World Association of Psychoalanysis

 

Satisfaction ?

Philippe La Sagna

Le psychanalyste est-il est un être en devenir, voire en procès toujours situé dans un avenir incertain, dépendant toujours d un espoir vague. Face à cet horizon imprécis pour une des fins majeures de l expérience analytique, la formation et l existence même du psychanalyste dans sa réalité, l enseignement de Lacan nous oriente au contraire vers une définition effective et précise du psychanalyste.

Un événement dans l analyse tranche suffisamment pour que se décide la fin, pour que le sujet se dise : c est donc là que toute l expérience m a mené. Cela s image où s imagine à travers un rêve ou un lapsus, mais ces formations de l inconscient ne sont que la face lisible, la trace d un nouveau rapport à l inconscient qui lui ne se réduit pas à des traces. Si la solution du symptôme est souvent simple, il y a parfois un décalage entre cette simplicité et le nouage de cette énigme avec le fantasme qui donne assise au moi.

La dimension d ouverture de l inconscient, ouverture aux remaniements, est mise alors en cause pour livrer la limite où cet inconscient apparaît fixé tout aussi bien par un bord précis au fantasme. Cette limite nouvelle, ce bord, maintient cependant l ouverture et l insaisissable de l inconscient mais en créant une frontière qui est un appui ferme pour s y orienter.

Chaque formation de l inconscient apporte une lueur propre, sa part de vérité. Mais ces formations peuvent n'être que miroitements qui nous renvoient à ceux évoqués par Lacan à la page 31 des Ecrits : « miroitements dont l ombre se sert pour ne pas lâcher sa proie. Cette ombre n est pas sans lien avec le fantasme qui cimente l unité fictive de ces formations laissant croire au sujet que l inconscient devient disponible voire familier.

La solution du symptôme ne produit pas cette unité, bien plutôt elle a pour résultat d assembler ce qui surgit de l inconscient autour d un élément, l objet, qui se situe comme en creux des énoncés, mais dont l existence devient une certitude pour le sujet.

Celui par exemple que les cauchemars assaillaient dans l enfance, peuplés des spectres d enfants perdus, morts ou souffrants dans leur corps, saura bien sur y reconnaître la source de sa sollicitude et tout autant celle qui contamine cette sollicitude d un fondamental refus. Ces spectres que chassent la lumière du réveil retournent au brouillard où ils s enfoncent sans dire un mot. Mais La réalité qui suit ce faux réveil, prolonge ici leur existence en croyant les chasser. Si ce brouillard où ils disparaissent emporte leur vie c est aussi leur nom et leur parole qui va disparaître, voire leur voix pour ceux qui ne parlent pas encore.

Ces figures de cauchemars se dissipent pour de bon, dans un vrai réveil, lorsqu elles apparaissent comme grimaces horribles de la réalité du siècle destinées à recouvrir le point de réel où surgit le sujet. Où il surgit sans voix, là où était un bout de corps, dans la surprise qui fait place à l horreur. Ceci se noue à la question du père qui sauve en donnant le nom qu il faut. Mais cette opération est toujours imparfaite faute qu il sache par exemple ce que le père fait en donnant son nom, ce que réclame la névrose. C est dans un rire que le sujet s allège de cette tâche.

Là se déploie la question de la dette symbolique pour l analysant. Depuis ce que l autre paternel n a pu accomplir, jusqu à la hâte du sujet à la satisfaire en s en faisant le porteur et l héritier. Hâte qui est justement ce qui entretient la faute et la laisse impayée. Cette dette de jouissance se noue à l imperfection d un « il ne savait pas », perçu d abord comme impuissance. Pour que cela se résolve dans l impossible il a fallu le tour du transfert et la chance de rencontrer un vieil homme qui lui sans doute savait ? Mais il savait en réalisant au mieux ce refus non simplement de savoir mais du savoir lui-même à l approche du réel, quand le sol symbolique se dérobe sous les pieds du sujet Il savait aussi laisser au sujet la possibilité de poursuivre avec d autres cela même qui avait été entrepris..
. Le « il ne savait pas qu il aurait pu les sauver » s applique ici à tous les personnages, et devient plus léger quand se dessine que le sujet lui ne voulait rien savoir de ce qu il est impossible à l Autre de savoir : le réel d où il a surgi comme sujet.

