que les objets empiriques soient vides de leur causalite pour rendre compte de l,action. Pour qu,il y ait certitude, il faut que ce ne soit pas l,objet empirique qui determine l,action, qui la cause.

Ce vidage effectue, quelque chose reste que l,on ne peut pas faire disparaitre dans le sujet : c,est l,inscription de l,imperatif moral comme voix de la conscience. L,imperatif universel est la transcription la plus correcte de l,imperatif moral. Le *agis de telle maniere que la maxime de ta volonte puisse toujours valoir en meme temps comme principe de legislation universelle* est a entendre, selon Kant, comme autodetermination, comme *auto-activite absolue* (2). La liberte de la volonte consiste ainsi dans la propriete qu,a la volonte d,etre a elle-meme sa loi (3). Le concept positif de la liberte signifie alors autonomie de la volonte, auto-legislation.

Le passage a l,acte analytique est la manifestation d,un sujet qui ne se guide plus sur les objets empiriques du desir tels que le fantasme les lui presente. En s,inspirant de l,operation kantienne, nous pourrions dire que l,acte analytique se defie des prestiges de l,amour, meme s ,il est concu comme la forme la plus haute du lien avec l,autre qui permet de *faire condescendre la jouissance au desir*. Dire que l,on *vide de jouissance les objets de chacun* veut dire qu,a partir des contingences rencontrees, on tire une loi *mathematique*. La ou Kant voyait dans la loi universelle, loi ethique, le guide de l,action de l,homme libre, la ou Freud voyait dans le principe de plaisir et son au-dela le ressort de l,action humaine, Lacan oppose avec le matheme du fantasme, l,extraction d,une formule singuliere qui est le guide cache de l,action de chacun.

Quels que soient les merites de l,objet d,amour, il permet que de cet attachement se degage une formule par laquelle le sujet lui est rattache. Pour tout sujet, dans cette perspective, il est possible d,extraire la formule par laquelle il se relie a son partenaire-symptome. Alors que l,on ne peut pas ecrire le rapport sexuel homme-femme, qui reste vide, on peut neanmoins extraire le texte de ce qui en prend la place. L,acte analytique soutient cette perspective-la.

La contingence du choix amoureux du sujet viendra ainsi indiquer ce point qui est aussi point de vide d,ou s,imposera pour le sujet une certitude. Lacan parle de cette operation comme d,un *point de rebroussement*, veritable appui sur le vide qui permet d,inventer une nouvelle relation a l,Autre. La passe, la production de l,analyste, la traversee du fantasme designent le moment ou le sujet rencontre une certitude qui, si elle est ferme, constante, le detache et permet de guider son action sur rien d,autre que le symptome. C,est la certitude qu,il n,y a rien dans le monde que des symptomes.

En somme, le moment cartesien de l,analyse qui reduit les representations en essaim, au pur battement signifiant, s,adresse au sujet des formations de l,inconscient. Le moment kantien, quant a lui, en ramenant les objets a leur contingence, degage la loi formelle du fantasme. La certitude de l,analysant procede d,un arret du dechiffrage signifiant inconscient et de son rebroussement en chiffrage de la jouissance. Le point de rebroussement fait de cette structure un veritable appareil. Il est chiffrage, un nom du symptome. Ce symptome contracte a l,extreme, separe de la chaine signifiante, est ce avec quoi le sujet chiffre l,indechiffrable profond de S (A)barre. Il appareille la jouissance de la parole d,avant le langage du sujet avec un autre qui n,est plus l,Autre consistant du fantasme, celui qui est imagine depositaire de la jouissance. Cet Autre inedit serait celui de l,inconsistance. C,est une operation de reduction qui se fait non pas au profit du *je suis*, mais du *je jouis*. Est-ce que je veux cette certitude-la, et la faire partager ? C,est ce que s,autoriser de soi-meme comme analyste verifie. On apercoit ici toute l,antinomie de l,essence de la pensee saisie a partir de l,inconscient et de celle de l,acte. D,un cote le doute, de l,autre la certitude comme le soulignait J.-A. Miller (4).

