World Association of Psychoalanysis

 

Le corps décerné

Agnès Aflalo

« .. le corps ... c¹est le langage qui.le . décerne .. » . Cette phrase est extraite de Radiophonie à la page 409 des Autres Ecrits . Cet Ecrit de Lacan ainsi que les Séminaires XVI et XVII qui lui sont contemporains représentent un nouveau virage dans l¹enseignement de Lacan . C¹est en effet à ce moment là que Lacan introduit la jouissance comme nouvel effet du signifiant. C¹est le cinquième paradigme de la jouissance ou jouissance discursive , isolée par Jacques Alain Miller à son Cours en 1999 et publiée dans le N°43 de la Revue La Cause Freudienne .

Ce nouveau paradigme de la jouissance est nécessité par une nouvelle définition du langage tel que le signifiant a non seulement des effets de signifié mais également des effets de jouissance. Cela comporte que le symbolique perd son autonomie qu¹il avait depuis le début de l¹enseignement de Lacan et cela implique corrélativement une nouvelle définition du corps. Les deux composantes du corps résultent maintenant de l¹articulation signifiante: d¹une part le corps comme signifiant et d¹autre part l¹objet de la pulsion comme hors-corps ou extime au corps . (Le Séminaire XVI).

C¹est ce que comporte me semble - t- il cette phrase de Lacan que le langage décerne le corps. Il s¹agit de rendre compte de ceci que c¹est le langage et seulement le langage qui attribue le corps : « rien que lui (le symbolique) isole le corps.. ». Cette thèse implique en particulier qu¹on ne naît pas avec un corps. On naît avec un organisme mais pas avec un corps . Dire que le corps n¹est pas premier ne surprendra pas le lecteur attentif des Ecrits . En revanche , attribuer le corps au langage et à lui seul a de quoi surprendre.

Le terme décerne peut peut-être nous éclairer .Eric Laurent avait jadis commenté cette page de Radiophonie à son Cours. Il avait fait valoir les nuances sémantiques que comporte « décerner ».

Nous les reprenons ici. Ce terme appelle trois remarques:
- d¹abord, le corps se présente comme un attribut, il est du registre de l¹avoir et pas celui de l¹être. Décerner est ce qui est donné comme avoir.
- ensuite, dans décerné , il y a cerne. Le fait de tracer un cerne c¹est isoler un moins. Ici nous dirons un moins de jouissance produit par le signifiant.
- enfin, décerner c¹est attribuer quelque chose qu¹ Œil n¹y avait pas avant . Nous dirons que ce quelque chose est double: d¹une part, un plus-de-jouissance produit par le signifiant. C¹est l¹objet a que Lacan appelle maintenant plus-de-jouir et d¹autre part le corps comme corps de signifiants.
Pour rendre compte de l¹attribution du corps par le langage , il faut spécifier ces deux fonctions du « moins » et du « plus » du point de vue de la jouissance comme effet du signifiant.

1 - La fonction » moins de jouissance » du signifiant

Lacan reprend le commentaire de l¹Au-delà du principe de plaisir à son Séminaire. Ce lien de la jouissance et de la répétition, Lacan veut en rendre compte à partir du principe d¹entropie (dégradation de la matière dans un système) comme fonction du signifiant. Cette thèse de l¹entropie du signifiant sur le vivant est une nouveauté. Elle comporte que l¹objet perdu de la jouissance n¹est pas un mythe, c¹est un effet du signifiant. L¹action primitive du signifiant sur le vivant est une perte de jouissance, une négativation de la jouissance .

En conséquence le symbolique perd son autonomie et la question qui se pose maintenant est de savoir comment l¹organisme est pris dans l¹appareil symbolique . Lacan répond à cette question à la page 14 du Séminaire XVII: » le terme jouissance nous permet de montrer le point d¹insertion de l¹appareil . » Ce point d¹insertion du symbolique, c¹est la jouissance. Le symbolique » prend corps » au point où il s¹insère sur le vivant en négativant sa jouissance . C¹est l¹incorporation de la structure symbolique.

La nouveauté consiste à attribuer au signifiant lui même une perte de jouissance .. C¹est une nouveauté par rapport aux Ecrits . Dans sa Position de l¹inconscient , Lacan considérait que la perte de jouissance première était naturelle et non pas signifiantisé A la page 847 des Ecrits il note : »... cette part du vivant qui se perd à ce qu¹il se reproduise par les voies du sexe. » Cette perte naturelle était référée à la perte des chromosomes des cellules sexuelles par rapport aux autres cellules du corps qui en ont deux fois plus . C¹est pourquoi , on pourrait dire en un sens, que lorsque Jacques Alain Miller considère dans sa poste- face aux Autres Ecrits que la jouissance résulte de manipulations langagières et non pas génétiques, il répercute ici une critique du Lacan des Autres Ecrits (1970) par rapport au Lacan des Ecrits (1960) .

2 - La fonction « plus de jouissance » du signifiant: le plus-de-jouir

L¹objet plus de jouir est une nouvelle définition de l¹objet a que Lacan a commencé de développer dans le Séminaire XVI . Il est construit sur le modèle de la pus value de Marx. C¹est pourquoi Lacan peut dire , un peu plus loin dans sa Radiophonie que si l¹appareil signifiant entraîne une déperdition de jouissance » il doit introduire de la jouissance en plus pour que la machine tourne ». Cette récupération de jouissance est nécessaire, elle est induite par le signifiant . Cela montre clairement la déduction signifiante de l¹objet a comme consistance logique . Jacques Alain Miller en a reconstitué l¹articulation dans son Cours Ce qui fait insigne . Et ce n¹est que dans un temps second que cette fonction symbolique est remplie par un morceau de « corps » pour que ça devienne réel. C¹est donc bien l¹entropie qui fait « prendre corps » au plus de jouir.

Ces deux effets du signifiant sur la jouissance peuvent maintenant éclairer pourquoi le langage et lui seul , décerne le corps : le cerne qui constitue le corps est la castration et elle est un effet du langage lui même:
-d¹un côté le corps est décerné comme un attribut: il est le lieu d¹inscription de la marque signifiante qui le fait désert de jouissance En ce sens le corps c¹est l¹Autre du signifiant et cela conformément au corps de l¹hystérique tel que Freud l¹a découvert . Le corps peut se ranger dans la suite des signifiants comme un et pas comme tout car la jouissance ne peut être significantisée. Le signifiant de la jouissance ne peut que tracer un cerne « c¹est le moins-un qui fait le lieu de l¹Autre ».Le cerne du signifiant sépare le corps de signifiant proprement dit du reste de jouissance qui est devient hors - corps.
- d¹un autre côté , il résulte du dépens premier de jouissance , une récupération de jouissance sous la forme de l¹objet a plus -de - jouir . Il vient combler ce manque de jouissance » moins phi « produit par l¹action du signifiant . Il est hors - corps mais il est extime c¹est à dire , articulé au corps . En conséquence la jouissance phallique est hors - corps mais localisée , cernée et les objets de la pulsion restent attenant au corps sans lui appartenir . ( leur structure de bord peut en rendre compte.) .
Cette nouvelle définition du corps montre en quoi la répétition est répétition de jouissance . Elle est animée par le décalage entre moins phi et ( a) . La jouissance du plus - de- jouir reste toujours inadéquate par rapport à la jouissance d¹abord perdue . C¹est ce même principe de répétition qui vaut dans Encore .