World Association of Psychoalanysis

 

UNE TRANSMISSION PAR LE SYMPTOME

Bernard LECOEUR

J ai choisi, bien malgré moi, de faire une lecture orientée du titre de cette journée. En effet, « Ton symptôme et les finalités de l analyse » s est converti en « Ton symptôme et les finalités de l École ». Je dois à Monique Kusniereck de m en avoir fait la remarque et de m avoir ainsi amené à tirer parti de cette erreur e lecture.

Aujourd hui l École est en question, cela n est pas nouveau. Il y a près de quarante ans que cette mise en question s est faite entendre, dès l instant où ce qui l a inspiré fut mis en acte par Lacan. Mais aujourd hui, en septembre 2001, la mise en question dépasse les querelles portant sur le meilleur choix qu il convient de faire pour résoudre l association problématique de la psychanalyse avec le groupe et avec le réel qui l habite. Elle vise l École dans sa vocation à transmettre la psychanalyse et à former des analystes.
C est sans doute le sentiment d une certaine urgence qui m a conduit à fusionner les finalités de l analyse avec celles de l École.

Quel sens donner au terme de finalité qui n objecte pas à ce qu exige une École pour la psychanalyse ?

C est d abord ce qui oriente une action, un projet, comme ce qui le vectorise. Rapportée à l École, une finalité explicite consiste à former mais aussi à représenter les analystes et plus largement à maintenir dans le monde une présence active du discours analytique. Ces finalités, que l on peut dire majeures, positives, sont largement partagées. Recouvrent-elles pour autant ce qu ont de spécifiques les raisons d exister d une École ?

Dans le séminaire XI Lacan utilise ce terme de finalité, si ce n est pour le récuser du moins pour évoquer ce à quoi il s applique. Il s agit d un passage où Lacan s attache à décrire le montage de la pulsion. Ce montage, dit-il, ne doit pas être conçu « dans une perspective référée à la finalité ». Quelle est cette autre perspective dans laquelle se situe ce montage ? C est celle que commande le principe d une mise en série incongrue, sans queue ni tête : une dynamo branchée sur une prise de gaz de laquelle sort une plume de paon etc.& De cela on peut déjà conclure que la pulsion comporte une perspective qui est celle d un trajet se bouclant sur un Ziel, un but, lequel opère nullement comme une finalité. Si tel n était pas le cas la pulsion se réduirait à l instinct. Reportons-nous à l exemple de Lacan.

Un montage pulsionnel orienté par une telle finalité est celui que propose une certaine éthologie . Cela se mesure à l effet obtenu, chez un animal, par la présentation d une forme spécifique, celle d un prédateur, laquelle engendre une réaction plus ou moins appropriée, telle qu une immobilité soudaine, qui sera interprétée comme une réaction de peur. Ce que conteste Lacan par cet exemple c est la perspective où la disparité des images, leur hétérogénéité, n est pas reconnue ce qui implique une homogénéisation du comportement. A une forme particulière, cause unique, correspond un comportement standard de la peur.

Au fond, Lacan rejette la finalité unifiante, celle qui évacue l hétérogène et chemine unilatéralement. Il lui préfère une finalité alternante, qui se transforme, où les fils de la dynamo deviennent plume de paon, la prise de gaz passe dans la bouche de la dame et ainsi de suite... En somme, il nous indique que, pour la psychanalyse, une finalité est en permanence travaillée par le réel qui la traverse.

Comment cela s applique-t-il à l École, comment les finalités qui sont les siennes parviennent-elles à se détacher d une perspective unifiante ?
La réponse passe par la voie du symptôme, par celle qui consiste à décompléter tout ce qui se présente comme autant de moyens offerts à la réalisation de ces finalités. Si bien qu en raison de cette dé-complétude, symptôme et finalité sont rendus irréductibles l un à l autre, ils ne se confondent pas et forment les bornes d un trajet sur lequel évolue la psychanalyse.

Faisons retour au symptôme et à ce qu il décomplète.
Dans l expérience analytique, la réduction sinthomatique est au ressort de plusieurs changements décisifs parmi lesquels le rapport au partenaire et à la pulsion, l insertion dans la parole, le style de la pratique, ne sont pas les moins importants. Pourtant, ce ne sont pas ces aspects du symptôme qui sont à retenir prioritairement comme venant décompléter l École dans ses finalités, mais davantage la disposition nouvelle à l égard du sens, obtenue dans la cure.

