World Association of Psychoalanysis

 

LOM du XXI siècle

Marie-Hélène Roch

Par souci de me faire entendre, je vais commencer par vous donner la position du travail que je vous expose aujourd'hui. Elle est celle de l'analyste de l'Ecole en exercice. J'en souligne le terme, car l'exercice implique de s'exercer à l'incurable du symptôme qui fait l'analyste et sa nomination ; il cesse, de ne pas s'écrire. Ce qui veut dire qu'on ne se tient jamais quitte du réel et qu'il requiert toujours un dire nouveau, ne serait-ce que pour débattre, par exemple, avec ses contemporains.

Pourquoi Joyce ? Pourquoi choisir ce thème pour mon exposé ? Et pourquoi maintenant ? S'intéresser à Joyce, c'est faire cas, non seulement de sa singularité, mais aussi de son effort et de son talent pour y parvenir. Il est le paradigme de ce qu'une analyse poussée à sa fin isole : Ton sinthome, une qualité du parlêtre. Pourquoi maintenant ? Maintenant, fait partie de la dîme de reconnaissance à l'enseignement de Lacan. C'est, s'interroger sur la place et la fonction de cette conférence de Lacan de 1975, intitulée, "Joyce le symptôme", et éditée par J-A Miller dans le volume, Autres écrits1, à l'occasion de son centenaire. Que cette conférence soit éditée en fait l'agalma du dernier enseignement de Lacan. C'est ainsi que je me suis posée cette question : Qu'est-ce-que la dernière écriture du sinthome change pour un sujet, pour l'analyste, pour la psychanalyse dans ce siècle?


Une communauté d'expérience

Supposons une communauté d'expérience entre Joyce et l'analyste, celle du symptôme propre à chacun, fixant son existence; ceci, afin de faire lien avec d'autres symptômes.

C'est ce que je vous propose d'exposer en prenant comme appui cette conférence de 1975. Son édition met en relief la fonction du symptôme comme appareil du parlêtre. Joyce s'en est fait lui-même l'appareil; il est, selon l'expression de Lacan, symptomatologie; un savant. Son dire magistral démontre la fonction de nouage du symptôme et son acte de nomination. Entre celui qui affirmait qu'il était homme de lettres par nature et celui qui l'a nommé "Joyce le symptôme", il reste ce lien. Joyce avec Lacan introduit le pari de la psychanalyse du XXI siècle. Et que ce texte prenne une place d'honneur dans Autres écrits n'est pas un hasard. Nous avons pris la courbe de l'orientation lacanienne jusqu'au virage où nous sommes maintenant, celui du dernier enseignement de Lacan, de l'absence de capiton, du n†ud borroméen : "mon réel, disait-il". Sous cet angle de l'orientation, nous sommes amenés à penser le symptôme freudien comme une exception. Il est le "seul réel à ne pas exclure le sens".

Cette conférence - et la place que lui donne l'édition dans ce recueil - invite à généraliser les exceptions. Elle laisse comprendre que la singularité de chacun avec sa jouissance propre requiert de lui l'invention d'un dire nouveau au sein du discours où il s'inscrit à fin de transmission.

Joyce, homme de lettres, ne fait pas de son art †uvre poëtique mais, selon le jeu de mot de Lacan, son art-gueil. Disons, qu'il a fait de son rapport à la lettre une jouissance, mais toujours selon le jeu de mot de Lacan : " Il Joyce trop". Je me suis prise à songer que le désir de Lacan, présent dans cette conférence et dans son séminaire Le sinthome, ainsi que sa force ont fait bouger le sens de l'exil de Joyce, lui donnant un accent nouveau, celui de l'exil propre au parlêtre, à lalangue. En le nommant, il l'amène à prendre place dans la liste des noms propres que forment les analystes lacaniens. Il en est le paradigme. Notons encore que la singularité de Joyce a le pouvoir d'établir une passerelle entre ce dernier enseignement et la vaste communauté des analystes que nous formons. De la place où Joyce nous parle, il s'offre à ce que les analystes poursuivent dans la voie où lui-même était orienté, celle d'écrire son rêve, (Finnegans Wake) pour se réveiller "du cauchemar de son histoire", ainsi qu'il l'exprimait. Selon cette communauté d'expérience que nous prônons entre "Joyce le symptôme" et l'analyste se faisant de son analyse, nous pourrions dire de cette analyse qu'elle est son rêve élaboré dans un procès d'écriture; ceci, afin de se réveiller non pas du cauchemar comme l'est le réel sans défense de Joyce, mais de la tragédie ou du comique de son histoire. Le réveil, quoique partiel, de la névrose peut permettre de ne plus sous-estimer comme le fait l'occident, l'appel de soif collective d'auto destruction et de sacrifice humain tout à fait contemporain. Attachons-nous maintenant à ce qui pourrait faire expérience commune avec Joyce, en soulignant les paradoxes que cela implique, et racontons l'histoire.


