World Association of Psychoalanysis

 

Désidéalisation de la passe

Alain Merlet

Comment ne pas rapprocher ce titre du slogan fameux lancé par une banque dans les années 70 : ³ Votre argent m¹intéresse. ² ? Pour la première fois en France, une banque osait désigner directement ce qui jusque-là avait été tenu voilé par des sem-blants bien policés, gages de notabilité. Si ce slogan déplut à certains par son cynisme, il s¹avéra particulière-ment efficace. Affi-chant désormais leurs appétits, les banques se modernisèrent. Elles entrepri-rent de fusionner et de s¹organiser en réseau pour devenir les opératrices du marché, tandis qu¹elles se mirent à s¹intéresser de très près à la façon dont leurs clients jouissaient de leur argente

Avec le titre qui nous est proposé aujourd¹hui, on retrouve, ne serait-ce qu¹en raison de l¹emploi de l¹adjectif possessif et, qui plus est, à la deuxième personne du singulier, le même type d¹interpellation. Tu causes, tu causes, oui mais dis-nous : qu¹en est-il de ton symptôme eu égard aux finalités de l¹analyse ? Il y a une agressivité de bon aloi dans ce question-nement, car le symptôme a ceci de commun avec l¹argent d¹être entouré d¹une certains discrétion. Le symptôme, a dit Lacan, est ³ ce dont le sujet est le moins disposé à parler ².

Voilà donc qu¹on nous invite, non seulement à en parler, mais à le mettre en tension avec les visées mêmes de la psychanalyse. Autrement dit, l¹analyste, et spécialement l¹AE, est requis d¹avoir à s¹expliquer sur son symptôme selon deux perspectives :

1) La première concerne sa particularité telle qu¹elle s¹avoue en fin de partie comme mode de jouissance.

2) La seconde perspective a trait à son usage.

Ces deux perspectives sont en fait liées, eu égard au réel dont le symptôme témoigne.

Dénudant le symptôme, la passe montre comment une psy-chanalyse peut opérer la transformation du symptôme ou des symptômes en ce que Lacan, à la fin de son enseignement, définit comme étant le sinthome. Avec cette mutation, ce qui de l'incon-scient entretenait une plainte, se solde en définitive par une satis-faction pulsionnelle avec laquelle se réconcilie le sujet.

Si l'analyste parvient à déranger la défense qui avait suscité et main-tenu jusque-là une croyance quasi religieuse à l'incon-scient, le symptôme, à se décomposer en sinthome, S1 <> a comme l'écrit Jacques-Alain Miller, perd de son mystère ; il n'est plus énigme à déchiffrer à l'infini mais chif-frage de ce qui fait exister le parlêtre.

Le parlêtre, qui a aussi partie liée avec le sinthome, ce n'est pas seu-lement le sujet mais c'est un sujet qui n'a d'être que parce qu'il parle avec son corps de vivant.

Le parlêtre va plus loin que l'inconscient dans la mesure où il est l'incarna-tion symptomatique de l'interaction du signifiant et du corps. Le résultat de cette interaction est toujours singulier pour chaque parlêtre, dans la mesure où il est le produit désiré ou non de la rencontre entre deux parlêtres sexués.

Ainsi y a-t-il en quelque sorte une généalogie du sinthome avec laquelle nous sommes, pour ainsi dire, bricolés. Dans son séminaire inédit ³ ou pire ², Lacan qualifie le symptôme de bricolage inlassable. Il est inlassable ce bricolage, parce qu'il ne cesse pas de venir en lieu et place du rapport sexuel qu'il n'y a pas.

De ce bricolage auquel on finit par s'identifier en fin d'analyse, on peut, sous réserve d'en avoir établi l'inventaire, prendre, comme le dit Lacan ³ ses garan-ties d'une certaine distance ², de telle sorte qu'on puisse savoir y faire avec son symptôme.

Examinons d'abord l'inventaire. Comme tout bricolage, le symptôme est fait d'éléments hétéroclites, avec les moyens du bord, comme le dit si bien Claude Lévi-Strauss dans le chapitre ³ La science du concret ² de son livre La pensée sauvage. Ces éléments sont d'ordre symbolique ou imagi-naire et ne se nouent que par rapport au réel. On repère le sinthome sur ses arêtes signifiantes, le ou les S1, sur la façon dont il se branche à une satis-faction pulsionnelle élective à laquelle faisait écran le fan-tasme mortifiant.

Ce que révèle, nous semble-t-il, l'expérience de la passe, c'est la va-leur de repère que constitue le S1 qui épingle le sujet et stoppe la dérive si-gnifiante où il ne cessait de s'éclipser. Ici se joue une partie difficile : si l'analyste ne repère pas ce S1, c'est le brouillard ; si l'analyste privilégie de trop ce S1, c'est l'inhibition où, comme le dit Lacan, le symptôme est mis au musée.