La pratique de l,acte

Si l,acte reprend la question de la liberte, il ne se concoit pas pour nous comme acte gratuit, mais comme visant la pure contingence du choix de jouissance. L,acte repond en ce sens au traumatisme. Le traumatisme a valeur d,irruption. L,acte analytique ne s,occupe que du pur traumatisme de la langue, que de cette affaire de paroles comme trauma. L,acte est ce qui repond au traumatisme de la langue, comme le developpait E.. Laurent (5) au recent Colloque sur le symptome a Nantes. Le discours du maitre fixe le sujet traumatise a des signifiants-maitres, le sujet hysterique a S barre, l,universitaire au savoir. L,acte analytique ne s,interesse qu,a la consequence de ce trauma, la jouissance elle-meme, et donc a ce qui est au poste de commande. Cette orientation est celle qui doit presider a la formation de l,analyste. Elle est celle aussi de l,analyste dans son acte. L,acte doit viser la jouissance a partir des coordonnees du langage. L,AE obtient une certitude. Pourtant, il se pourrait bien qu,il ne pratique pas la psychanalyse. S,autoriser de soi-meme comme pur produit de l,acte analytique s,enoncerait par la decision d,arreter l,analyse et de prendre en mains son destin ou sa charogne. Si s,autoriser de soi-meme surgit a la fin de l,analyse, c,est que cette autorisation est en reserve au debut de l,acte dans lequel le sujet s,insere comme analysant. Cette reserve se manifeste d,ordinaire comme defaut du sujet dans son rapport a la dimension de l,acte. Ce defaut d,autorisation se verifie par les multiples entraves, empechements, difficultes symptomatiques rencontres par le sujet dans son existence. La certitude obtenue a pour effet que l,AE, le plus souvent, confirme son engagement dans la pratique analytique. Cet engagement s,y revele comme un choix force, malgre la destitution du partenaire. Le point de rebroussement obtenu par l,operation de reduction de l,acte analytique, peut ainsi faire servir le choix de jouissance apparu a une fonction de desir.

C,est un vouloir acephale. La perspective de celui qui s,adresse a l,analyste parce qu,il veut devenir psychanalyste est d,une tout autre nature. Il est possible qu,il soit produit comme tel au terme de l,analyse, mais le vouloir n,est plus le meme. Lacan dit que l,on ne peut pas vouloir ca, on y est conduit. Sommes-nous encore sensibles, a l,epoque des psychotherapies de masse, au scandale qu,introduisait Lacan ? Comment peut-on vouloir se faire rebut ? Quelle distance a l,egard de l,universel faut-il avoir prise ?

Que dire alors des analystes qui s,autorisent comme tels avant la fin ? Ils s,autorisent de symptomes leves, d,identifications traversees, d,un apercu pulsionnel, mais nous pourrions dire sans exces qu,ils s,autorisent de leur fantasme en tant que non formule. C,est a partir de ce point d,obscurite qu,ils analysent. L,identification a l,analyste prend alors tout son poids. Lacan, dans la lecon du 22 novembre 1967 du seminaire sur l,acte analytique appellent analystes *ceux qui cet acte le pratiquent c,est-a-dire que c,est cela qui les definit, ce que d,un tel acte sont capables, capables de facon telle qu,ils puissent s,y placer en tant que professionnels*. Cette formulation comme la suite de la lecon interroge la formation du psychanalyste. Lacan pose le probleme selon deux perspectives inversees et extremes. D,abord celle qui consisterait a penser qu,il n,y a pas d,autre formation de l,analyste que celle d,etre le produit de l,acte analytique. Il faudrait une excellence ideale de l,acte pour dire que nulle autre formation ne soit necessaire. S,autorisant de ces indications de Lacan quelques propositions radicales ont pu etre formulees en ce sens. Mais comme le rappelait J.-A. Miller (6), ces propositions radicales oublient un obstacle de structure. Le statut de l,acte dans l,experience analytique est celui de l,acte manque. Pour Lacan, le seul acte qui puisse reussir est le suicide en tant qu,il permet de se separer definitivement des equivoques de la parole comme de la dialectique de la reconnaissance. L,acte manque dans la psychanalyse resulte de l,emergence renouvelee de la pensee inconsciente dans la pensee, la parole, le corps. *Cette emergence deplace l,acte et lui fait dire autre chose*. Mais diriez-vous, le parcours analytique aboutit a son terme a un point de certitude lie a l,arret du dechiffrage. En ce sens le s,autoriser de soi meme ne serait-il pas enfin un acte reussi ? Ce serait alors une excellence de l,acte qui delivrerait de toute autre formation.