"Il coupe le souffle du rêve"

Allons au plus extrême, au plus sérieux des exilés : "Je nomme", dit Lacan, "Joyce le Symptôme". Le 16 juin 1975, dans sa conférence qui eût lieu à la Sorbonne à l'invitation de J. Aubert, il nous fait part de la finalité de sa tâche, de son dessein : "L'important n'est pas pour moi de pasticher Finnegans Wake- on sera toujours en dessous de la tâche -, mais c'est de dire en quoi, je donne à Joyce, en formulant ce titre "Joyce le Symptôme", rien de moins que son nom propre, celui où je crois, qu'il se serait reconnu dans la dimension de la nomination".2 C'est une supposition, ajoute-t-il. Il se serait reconnu s'il avait pu lui parler encore en 1975.

Joyce a poussé son symptôme à son état suprême, affirme Lacan; c'est-à-dire, jusqu'à pousser l'inconscient hors sens. A ce stade, le symptôme ne concerne pas le lecteur; Joyce ne se soucie pas de le charmer. La lecture reste fermée aux émotions et retrouvailles car elle est insensible à nous faire vibrer. Lire Joyce pourrait soulever quelques résistances, si on ne prête pas attention à la rigueur de son travail; rigueur qui nous retient et nous attache. Lacan la souligne et la met sous le signe de la création, démonstration de Joyce qu'il maintient au niveau de sa consistance logique . Ajoutons avec le sérieux du jugement qui fonde son choix, celui d'être un hérétique de la bonne façon. A cet état suprême, son symptôme aurait un pouvoir, celui de réveiller. Est-ce le rêve de Joyce ou de Lacan ? Peut-on se réveiller de l'inconscient qui fait notre réalité comme du roman qui fait la littérature ? Lacan n'y croyait pas, il le désirait ; et il s'y exerçait. L'exercice implique qu'on bafouille, qu'on s'embrouille, c'est ce qu'il montrait quelquefois avec sa dernière trouvaille, le n†ud. De là, il pouvait dire, par exemple, que ce qui réveille, c'est bien quand nous ne comprenons pas. Appliquons ce principe et isolons quelques traits de cette conférence. D'abord une question : Pourquoi Lacan se fait-il aussi "artificier" que l'est Joyce ? Le texte est truffé de jeux de mots, d'assonances, d'essais phonatoires, d'initiales. Lacan pousse les effets de voix du signifiant, injecte bruit, son, air, ce qui donne l'idée que, pour lire Joyce, il faut le faire à haute voix. On peut isoler aussi la définition du symptôme comme événement de corps, comme J-A Miller3, l'a fait de façon décisive, en 1999; interroger sa place dans la conférence et sa fonction, surtout quand on sait que Joyce ne s'est pas prêté à l'événement de corps.


LOM de base

Ouvrons la conférence aux pages 565 à 570. A cette date, l'inconscient s'évanouit pour devenir le parlêtre; l'homme s'écrit phonétiquement LOM avec trois lettres ; trois comme le n†ud. N†ud de quoi,? Lacan ne dit pas de quoi, il ne le sait pas il se contente d'exploiter la trinité. Le réel, le symbolique, l'imaginaire noués de façon borroméenne, afin qu'ils tiennent ensemble, formeront LOM de base selon son expression. LOM de base " c'est celui cahun un corps et nan-na Kun. Faut le dire comme ça : il ahun&, et non il estun (corps niché) & Lacan nous ramène, âne égaré, à notre troupeau; car avoir un corps, c'est bien sûr parler avec son corps, ahun&, quand il parle avec son être, il bafouille car l'être est plein de sens alors que le sens, il faut le savoir, n'est pas a priori. Il faut admettre cette formule : LOM a, au principe. Pourquoi ? (Autre thèse de Lacan) : Ça se sent, et une fois senti, ça se démontre. Marquons le virage maintenant, celui du réel, la marque de l'avènement de la parole, la dîme de chair. Car, parler avec son corps, encore faut-il en payer la dîme. Si elle ne se paye pas, il y en aura d'autres pour le faire. Le Saint, lui-même, a besoin de charité pour sa subsistance, d'un vêtement pour le soin de son corps. Lacan ne le tient pas quitte du réel. Même un Saint ne peut jouir gratis, du fait de la langue. Reconnaissons que c'est toujours un évènement de corps et qu'il est contingent. Il est contingent d'avoir un corps et de pouvoir faire quelque chose avec.