Pour saisir ce dont il s agit je vais me reporter au séminaire du 13 janvier 1976 où Lacan fournit plusieurs indications qu il tire du n†ud borroméen.
Dans cette leçon Lacan procède à un réexamen de ce qui opère dans la cure. Il ne s intéresse pas tant au statut de l interprétation qu à son efficacité. A quoi cela tient-il ? À deux opérations qu il choisit de désigner par les termes d épissure et de suture, saisis dans le contexte du n†ud boroméen.

L épissure consiste en un raccordement qui permet à une discontinuité de disparaître, de s évanouir. C est un raboutage, une manière d entrelacer les torons de deux cordes, nous indique le Littré, de telle sorte que le passage du deux au un s effectue sans rupture. Première opération.
La seconde procède de la précédente, il s agit de la suture. Cette seconde opération n est pas tant remarquable pour la fermeture, la clôture, et donc la limite qu elle installe, que pour l effet de surface qu elle engendre, pour peu que l on ai recours à cet artifice de représentation qu est une mise à plat dans le n†ud borroméen. Épissure, comme mise en continuité, et suture comme avènement d une surface fermée, voilà ce à quoi Lacan résume les deux opérations majeures de l analyste, mises en jeu dans la cure.

Dans le cas de l interprétation l épissure que vise à produire l analyste est le raccordement d une formation imaginaire avec le savoir inconscient. C est ce que Freud nous enseigne à partir de sa Traumdeutung. Le résultat de cette épissure, entre la consistance de l imaginaire et celle du symbolique, est une production de sens que Lacan désigne donc comme suture, comme nappage où se conjoignent surface et fermeture.
Cette suture du sens se produit là où jusqu alors la formation de l inconscient faisait obstruction. Mais, remarque Lacan, la mise en continuité que produit l épissure de l imaginaire et du symbolique ne vaut pas pour elle-même non plus que pour la suture du sens qu elle entraîne.

L intérêt du raboutage de I et de S réside essentiellement dans le fait d en engendrer un autre, de permettre que se réalise une nouvelle épissure où le symbolique viendra toucher au réel. Il s agit alors d établir un entrelacs entre le symptôme et un réel, désigné comme parasite, un parasite de jouissance. Là encore, une deuxième suture se produit mais qui, cette fois, concerne la jouissance. Elle la rend possible sous la forme d une j ouis-sens, à écrire en trois mots. Il s agit là d une finalité importante de la cure : rendre possible une jouissance, dont Lacan précise que c est la même chose que d ouïr un sens. Ce n est pas parce que c est la même chose que cela va de soi, ordinairement la compréhension d un sens se met toujours en travers de son ouïr.

Ainsi en va-t-il de ce témoignage qui porte sur la voix, objet focalisant le rapport d un sujet à son père.
Ce témoignage met parfaitement en lumière l une des avancées de la cure, obtenue par le biais de l interprétation. Elle a consisté à amener le sujet au bord du désert d où se profère la voix. « Vous ne pouvez plus me quitter » s entend-il dire par celui qui, dans sa cure, est venu au lieu même de son angoisse. L allègement que suscite cet énoncé est le produit d une épissure entre un laisser-tomber, dont le sujet leste toutes ses relations au semblable, et une fidélité à toutes épreuves, comme garantie symbolique de l Autre. Par cet énoncé vous ne pouvez plus me quitter », le lien du sujet à la cause de l angoisse se trouve ainsi mis en avant. C est par cette avancée que la dimension du sens peut venir cerner le passe-temps favori du sujet étant enfant : s abîmer dans l écoute de la voix du père en train de prodiguer un enseignement.

L épissure entre la chute, imaginaire, et l appartenance, symbolique, n a pas seulement un effet de sens mais comporte aussi une conséquence. Celle d ouvrir une nouvelle perspective où, cette fois, le symbolique se raboutant au réel, l écoute devient le mode de satisfaction pulsionnel du sujet. Se réduire à n être qu un point d écoute du silence de la voix, tel pourrait devenir le chemin, mystique, qui s ouvre alors au sujet, laissant la jouissance définitivement accrochée au vide de l objet.
C est seulement par cette seconde épissure que se pose véritablement au sujet la question du destin réservé à la jouissance. S en fera-t-il la marionnette docile ou choisira-t-il d en faire un certain usage ? En fera-t-il quelque chose qui la rende enfin possible ? C est en effet seulement par un faire que cette jouissance peut être entendue comme j ouis-sens. En la circonstance, celui du témoignage que j évoque, plutôt que d écouter résonner le silence à l infini le sujet apprendra à donner de la voix -ailleurs que dans un désert-, en un lieu qui puisse en transmettre quelque écho.

C est par cette seconde épissure que l on peut reprendre le trajet reliant le symptôme et les finalités de l École.