Cette perspective oublie que le point de certitude ne fait que voiler le jeu de fiction dans lequel s,inscrit le rapport a l,Autre, jeu de fiction qui voile l,absente de rapport sexuel et ne devoile que le non-rapport. Ce jeu de fiction ne prend ses coordonnees que du langage pour appareiller la jouissance. Ajoutons ensuite que le s,autoriser de soi meme ne delivre pas l,analyste de l,univers du langage et de la communaute des autres hommes. La structure d,acte manque du *s,autoriser de soi meme* necessite d,en parler avec d,autres. Elle rejoint en ce sens la structure du Witz. La formation de l,analyste au-dela de son analyse n,est elle pas alors a concevoir comme rien d,autre que la poursuite du bon mot. Le dit de Lacan selon lequel *l,analyste s,autorise de lui-memeŠ et de quelques autres* a lui aussi la structure du *Witz*.

Dans cette meme lecon du Seminaire sur l,acte, Lacan dit que *l,acte analytique conduit a quelque chose comme une conversion dans la position du sujet dans son rapport au savoir*. Faut-il entendre dans ce propos de Lacan que l,analyste qui aurait le label *pur produit de l,acte*, n,aurait plus besoin d,aucune formation dans la mesure ou la mise a plat des signifiants maitres est une mise en cause des savoirs en tant que tels ? De la meme maniere, l,analyste doit-il se suffire de savoir qu,il ne sait rien du savoir suppose qu,il incarne pour l,analysant ? Sur ce point Lacan est categorique. Le non su s,ordonne comme le cadre du savoir a la condition qu,opere une logique qui ne rate pas l,articulation en chaine des lettres de l,analysant (7) Ne faut-il pas plutot entendre l,acte analytique en tant qu,il produit une subversion du rapport au savoir par la traversee de ses prestiges comme ce qui permet de mieux situer le savoir necessaire au psychanalyste. Le terme de conversion, employe par Lacan semble introduire cette dimension. Il fait echo a la lecture faite par Heidegger de la liberte kantienne concue comme liberte positive. Elle ne signifie pas ecart vis-a-vis deŠ mais conversion vers... etre libre pourŠ se tenir ouvert pour (8).

Dans la proposition de 67, Lacan precise la nature de ces savoirs necessaires. C,est le savoir textuel des logosciences comme les appelle J.-.A Miller dans son dialogue avec Horatio Etchegoyen. Il constate que *le psychanalyste n,y est pas expert et qu,il vaudrait mieux qu,il le soit meme si c,est de fait plutot court* (9) Le *de fait plutot court* marque la distance entre la formation de fait du psychanalyste et celle qu,il appelle de ses v¦ux. Neanmoins, le savoir textuel, meme court est du moins d,une autre veine que le savoir extrait des manuels. C,est celui qui permet de lire le texte du symptome de l,analysant dans sa singularite. Il s,oppose au savoir des manuels qui procede a coup de generalites, avec les effets psychologisants qu,implique le recours a la visee universelle. Cette voie s,oppose aussi a celle qui consisterait a penser qu,il suffirait de se former au savoir psychanalytique recu, voire a l,enseigner sans faire d,analyse pour s,autoriser a pratiquer la psychanalyse. Cette occurrence n,est pas rare. Elle s,oppose encore a la perspective soutenue a l,occasion par l,IPA d,un automatisme du passage a l,analyste au terme d,un cursus.

Tout savoir qui vaut dans la perspective de *s,autoriser* est celui ou le sujet a mesure la limite du savoir. Il a pese qu,en ce lieu ou il supposait le savoir, il a rencontre le choix de jouissance, ce qui s,ecrit (a)/S2. C,est ce que Lacan designe de la rencontre avec l,impuissance du savoir. Ce n,est que de cette impuissance qu,il y a vraiment autorisation. C,est vraiment *s,autoriser de l,acte manque*.