La proximité de la solution peut entraîner des effets cliniques paradoxaux. Un autre analysant peut ainsi manifester sa résistance à achever ses phrases en préférant rester dans un sens suspendu. Peut-être se défie-t-il du lien entre la contrainte grammaticale de la phrase et le sens qui se constitue dans la ponctuation qu opère le discours. Ponctuation articulée à l effet de capiton du sens et au Nom-du-père. Est-ce parce qu il s attribue imaginairement la maîtrise de la fonction de suspens du discours qu il suppose à l analyste, qu il évite de conclure. Où est-ce le peu de sens qu il pressent?
Mais au fond la pensée n est-elle pas elle-même cette suspension qui hésite à conclure spécialement pour Freud quand la sexualité vient au premier plan pour le sujet. A cela s ajoute bien sur le fantasme d être celui qui reste sans voix où qui arrache à l autre son dire, dans la hâte de le mieux saisir. D ailleurs ce sujet ne fait-il pas tout très vite à l exception de ce qui est vraiment sérieux. Mais au fond il y a là aussi chez lui une bouche qui ne veut pas se clore et encore moins s ouvrir pour préserver la satisfaction de la vérité dont elle se croit la source ; d ailleurs ne serait-ce pas cette bouche le vrai sujet ?

On hésite moins à conclure si l on s avise que la conclusion n est pas du coté du sens ni de la jouissance opaque de l Autre sexe qui s habille ici d oralité.

La conclusion relève d une autre satisfaction que celle qui se décline ici dans le n†ud du vrai du fantasme et de la pulsion. Jacques-Alain Miller dans son cours du 23 mai 2001 a attiré notre attention sur le fait qu à la fin de son enseignement Lacan envisage la fin de la cure au niveau de cette satisfaction plutôt qu au niveau de la vérité comme cela pouvait être le cas en 1967. Nulle doute alors que ce qui se noue et se confond doivent se séparer ; D un coté la solution de l énigme, de l autre la pulsion et enfin le fantasme qui assurait la confusion.

La satisfaction à dire le vrai est un des ressorts du transfert. Mais dans ses derniers Séminaires Lacan s interroge sur le lien de cette satisfaction de l analysant à celle de l analyste à entendre ces vérités.
Ne faut-il pas alors un mouvement permanent chez le praticien de mise à plat de la vérité pour n entretenir à ce niveau qu un volume minimum pour les dites vérités qui s adressent à lui dans le transfert. Cette mise à plat se réalise grâce à un effort de doctrine qui s effectue à plusieurs et qui met à mal toute tentative de se tenir dans sa vérité où celle de ses analysants, lorsque la première a pali..

Une Autre satisfaction que la vérité

Mais cette mise à plat ne s opère qu à la condition qu une autre satisfaction vienne faire pâlir celle qu on retire de la vérité et qui s abrite de cette indistinction de l énigme et de la jouissance qui la sous-tend. Dans son Séminaire XX, au chapitre V, Lacan souligne que la satisfaction au niveau de l inconscient se produit « (..) Pour autant que quelque chose s y dit et ne s y dit pas. »
Récemment devant un Cartel de la passe un passant pouvait témoigner de ce passage d une attention à ce qui se dit vers un intérêt pour ce qui ne se dit pas. L inconscient tel qu il se dit ce sont les manifestations parlantes de l inconscient, ses formations par exemple. Mais il y a aussi l inconscient qui ne parle pas, et que l on désigne en général par le ça. Ce qui se satisfait ici en silence n est pas du coté de la vérité mais bien de ce que Freud situait comme pulsion de mort et que Lacan posait plutôt prudemment comme volonté d ignorance, dont la tendance mortifère n est que l instrument. La satisfaction qui s obtient de l analyse mord nécessairement sur cette satisfaction muette, c est pour cela que cette satisfaction de fin doit pouvoir se dire, non comme une vérité mais comme une démonstration logique, voire au-delà.

Une fin d analyse comporte un paradoxe bien connu : pourquoi se faire l homme de paille du sujet supposé savoir quand on a éventé le ressort de ce qui était son attraction ? Pourquoi aussi s efforcer de transmettre ce qui s est passé dans cette fin si elle contient en soi sa satisfaction ? Dire ici que c est une nécessité pour le sujet est à mon avis éviter la question du choix et de la responsabilité qui n existent vraiment que si le choix de la pratique analytique pour l analysé est bien contingent. Il apparaît qu un autre choix était possible, et que donc nulle providence analytique ne vient là prolonger les ruses du Surmoi et l existence de l Autre. Soit que, le choix d entrer dans la pratique implique un « tu l as voulu, tu as voulu ce qui est apparu comme un désir, et aurait pu le rester.

Le tracas des analystes

Il faut souligner que cette satisfaction de fin de cure implique bien une intranquillité ou, plutôt, qu elle révèle l absence de quelque chose qui serait une autre satisfaction que celle qui se désigne comme satisfaction de fin d analyse. Dans le chapitre du Séminaire XX évoqué ici Lacan s interroge lui aussi pour savoir comment les maîtres, les contemporains d Aristote pouvaient se tracasser sur la question du bien, du beau et du vrai. Et il souligne cette question : comment pouvaient-ils se satisfaire ? Cette satisfaction théorique ne peut s expliquer qu en ce qu il y aurait eu « faute », pour eux par rapport à une certaine jouissance.