En effet, contrairement à la première épissure qui s obtient à partir de l interprétation comme réponse de l analyste, la seconde épissure, entre le symptôme et le parasite de jouissance, s effectue à partir d un apprentissage. « Par quelque côté, dit Lacan dans cette même leçon du 13 janvier 76, nous lui apprenons [à l analysant] à épisser, à faire épissure entre son symptôme et le réel ». Cette référence à l apprentissage est d autant plus remarquable chez Lacan qu il en faisait une chose plutôt terrible, en effet pour apprendre il faut passer à travers toute la connerie de ceux qui vous expliquent les choses.

Par conséquent apprendre à épisser le symptôme ne peut que relever d un bricolage qui n en reste pas aux effets engendrés par l équivoque mais les traverse. En retour, cet usage singulier de l épissure comporte une conséquence non négligeable, conséquence analytique par excellence, la dé-cristallisation de l effet du symptôme alors que ce dernier présente, au contraire, sa face d irréductibilité. Là où une coalescence entre un jouir et une trace sonore imposait au sujet le régime du nécessaire, l effet analytique est ce qui fait advenir le symptôme comme une pratique du possible.

Un tel apprentissage car il s agit en effet d un apprentissage-, s il est bien lié à l expérience de la passe dans la cure, n est en rien ponctuel. Il constitue une disposition à apprendre, véritable transmission en acte, qui se prolonge bien au-delà de la cure pour peu qu il soit retenu contre le déjà-connu du fantasme. Dans la transmission que suppose cet apprentissage l accent ne porte pas tant sur la marque comme être muet de jouissance que sur le raboutage, c est à dire le faire, par lequel cette marque résonne, est mise en résonance.
C est ainsi que de la jouissance devient possible. Il s agit d une positivation de la jouissance, pour reprendre l expression utilisée par Jacques-Alain Miller dans son cours de l an dernier, une positivation solidaire de l Autre qui n existe pas. Ce faire n est assurément pas un faire finalisé mais au contraire évidé de toute finalité signifiante. C est un faire sans contenu qui dé-parasite la jouissance en ce qu il la déborde. Il déborde la jouissance que nous pouvons en avoir. C est à ce titre aussi, me semble-t-il, qu il n est pas déplacé de parler à propos de cet apprentissage d une transmission par le symptôme.

En quoi cet apprentissage est-il à même d intéresser l École ?
Il faut reprendre cette question à partir des finalités.

En dehors de celles qui touchent à la formation, à la représentation et au maintien de la présence au monde du discours de l analyste, il existe une autre finalité, essentielle, celle qui consiste à faire de l École un lieu où doit s effectuer une certaine lecture.
Lire l expérience du clinicien, lire l écoute de l analyste, c est en ces termes que Lacan, dans son Discours à l EFP, en 1970, désigne une finalité majeure de l École. En somme, faire de l École un dispositif capable de produire une lecture de l acte analytique.
Mais en quoi consiste une telle lecture ?

Remarquons qu il n y a dans cette finalité aucune prétention à appréhender, comme telles, l expérience et l écoute. Il s agit de les lire et cela à partir de certains repères qualifiés, en 70, de structuraux.
Risquons-nous à appliquer à cette lecture d autres repères et considérons qu elle pourrait s apparenter à celle que l on fait du n†ud borroméen. Est-ce une lecture qui lit ? Est-ce une lecture qui s affronte à du lisible et ferait ainsi consister le savoir ?
C est davantage, me semble-t-il, une lecture qui, faisant l économie de l effet de sens, progresse à seulement vérifier que « ça tient ». Son cheminement n a pas d autre repère que la fonction nouante. Sans s appesantir sur les erreurs, cette lecture sait se faire sensible aux embrouilles, elle tient le plus grand compte de la dimension de l inhibition et de celle du corps qui, loin d être pris pour des signes, sont autant d opérateurs de lecture. C est par cette voie que cette lecture rompt avec l idée de Dieu et avec celle d un déjà à lire, porte d entrée à tous les dieux-lire.

Certes, cette lecture est suspendue à une irréductibilité -il faut que du n†ud il y ait-- ça n est pas pour autant qu elle vise à recenser les conditions de réalisation du nouage. Ce n†ud, en faire la lecture c est en faire l expérience, c est s en remettre à cet apprentissage, toujours à reprendre, qu effectue l épissure du symptôme avec le réel.

C est à ce prix que l École n est plus seulement ce supposé savoir que l on envie, que l on déteste, mais un supposé savoir lire autrement l acte analytique, supposé savoir lire autrement pour lequel Lacan précisait : autrement, en la circonstance, ne signifie rien d autre que manquer autrement.