Autant de thèses qui trouvent à consister derrière ce titre "Joyce le Symptôme" de façon paradoxale. Joyce, n'est-il pas pour Lacan, "le désabonné de l'inconscient"? C'est Joyce, défait de l'événement qu'aurait dû constituer, pour lui, la fameuse raclée de ses camarades, souvenons-nous en. C'est Joyce non marqué de l'événement de corps; détaché. Comment se faire une identité sans la marque de l'inconscient, sans que le symptôme ait pris corps ? Ce serait oublier le dessein de Lacan, celui de reconnaître en Joyce, Joyce le Symptôme. Un nom de LOM, ainsi que le savoir faire de l'artiste. Il lui faut du talent pour fabriquer LOM avec de lalangue et toucher en nous ce qu'il peut y avoir de plus vivant, la création, osons le dire, qui se tient nichée en chaque homme. LOM est un nom du savoir faire de l'artiste. Un self-made-man. Voyons comment.


Au commencement le lapsus, un nom de La Femme

Lacan a dix-sept ans lorsqu'il rencontre pour la première fois Joyce chez Adrienne Monnier. Il en aura vingt à la première lecture de la traduction française d'Ulyses à laquelle il assistera. Il n'appelle pas hasard ce qui nous pousse de-ci de-là, car il n'y a de hasard pour le sujet parlant que tramé par le discours de l'Autre. Parler est le lieu qu'habite la langue seulement vivante de ce qu'un corps la meuve et l'émeuve. Lacan est touché. Bien qu'il lui soit difficile d'en retrouver le fil (mais le fait de rencontrer Joyce n'est pas pur hasard), il ouvre sa conférence en faisant cette confidence : "Je m'excuse, dit-il, de raconter mon histoire. Mais je pense que je ne le fais qu'en hommage à James Joyce." Nous saurons plus tard en étudiant sa conférence, puis son séminaire que non seulement il commente son †uvre, mais qu'il s'en fait le passeur.

"Pouvait-on s'attendre à autre chose d'emmoi : je nomme".

En 1975, à cette date "le vieil homme allègre" (pour reprendre l'expression de J-A Miller) pousse son hommage jusqu'à pasticher Joyce. C'est un exercice de style. Il pourstiche et non pastiche, pour montrer la liberté de l'artiste, habile, en son calcul poétique d'un savoir faire technique, à vider l'évidence, les significations partagées, ce que Lacan appelle la panse du sens commun. L'analyste peut en prendre de la graine et faire comme lui. Dans sa troisième conférence de Rome, il clamait gaiement à son sujet : "Faites comme moi, ne m'imitez pas". Lacan fait comme Joyce, ne l'imite pas, car l'artiste est un grand joueur. Il y a des jeux de mots, non pas à chaque ligne, mais à chaque mot. Un artificier qui nous éblouit par son trait. Mais le sens en est perdu. Qu'est-ce qui se passe dans Joyce ? s'interrogeait déjà Lacan, dans le séminaire Encore. Le signifiant vient truffer le signifié. Or le signifiant, c'est ce qu'on entend. Le signifié, c'est l'effet du signifiant. C'est parce que les signifiants s'emboîtent, se composent, se télescopent que se produit quelque chose qui comme signifié peut paraître énigmatique, mais qui est bien ce qu'il y a de plus proche de ce que nous autres analystes, grâce au discours analytique, nous avons à lire le lapsus. C'est au titre de lapsus que ça signifie quelque chose, que ça peut se lire d'une infinité de façons différentes. Mais c'est précisément pour ça que ça se lit mal ou que ça se lit de travers, ou que ça ne se lit pas. Et cette dimension du se lire, n'est-ce pas suffisant pour montrer que nous sommes dans le registre du discours analytique?" J'ai cité ce long passage, car il engage l'†uvre, l'écriture de Joyce du côté du lapsus. C'est un point de vue éthique. Sous cet angle, on peut considérer que LOM est mordu par lalangue; la langue de serpent, La femme, la première, Eve. Il n'y a pas de parlêtre, sans cette bévue féminine.

Convenons que le lapsus chez Joyce, c'est le n†ud lui-même. Ce point de vue est capital pour l'artiste qui rompt avec le signifiant en faveur de la lettre, forçant, par là, notre admiration et l'intérêt que nous portons à son †uvre. Lacan peut dire de Joyce : "C'est illisible", et ajouter avec ironie : "comme moi, comme mes écrits", mais il peut dire aussi: "ça se lit". C'est ce point qui nous intéresse. Si ça se lit, c'est qu'il n'est pas complètement fou, pas complètement délié, perdu pour nous. L'écriture engagée du côté du lapsus est alors l'équivalent d'une analyse : une série de n†uds dénoués et renoués pour maintenir à distance quelque chose comme une psychose. Lacan pourra suivre - au cours des nombreuses séances de son séminaire (" cf Le sinthome") - le work in progress de Joyce, comme lui-même s'exprimait.