Au fond, la satisfaction de fin d analyse existe à vérifier que celle que l on pourrait retirer du rapport sexuel, celle de la réalisation du sexe et non de la réalisation de l amour, manque logiquement. Cette difficulté est sensible pour chacun même pour ceux qui du temps des grecs s évertuaient à l éthique, en quoi l analyste aurait-il là une position différente ? On pourrait dire qu il ne fait pas qu en pâtir. Si toutes les sciences peuvent exister en se tenant à l écart du sexe, ce n est pas le cas de la psychanalyse, où plutôt elle ne peut se contenter des impasses de la sublimation sur le sexe. Aussi doit-elle inclure le drame du sexe, l incidence de sa réalité sur le savoir et la relation du sujet au réel. Le serrage de cette question par le sujet jusqu à l impossible marque-t-il d une couleur particulière la satisfaction de la fin, du terme et de la visée ? .

En latin la satisfaction renvoie à autre chose. Satisfacere est s acquitter de ses dettes, faire des excuses à quelqu un, lui donner des explications, une justification, une réparation. Il faut donc pour satisfaire en faire assez pour régler sa dette. L issue hors de la faute nécessite en effet que soit réglée la dette symbolique. Excusez-moi d agiter ici ce qui peut sembler de l histoire ancienne. Mais au fond dans ce terme il s agit toujours de réduire la signification ou le sens, soit de réduire le rapport d un signifiant à tous les autres pour qu il apparaisse seul n ayant plus de signification, soit pas de rapport avec les autres, et qu il ex-siste par-là à autre chose qu un autre signifiant.

Mais ce signifiant sans signification, ce signifiant tout seul il faudra bien que je puisse le loger dans aucune place qui le ferais revenir à la signification, soit à se ranger parmi ses semblables.

Lacan pose déjà la question dans son texte « La lettre volée » à propos de Dupin. L argent ne peut réduire le pouvoir de la lettre volée sur le sujet Dupin quand il la restitue à qui de droit. L argent qui constitue, pour une part, l effacement de la signification pour celui qui se fait émissaire de la lettre, ne règle pas tout, du destin de cette lettre dont la signification lourde choit lorsqu elle n est plus détournée. Dupin n est pas à l abri de ce qui reste de pouvoir attaché à ce signe (symptôme) qu est devenue la lettre, de seulement découvrir la lettre soit de résoudre l énigme et de l avoir rendue contre argent au Préfet. Il lui faut encore envoyer au ministre qui l as détourné à son profit un petit mot, avec une passion maintenue qui peut surprendre chez notre détective et logicien. Passion où se transmet la colère de la victime royale et que Lacan indique comme véhiculant la réponse du signifiant au- delà de toutes les significations : « Mange ton Dasein ». Ce qui renvoie le ministre qui se prenait pour l Autre à l autre minuscule de son être d objet a dans le petit mot que Dupin lui laisse extrait de l Atrée.

Dette et dettes

Il n est pas sur que le renvoi du sujet ici aux pouvoirs des objets partiels, à la jouissance qu il a été pour l Autre suffise. Lacan y reviendra en appuyant plutôt sur le réel radical du non-rapportt sexuel comme ce à quoi peut venir ex-sister la lettre du symptôme. La passion de Dupin, n est que l écho de celle de l Autre mis en péril et puisque l Autre n existe pas n est-ce pas au fond la colère de la lettre elle-même qui doit s incarner.

A la page 555 des Autres Ecrits Lacan souligne qu il n est pas nécessaire de chercher des excuses à l analyste, car il a celle de son être. Nous avons vu que cela tourne souvent au fait que cette « excuse », il la garde comme un atout arguant que son être est en formation ou à venir. Ce qui allège la question de l être mais renforce ce que l on peut exiger de l analyste. Les analystes ont donc le devoir d ex-sister pratiquement bien sur, socialement sans doute, mais essentiellement d exister au réel du défaut de la satisfaction sexuelle qui est la vraie source du symptôme à la condition de montrer ce réel, non parce qu ils en pâtissent mais parce qu ils en montrent la raison.. Cela se distingue du fait d ex-sister aux autres, voire à l analyse elle-même.. Ainsi le psychanalyste pourra se distinguer de son ombre malheureuse : l analyste dont l être est à venir, entité très difficile à distinguer du psychothérapeute sur le plan de la logique.

A ce niveau la Passe est un plan de séparation. S il y avait une autre satisfaction que celle problématique et certaine de la fin, on ne se tracasserait pas autant. Mais si tout ce tracas n est pas une preuve suffisante, il a le mérite d ex-sister comme symptôme utile, et de nous indiquer la direction pour poursuivre. Ne serait-ce pas d ailleurs dans la passion maintenue de Dupin, sa colère, que nous en voyons le mieux la marque, car cet affect qui n est pas toujours un péché, ici n est plus du corps, il est devenu logique, c est à dire à sa place...