World Association of Psychoalanysis

 

Le travail du symptôme

Patrick Montribot

Le « travail du symptôme. » Cette expression n est pas sans évoquer les syntagmes freudiens que nous fréquentons : travail du rêve, du deuil, ou même la formule de « travail amoureux » proposée par Roland Barthes. Tous ont en commun d élever un certain réel au rang de la cause, qu il s agisse, pour les trois cités, de l ombilic, de la perte, ou de l autre sexe. Qu en est-il du réel du symptôme et de quelle manière lui imputer un travail ?

Le piège à libido

L étymologie latine de « travail », tripaliare -, exprime la torture; rappelons qu au Moyen Âge, « travailler » signifiait « faire souffrir », le terme étant réservé soit au condamné torturé, soit aux douleurs de l enfantement. Il y avait l idée de pâtir et de produire. C est un fait que le symptôme conjugue les deux avec une mutation au fil de la cure du « pâtir » vers le « produire. » Le tourment ne veut pas dire qu il n y ait pas satisfaction ; Freud le démontre dans la 23éme de ses Conférence d introduction& Cette satisfaction concerne moins le sujet lui-même que l exigence libidinale de la pulsion qui obéit au Surmoi gourmand, à tel point que le compromis symptomatique, en piégeant la libido des pulsions refoulées, vient « à la place de l activité sexuelle des malade, »1 comme l écrit Freud dans Les trois essais&Mais le gain de satisfaction est partiel ; le bénéfice est bien maigre au regard du pretium doloris à payer, de sorte que l insistance du symptôme se justifie moins par cet effet de gain minimal que par ce qui le cause : il est un processus défensif face à l inconciliable du sexuel ; c est le motif incontournable de sa permanence.

La libido est néanmoins dans le coup du symptôme, mais sûrement pas celle que Freud assimile à l Eros. Il s agit de la libido d avant « Au-delà du principe du plaisir », celle qui fait scandale, celle que Lacan épingle d un certain nombre d attributs pour en corriger l usage alors galvaudé : ici, il la qualifie de « négative », au service de la « Discorde »2, là, il lui donne « un sens mortifère »3, ailleurs, il lui reconnaît une « couleur-de-vide »4&

Ce drainage de libido dans les rets du symptôme suffirait à justifier une dimension travailleuse en terme de coût et de tourment.

Mais le vocable même - « travail du symptôme » - excède cette seule signification car il implique une équivoque. D un côté le symptôme est travaillé, c est le temps d une cure ; d un autre côté il produit lui-même un travail bien au-delà de la cure. Il nous travaille. Examinons les deux facettes de cette polysémie : le travaillé et le travailleur.

Le symptôme travaillé

Travailler le symptôme c est, au sens architectural, le déformer. Ce travail affectant la forme, c est-à-dire l enveloppe formelle, est à la charge de l analysant ; il aboutit à deux résultats que le passant devra faire valoir.

1- fixer la jouissance

J ai pour ma part rendu compte d une « balistique du symptôme »5 à partir d un trajet analytique qui va « du démenti au symptôme. » Il s y est vérifié l opinion empirique de Lacan, pour qui la seule arme dans la cure capable de traiter le symptôme, de le dé-former donc, est l équivoque6 qui n est pas sans effets thérapeutiques j en ai témoigné par ailleurs. Le sens caché du symptôme, d être ainsi atomisé par l équivoque, libère son flot de varités et délivre sa valeur de signifié. Cela soulage, estompe ou guérit. Mais s isole alors du même coup l incurable, rebelle à toute chirurgie signifiante, et à partir duquel ledit symptôme prend valeur de lettre. C est la fonction éminente de la lettre que de fixer la jouissance. Non seulement le symptôme piège la libido, mais dès lors qu il a été « travaillé », il fixe « littéralement » la jouissance. C est une première acception de ce travail.