Faire confiance à lalangue

Tâchons de répondre à la question : Pourquoi Lacan cherche-t-il à se faire aussi artificier que l'est Joyce, à user de la phonétique, de l'émission du son dans le mot ? Parce que l'assonance fait lien; et on peut supposer que Joyce attendait son lecteur pour être vocalisé, phonétisé, comme sa présence d'acteur pour faire passer la démonstration. Montrer, par exemple, que cette jouissance primitive de la parole au joint du parlé et de l'entendu fait symptôme chez Joyce. L'effort d'une parole qui fait symptôme semblerait s'être imposé chez l'artiste dès ses premiers essais. Dans Portrait de l'artiste, dans Ulysse, et Finnegans Wake, "il est difficile de ne pas voir", insiste Lacan, "qu'un certain rapport à la parole lui est de plus en plus imposé, au point qu'il finit par briser, dissoudre le langage même, par le décomposer puisqu'il n'y a plus d'identité phonatoire". Quand Lacan écrit phonétiquement LOM, il faunétique ( faun) comme Joyce et montre quelle est la mesure de la langue. C'est" l'eaubscène à écrire eaub, pour rappelez que le beau, c'est pas autre chose." Sous l'effort de parole, Joyce faunétique & au point où nous avons du mal à le suivre, car il fait passer l'inconscient, l'Autre scène, au réel, jusqu'au déchet de la lettre, litter, à des fins de jouissance pure.


L'SKbeau

Quelle que fût l'insondable décision de l'être, derrière le détachement de l'ego de Joyce à la source de l'†uvre et son rejet de l'inconscient, nous pourrions pourtant avancer que Joyce paye la dîme; mais sans en avoir le moindre soupçon. Il la paye d'une erreur. L'erreur consiste à prendre comme but de son art la nature, lalangue, alors qu'il est le parlêtre de nature qui en refuse les mots. Ca fait symptôme pour lui.

Il lui manque l'escabeau et Lacan va s'amuser avec ce marchepied signifiant "l'escabeau" pour se moquer, d'abord un peu du névrosé. L'escabeau est un instrument plutôt modeste qui offre de grands services pour s'élever du sol. Mais une fois que l'homme se tient debout, il s'croit, "hissecroibeau", l'homme. Lacan ironise, conseille de "l'écrire hessecabeau" ce qui laisse entendre la copule de l'être et ses enflures, ses fantasmes de puissance (esse-cabot).

Joyce détaché du corps, quant à lui, voulait ne rien avoir, sauf le dire magistral. L'†uvre est l'S.k.beau de LOM. Lacan, notons-le, écrit L'Skbeau avec des initiales; l' instrument est réduit à ses trois lettres S, K, beau. L'†uvre promeut LOM, et supplée au lapsus du n†ud, là où fait défaut le narcissisme. L'†uvre n'est pas faite pour la communication, le beau ou les retrouvailles, elle est son art-gueil. Elle fait le Troisième, la mesure du n†ud qui fait LOM, car l'imaginaire "on ne peut pas le laisser tomber" comme Lacan l'affirme dans "La note italienne". A cause de la dijonction du symbolique et du réel, il est à renouer.


La psychanalyse, nouvelle litturaterre

Lacan avance vers le plus précieux sa singularité, sa lettre hors signifié ayant réussi à entrer dans la cité du discours dont Joyce est le maître. Quand Lacan dit dans Encore que "la lettre est radicalement effet de discours", c'est à Joyce qu'il pensait. L'†uvre en place d'agent commande le travail à la chaîne des universitaires. Les énigmes ne cessent de faire problèmes à la littérature, c'est ainsi qu'elles la laissent sur le flan. Nous pouvons le comprendre ainsi." La réveiller, c'est bien qu'il en voulait la fin", conclut Lacan.

L'†uvre avait-elle besoin d'être publiée ? Pas nécessairement. Le sinthome oui, le nécessitait. Que Joyce ait voulu sa publication, c'est une question qui a pu rendre perplexe Lacan. Dès lors, elle est une agrafe ( elle fait le quatrième) qui épingle le symptôme comme social, lui laissant enfin une entrée. C'est ce que Joyce appelle son tour de farce. Son dire magistral est plutôt pour Lacan tour d'écrou qui libère et serre en ses tours la réserve, montrant ainsi qu'un nouage est possible sans père, à cette condition bien sûr de s'en être chargé. A la force du dénouage et renouage, le sinthome (écrivons-le de sa dernière écriture), élève la condition d'artiste à ce paradigme: se faire fils nécessaire.