Il s'agit plutôt de diriger la cure de telle sorte que le sujet s'identifie paradoxalement à se démarquer du S1 qui l'épingle, et c'est ce que réalise le sinthome.

Comment se vérifie une telle opération ?

Cela se vérifie, nous semble-t-il, à la fois dans le mode de réduc-tion du symptôme et dans son usage. La réduction du symptôme s'opère à travers une seule écriture pour S1 et (a), soit pour le signifiant et la jouissance qui constituent la nature du parlêtre. Encore faut-il avoir repéré la phrase du fantasme, sans quoi le sinthome est confondu avec une élucubration sup-plémentaire de l'incon-scient fabriquée par la défense inentamée du sujet.

Autre façon de vérifier le passage du symptôme au sinthome, c'est la ma-nière dont le sujet en fin d'analyse se débrouille avec le partenaire sexué qu'il aime et désire et dont il jouit inévitablement de façon inter-sinthomatique. En juillet 1978, concluant un congrès ayant pour thème la transmission de la psychanalyse, Lacan déclarait : ³ Il y a un sinthome il et un sinthome elle. C'est tout ce qui reste de ce qu'on appelle le rapport sexuel. Le rapport sexuel est un rapport intersinthomatique. ²

Il y a des passes que nous pourrions qualifier de plus que parfaites, passes convaincantes sur le plan de la réduction du symptôme, vrai travail d'orfèvre, mais qui ne livrent rien de ce rapport intersinthomatique. Tout se passe comme si le sinthome était devenu un chef d'†uvre à ranger au musée, sans conséquence.

A côté de cela, on rencontre des passes moins ciselées, où le rap-port inter-sinthomatique, s'il est boiteux, a le mérite d'exister.

Comment expliquer un résultat aussi différent ? Lacan, dans son article ³ Joyce le symptôme ², paru dans Autres écrits, nous éclaire là-dessus en donnant comme exemple de l'événe-ment de corps qu'est pour lui le symptôme, l'exemple de ce qui se passe pour une femme. Une femme, écrit-il, ³ elle est symptôme d'un autre corps. Si ce n'est pas le cas, elle reste symptôme dit hystérique ². Autrement dit, se faire symptôme d'un autre corps répugne à la défense du sujet hystérique. Si ce sujet n'y parvient pas, son symptôme reste inchangé quoiqu'il puisse prétendre.

La passe nous a offert des témoignages surprenants et convain-cants à la fois quant au retournement d'une position subjective hystérique permettant un dénouage et un renouage inattendu avec pourtant le même partenaire.

On pourrait penser que, sauf à s'identifier à un homme, une femme ait plus de facilité, compte tenu de son sexe, pour s'accomplir en tant que symptôme. Soutenir cette thèse, ce serait oublier ce qui y fait objection, soit l'amour †dipien du père et le ravage maternel. C'est à prendre acte du ravage comme structural et à quitter le port de l'†dipe qu'une femme laisse la place au partenaire au corps duquel elle consent à se faire symptôme.

Pour un homme, l'affaire se présente différemment, dans la mesure où amour et désir ne convergent pas sur le même objet. L'os réside ici dans la castration, dans la mesure où tout homme a à se situer nécessairement dans un rapport à la fonction phallique. Pour désirer et jouir d'un autre corps, l'homme doit se désencom-brer de la jouissance accordée à son propre or-gane pénien, ce qui est loin d'être acquis si on en juge par la clinique de la passe. Ainsi pour lui, plus que pour la femme qui donne volontiers ce qu'elle n'a pas, l'amour est châtrant. L'angoisse de castration est prévenue ou démentie par le fantasme commandant l'acte sexuel, lieu d'exercice du trait de perversion.

Pour accéder à un rapport intersinthomatique moins stéréotypé, le déga-ge-ment du symptôme de la gangue du fantasme est requis, mais cela s'avère particulièrement ardu car le fantasme ici défend les intérêts du moi. Néan-moins il y a parfois des rencontres assez intrusives pour faire chavirer
³ l'assurance que le sujet tenait de son fantasme ², comme le dit Lacan.

Peut-être y a-t-il une issue lorsque le sujet en analyse est parvenu à prendre la mesure de ce que la répétition de son symptôme devait à l'idée qu'il s'était faite du rapport intersinthoma-tique ayant présidé à sa naissance comme par-lêtre, soit une interpréta-tion venant habiller ou romancer un ratage de structure.

³ La femme et l'homme ne se ressemblent pas et leurs enfants leur ressemblent ² fait dire Apollinaire à l'enchanteur pourrissant.

Les partenaires sexués ne se rencontrent que de façon inter-sinthomatique, et c'est heureux, car il faut bien que quelque chose du corps de l'autre consonne avec la pulsion, sinon on retombe dans la fiction d'un amour idéal mortifiant.

Mettre l'accent sur le sinthome singulier vérifié dans la passe relève d'une salubre désidéalisation et désidéalise la passe elle-même de la bonne façon, sans cela elle risque de ne pas être crédible pour la communauté.