2- objecter au démenti

Un tel allègement thérapeutique par dépôt du poids de jouissance ne doit pas nous faire confondre traitement et guérison. La lettre signifie que si traitement il y a, c est un traitement de texte ! C est l enjeu de la passe que de « savoir y faire » avec le texte. Si la guérison complète existait, ce but thérapeutique serait autant l idéal d une passe devenue parfaite - mais alors sans transmission aucune ! -, que la promesse d une psychanalyse vouée d après Lacan (dans « La troisième »), à s éteindre « de n être qu un symptôme oublié. »7 Or, tel n est pas le cas. La psychanalyse, loin de s oublier, se transmet. La transmission est rendue possible parce que, justement, « la psychanalyse échoue » - (cf. « La troisième »). La passe est en fait la transmission réussie d un échec du transfert à s opposer à l insistance du réel, à ce qui « se met en croix&pour empêcher que les choses marchent. »8 Se repère également, dans ce même mouvement, un échec à combler l écart définitif entre la vérité et le savoir. Dès 1966, dans les Ecrits, - « Du sujet enfin en question »9 -, « le symptôme représente le retour de la vérité (&) dans la faille du savoir, » chez le névrosé. Mais il nous faut aujourd hui généraliser cette formule, toujours valide au-delà d une analyse conclue. Constater ainsi l échec du savoir absolu hégélien est aussi bien un nom de la castration, ce qui permet à Lacan d ajouter dans ce même texte, que « &la castration est la clef (&) par où se fait l avènement du symptôme. » Il corrèle castration et symptôme. Travailler le symptôme en analyse en fait donc un marqueur de la castration dans ce qu elle a d irréductible. Plus exactement, il objecte à son démenti. Telle est la seconde acception du symptôme travaillé. C est dire si la passe, est un procès désidéalisant qui promeut la castration, élevant cet échec du savoir au rang de l impossible ; c est la condition pour entrevoir une conclusion à cure. La psychanalyse ne risque donc pas d accéder au rang de « symptôme oublié, » malgré les efforts incroyables en ce sens des autres discours. D ailleurs, est-elle un symptôme tout court ? Cette question que pose Lacan à son auditoire de Rome nous conduit à l autre face de l équivoque : le symptôme travailleur.

Le symptôme travailleur

Dans l espace infini qu ouvre la fin de cure, se loge ce renversement dialectique : le symptôme, après avoir été travaillé, va se mettre au travail, ce qu il va nous falloir préciser. Nous allons décliner les modalités de ce travail. J en dégagerai cinq aspects.

1- Inventer le savoir

Le travail du symptôme cesse d être une question strictement clinique et prend une fonction politique au sens large : former des analystes et analyser l expérience de l Ecole. Il y a une implication directe du symptôme dans ces deux taches qui sont les piliers de la transmission.

La mandature de l A.E. est le temps requis pour nouer le versant clinique du témoignage ( comment le symptôme a-t-il été travaillé ?) au versant politique (comment va-t-il travailler ?) -, à quoi s ajoute un troisième versant nécessaire à faire un n†ud : l élaboration épistémique qui fait la sueur de l A.E. La production du savoir pérennise l ordre du Bien-dire après une analyse. Il ne s agit pas de produire une théorie, mais de la bousculer. J.-A. Miller signale dans son cours10 que tout théorie est marquée par le refoulement, et qu un certain « je ne veux pas savoir » préside fatalement à la transmission. Ce que l A.E. peut alors faire de mieux consiste à produire des bouts de savoirs qui soient autant de parcelles arrachées à ce dont il ne veut rien savoir. Il ne doit pas oublier davantage que si la castration est le hiatus irréductible entre savoir et vérité, les constructions après la passe ne laissent aucun espoir de former un tout par exhaustion. Le savoir insu n est pas totalisé dans le Réel, en attente de révélation. Cela reste vrai après une analyse, et le savoir fragmentaire attendu d un l A.E. relève davantage de l invention que de la trouvaille. C est parce que l invention est une réponse bordant le réel, qu elle prend valeur symptomatique. Elle en a d ailleurs la modalité logique, celle du nécessaire, car, à détotaliser sans cesse les acquis, voire même à les contester, le savoir ne cesse pas de s écrire. Et Lacan n hésite pas dans cette veine à proposer de « réduire toute invention au sinthome. »11 C est quasiment une équation d égalité. Ainsi le travail du sinthome, en première intention, est-il d invention.

2- faire lien

L épistémique, la clinique, le politique ne servent le Discours analytique qu à se nouer ensemble. Parler de l un revient à parler des deux autres. Mais le n†ud à trois ne tient pas, Lacan en démontre « le ratage » en février 1976 ; il faut un quatrième terme, le symptôme, pour assurer l ensemble « d une apparence nodale, »12 selon le mot de Lacan. C est une autre version de la nécessité. Mais Lacan est encore plus précis : ce « ratage du n†ud à trois, dit-il, est équivalent au ratage entre les deux sexes. » 13 Tirons-en conséquence : si le symptôme répare le n†ud à trois, il fait, du même coup, suppléance à l impossible rapport entre les sexes. Répondre au non-rapport par le symptôme fait du lien symptomatique un liant entre les parlêtres.

Cette fonction liante n est pourtant pas une copule. Le symptôme, comme lettre de jouissance, est d abord et surtout un lien avec le réel. Ce sésame vers le réel est sans alternative ; qu on se réfère à « La troisième » : c est uniquement, dit Lacan, à partir de la lettre du sinthome « que nous avons accès au réel. »14 Autant dire que le symptôme est le vecteur obligé du rapport à la cause analytique, dans ce qu elle a de plus réel.