Poètes! vos papiers! chante Léo Ferré.

La lettre prend à revers l'inconscient, elle le pousse dehors. Avec Joyce, on peut se prendre à rêver que le roman cesse. Cessant, il cesse de ne pas s'écrire pour s'ouvrir à la nouvelle litturaterre qu'est la psychanalyse, rendant notre communauté encore plus vaste d'y accueillir les nouveaux poètes. C'est l'offre que Joyce nous fait, et si on suit la leçon de Lacan, ce serait commencer par faire de l' S.K.beau du dire, son seul instrument. Soyons clairs, il n'y a d'escabeau du dire pour le névrosé que scabeaustration. ( aller le vérifier, dans Autres écrits)

Lacan s'est appliqué à Joyce dans le sens où l'on peut dire que la psychanalyse s'applique à l'art. Que Joyce ne soit pas passé par l'expérience d'une analyse ne veut pas dire pour autant que sa lettre se fasse sans la psychanalyse. Et que Lacan se soit laissé prendre à la lettre de Joyce, c'est un fait de parlêtre.


Le Self-made-man

Quelles conséquences pour l'avenir de la psychanalyse a pu prendre cette rencontre rencontre manquée entre Joyce et le 5, rue de Lille; rencontre néanmoins réussie d'avoir formé ce lien à deux, et ceci en quelques séances et ceci pendant cinquante trois ans; depuis cette première rencontre à dix sept ans. Nous ne saurons qui des deux dans cette création est Faust ou Méphisto . Qui des deux a chuchoté : "Joyce coupe le souffle du rêve". Mais nous sommes d'accord pour dire que ce lien a formé l'événement du XXI siècle, LOM, le self-made-man et fait apparaître l'avenir du symptôme comme seul réel à tenir en éveil. Que Joyce l'ait soufflé à Lacan n'est pas un paradoxe, quand on s'applique comme lui à se faire fils nécessaire pour l'avènement de LOM.

Lisons, encore une fois, la définition du symptôme : "Laissons le symptôme à ce qu'il est : un événement de corps, lié à ce que : l'on l'a, l'on l'a de l'air, l'on l'aire, de l'on l'a." Ça se chante à l'occasion, Joyce (de s'accomplir comme Symptôme, de le faire sien) ne s'en est pas privé.

À la fin de la conférence, Lacan nous ramène à nos évènements de corps pour mettre en relief la spécificité de la place de Joyce. La série est ouverte. Elle commence par le symptôme hystérique qui n'est pas le privilège d'une femme bien que ce soit des hystériques symptômes qu'a pu prendre pied l'analyse. Il se déduit du parlêtre, il est "symptroumatologie". Lacan résume : "C'est le symptôme pour LOM de s'intéresser au symptôme de l'autre comme tel". Ce qui n'exige pas le corps à corps.

Le symptôme femme par contraste, c'est d'être symptôme d'un autre corps. S'accomplir, se faire, au féminin définissent la fonction de partenaire-symptôme. Il ne suffit pas d'avoir un corps, de croire qu'on en dispose et par la grâce de cette disposition l'offrir à un autre; dans cet accomplissement, il s'agit d'être. Etre femme, à l'occasion, ça peut arriver. C'est par ce tour de s'accomplir comme symptôme et de s'offrir que Lacan peut dire de Joyce qu'il se tient pour femme à l'occasion, tout en sachant bien qu'il ne choisit pas la voie du "pousse à la femme" comme "Le président Schreber", il n'est pas femme de Dieu. Il choisit "le dire à la pointe de l'inintelligible".

La morale de l'histoire, de Joyce avec Lacan, c'est de savoir le poids du corps propre, une jouissance de la langue à exclure le sens. Joyce en témoigne en martyr de la langue. Lacan s'y exerce car il a ce goût de la langue, la sienne, la Langue française. Cette jouissance, "On s'en doutait depuis longtemps, conclut Lacan. Etre post-joycien, c'est le savoir." Nous sommes toujours en dessous de la tâche. Histoire de se hâter.

Sur la couverture du recueil de Lacan, on trouve écrit : "L'avènement du self made man, c'est LOM du XXI siècle. Ce recueil pourrait être son viatique. A le déchiffrer, on saura mieux y faire avec les symptômes inconnus de demain".