En somme, le travail du symptôme est de faire lien là où le sexuel échoue. Pour cette raison, le sinthome, déjà nécessaire sur le plan logique, devient choix forcé sur le plan politique& sauf& à opter pour le démenti ; car si le symptôme fait valoir l irréductible de la castration, tout ce qui s en éloigne relève du démenti. Dans une telle option, le lien des analystes entre eux est alors infecté par des effets de type « S.A.M.C.D.A »15 similaires à ceux des Sociétés analytiques qui prétendent justement se débarrasser du symptôme. En refusant de prendre acte du lien symptomatique, le n†ud se défait, plus rien ne tient ; chacun roule pour lui-même, au grand dam d une logique collective. Les trois versants tout à l heure mentionnés se dénouent : le théoricien se replie dans ses articles, le praticien dans sa boutique, le politicien dans son clan et le concept d Ecole est impraticable.

S il n y a de lien que symptomatique, si l on refuse un scénario du groupe bâti sur le démenti, l Ecole est alors un « partenaire-symptôme » selon la logique qu avait développée J.-A. Miller (dans son Cours de 1998). Ce partenariat s impose à quiconque aura élucidé le destin du symptôme à la fin de son analyse. D une certaine façon l Ecole devient « l Ecole du symptôme. »

3- Définir l analyste

« L Ecole du symptôme » doit nous faire questionner ce qu il en est du « symptôme de l Ecole. » Si l Ecole est analysable en tant qu expérience, l A.E., comme son nom l indique, doit s en faire l analyste ; il doit en devenir à son tour « le partenaire-symptôme. » Nous pouvons alors reprendre la question de Lacan dans « La troisième » : la psychanalyse est-elle un symptôme ? La réponse vient deux ans plus tard dans « Le sinthome » : non, « ce n est pas la psychanalyse qui est un symptôme, c est le psychanalyste. » Celui-ci, dit Lacan, « ne peut se concevoir autrement que comme un symptôme. »16 C est clair, net, et l analyste est enfin identifié à partir de sa fonction symptomatique : être le symptôme de l Ecole. Etre son symptôme, signifie la déranger, la faire vaciller, se mettre en travers. C est une autre lecture de la fameuse « identification au symptôme. » l A.E. occupe alors une double position : avoir et être un symptôme. Plus précisément, cette dualité se pose ainsi :
1) Avoir l Ecole pour symptôme. Comme chaque membre, il instaure un lien symptomatique avec elle. Pierre-Gilles Guéguen le rappelait au récent Colloque de Nantes, « une Ecole peut et doit prendre le relais de l analyse dans un autre mode de traitement du symptôme. »17 Elle y parvient à condition d être « partenaire symptôme. »
2) Etre le symptôme de l Ecole. « L A.E.-partenaire symptôme » peut alors nouer, en tant que tel, la triple dimension tout à l heure évoquée (clinique, politique, épistémique). A ce titre, il est lui-même un n†ud ; voilà pourquoi Lacan a pu dire dans « La troisième » : « Ce n†ud, il faut l être. »18

Et si le Lacan de « L insu que sait&, » contrairement au Lacan des Ecrits, donne au symptôme une valeur de signe, c est qu il y a, dit-il, « congruence du signe au Réel. »19 « L A.E.-symptôme-de-l Ecole » ferait donc signe du Réel, ou lui serait congruent, pour la bonne raison que, du réel, il en a rencontré un bout dans son expérience. Le réel ne dépend pas de l analyste, dit Lacan, c est « l analyste qui dépend du réel » 20 : c est une affaire de rencontre, de contingence. On comprend mieux avec ce développement, pourquoi le réel en cause chez l analyste n est rien d autre que le réel qui centre l expérience de l Ecole.

4 Sonner le réveil

Tout ce qui a trait au réel réveille. L ombilic du rêve, l angoisse réveillent. La passe aussi mais d une toute autre façon, par l incidence qu y fait le symptôme. L identification au symptôme met en effet le parlêtre au diapason de sa jouissance réelle : « je suis comme je jouis. ». Mais de quoi le symptôme nous réveille-t-il au juste ?

S identifier au symptôme, notons-le, ne nous dit pas ce qu est le réel en jeu, pour cause d incompatibilité réciproque avec le sens. Cet impossible fait le souci de Lacan dans le Séminaire XXIV « L une-bévue& ». Il y constate la « débilité » foncière du « mental »21 qui pâtit de ne pouvoir dire la vérité sur le réel. Comme l a fait valoir le Cours de J.-A. Miller en juin dernier, à propos de « L une-bévue& », « l inconscient freudien est une maladie mentale. »22 Le savoir dégagé d une expérience de cure est finalement ravalé, comme il le souligne, à une élucubration qualifiée de« débile. » L inconscient ne répare pas le discord entre mental et réel. Cela pose le problème de toute construction dans la passe : fait-elle valoir, oui ou non, un trou lié au défaut du sexe ? Le savoir acquis dont le passant témoigne n est-il pas rendue caduque par ce ravalement ? En fin de compte, le savoir inconscient, bien qu arraché à l ignorance dans l analyse, est néanmoins débile parce qu il est d abord, comme le dit Miller, un « ne pas savoir y faire avec, » notamment avec le défaut du sexe. A contrario, ce qui relève d un « savoir y faire, » c est le travail du symptôme. Le symptôme apparaît comme une alternative à la débilité. C est : symptôme versus débilité. Le réveil en question consiste alors à traiter par le symptôme la débilité de la pensée, inconsciente ou non. Mais attention !, gare à ne pas faire du réveil les trompettes de la passe idéalisée ! Ainsi que le rappelait J.-A. Miller dans le cours cité23, « le réveil définitif n est qu un rêve. » Il ne peut être que fugitif.

5 Serrer le réel

La déficience du mental est mise à rude épreuve chaque fois que la psychanalyse nous confronte à une aporie. C est le cas lorsque Lacan affirme que le symptôme est « la seule chose vraiment réelle qui conserve un sens dans le Réel. »24 Cette phrase de « L insu que sait& » fait vraiment butée. S il y a exclusion réciproque du sens et du réel, comment poser un « sens dans le réel ? » Le mot « sens » peut certes s entendre comme « orientation vers& », mais cela ne suffit pas à lever l aporie. Ce chantier ouvert par Lacan n est toujours pas résolu ; J.-A. Miller en a clairement posé l énigme à Barcelone (en 1998) en ces termes : « Comment penser l impensable du sens-dans-le-réel ? »25 Le symptôme dévoile ainsi son être de Janus :

- A la fois, il conserve un sens dans le réel, et cette conjonction fait que la psychanalyse n est pas une escroquerie, comme le soutient Lacan à Bruxelles. Mais en tant que sens, il est néanmoins un mensonge au regard du réel qui, lui, dans l absolu en est exclu.

- A la fois, en tant que signification, il se réduit à une lettre hors-sens. Il est alors un signifiant supplémentaire, qui n est pas de l Autre, compatible avec l inexistence de l Autre. Ces deux versants mensonge et lettre - opèrent une conjonction impensable du sens et du hors-sens.

Voilà sans doute la part de travail la plus extrême du symptôme au-delà de tout processus mental : concilier les inconciliables (sens et réel) sans pour autant les réconcilier par définition. Ce tour de force, Lacan le prête aux poètes cf.« L insu que sait& » -, car ils sont capables d engendrer une signification sans les effets de sens.

Les A.E.ferait bien de s en inspirer, non pour parodier maladroitement les poètes, mais pour inventer une solution propre qui ait cette fonction du poétique de permettre le serrage du réel. Ceci nous ramène à l invention des bouts de savoirs après la passe : il ne s agit pas de donner sens à ce qui n en pas ; c est impossible et ce serait un retour à la bataille que le névrosé livre avec le manque ! Il s agit de faire signe d un « savoir faire avec, » avec ce qu il faut bien appeler un trou plutôt qu un manque. Ce « faire » qui est à « faire passer au savoir » éclaire véritablement la pratique du n†ud. Nul besoin de s agiter avec des ronds de ficelles, c est par l acte qu advient « l homme de savoir-faire, » selon l expression de Lacan.

Cela revient à donner vie à ce qu il appelle « la dynamique des n†uds, »26 dont il résume ainsi la portée: « Ca ne sert à rien, dit-il, mais ça serre. » Serrer est la version dernière, pourrait-on dire, du « travail du symptôme. »

Donc, pour ne pas conclure

N est-ce pas l objet de tout travail, quel qu il soit, de serrer un bout de réel pour fonder une pratique ? C est bien différent que de la déduire d une théorie toujours en déconstruction. Si « le travail du rêve » a historiquement permis de découvrir l inconscient comme savoir, « le travail du symptôme », quant à lui, ne fonde-t-il pas un au-delà de l inconscient là où justement le savoir défaille ? C est ainsi que j articule le particulier du symptôme (« Ton symptôme& ») à l enjeu collectif des finalités de l analyse En traitant le réel incurable par une opération de serrage, le symptôme n est-il pas à l horizon d une pratique radicalement Autre de la psychanalyse ? Cette pratique a-t-elle trouvé ses marques ? Fonctionne-t-elle vraiment ? L Ecole peut-elle en attester ? Qu en disent les cartels de la passe ? En quoi la passe elle-même est-elle cliniquement remaniée par l aperçu du travail du symptôme ? N est-ce pas enfin l enjeu même de la formation de l analyste aujourd hui, s il veut survivre à son siècle, & ce qui, je crois, n est pas gagné ?

J en resterai sur cette question d avenir.