World Association of Psychoalanysis

 

Quand le transfert fait symptôme

Véronique Mariage

Le transfert représente le ressort le plus solide du travail de décryptage de l'inconscient. Il est aussi ce qui empêche ce décryptage et y met un arrêt. La situation transférentielle vient alors révéler ce qui ne peut se signifier, la dimension jouissante du sujet. On a alors à faire dans la cure, non plus à la maladie antérieure du patient, mais à une névrose nouvellement formée et transformée qui remplace la première», dit Freud.

La névrose de transfert, comme le symptôme, a son origine dans la vie libidinale et pulsionnelle du sujet. Les coordonnées du transfert se substituent à celles du symptôme.

Les événements, qui hâtent la fin de la cure en quelques séances, font entrevoir, en un éclair, les choix de jouissance qui éternisaient la cure du sujet, sa relation transférentielle à l'analyste, ainsi que les marques de son destin. Cette découverte précipite l'analysante hors de la cure. La décision de se présenter à la procédure de la passe lui apparaît alors comme une nécessité. Elle ne pouvait tenir secrète sa découverte. Il fallait qu'elle reconstruise, à partir de l'après-coup de l'acte qui mit fin aux rencontres avec son analyste, ce qu'elle n'avait pu voir et entendre jusque-là

Ce témoignage s'organise en deux parties. Une première partie présentera les racines des choix de jouissance du sujet. Une deuxième partie traitera de trois modalités de l'analyse du transfert produites, dans la cure, par l'acte de l'analyste.

I. Des choix de jouissance

Lors de la rencontre avec les passeurs, la passante découvre l'importance du choix de l'attachement à l'objet voix et comment elle s'y est fixée. Ce choix se rapporte à deux souvenirs d'enfance reconstruits dans la cure. Dans ces deux souvenirs, la voix s'associe au regard et est à l'origine des symptômes.

Voici le premier souvenir: Elle a 3 ans et demi et est entourée de deux frères plus âgés et de deux plus jeunes. Une soeur naît, accompagnée d'une soeur jumelle qui naît morte. Une voix se fait entendre porteuse d'un message incompréhensible concernant la naissance de sa s†ur: «Elle avait une s†ur, mais elle est morte», entend-elle dire. La morte ne pouvait être qu'elle-même. Jusque-là, elle était l'unique fille, chérie du père. Perdant sa place d'exception auprès du père, elle s'empare de cette place de l'enfant mort.

L'enfant s'installe alors dans la dépression et tombe malade. Régulièrement, ses ganglions gonflent et l'affublent de deux boules douloureuses en dessous des oreilles, ce qui l'empêche d'entendre. Elle se colle à sa mère.

Lorsque ce symptôme s'apaise, surgit une phobie du noir, qui nécessite que l'on éclaire sa chambre la nuit. Bien des nuits, elle voit apparaître des taches qui courent sur les murs et appelle son père. La seule apparition de celui-ci dans le cadre de la porte les fait disparaître.

À la naissance de sa dernière s†ur, elle se soutient en faisant la mère auprès de sa mère et en s'occupant essentiellement des cinq frères et soeurs qui la suivent.

Le second souvenir date de sa neuvième année. À l'école, elle refuse d'apprendre. Sa mère ne s'inquiète pas de son échec. «Ce n'est pas grave, tu n'es qu'une fille», lui dit-elle. Son père enseigne l'économie dans l'école de ses filles. Défiant son maître, elle se fait mettre à la porte de sa classe, afin de s'installer derrière la porte de la classe de son père. Longuement, elle écoute sa voix qui enseigne. Puis, tout à coup, elle se montre dans le cadre vitré de la porte et perturbe son cours. De retour à la maison, excédé, le père est bien décidé à donner une leçon à tous ses enfants. Sous le regard de ses frères, déculottée et couchée sur les genoux du père, il lui administre une mémorable fessée. S'adressant alors à tous ses enfants, il leur dit: «Voilà ce qui arrivera à ceux qui sont insupportables et ne travaillent pas...» De cette fessée, elle ne retint pas la jouissance d'être battue, mais celle, éprouvée et interdite, du corps à corps avec le père. Elle retint aussi un sentiment de honte par rapport au manque dévoilé en tant que fille sous le regard de ses frères. Cette scène déterminera sa vie sexuelle et amoureuse.

À l'adolescence, identifiée à celle qui manque, elle se tient sur le bord de la bande de ceux qui ont, ne pouvant jouer de ce qui aurait pu voiler ce manque et lui donner accès à la féminité.

Elle oscille entre deux positions. La première est de revendiquer l'amour et de dénoncer le désordre du monde. La seconde est de se tourner vers Dieu et de se réfugier dans la contemplation, passant de longues heures, seule, à parer le vide de son être en l'habillant d'une pure présence silencieuse, celle de Dieu.

Se pose alors, à elle, le choix de s'engager comme missionnaire, afin de sauver les enfants du monde menacés de mort ou de s'engager dans la vie d'un monastère.
Elle décide de s'orienter du côté du savoir et de s'engager dans des études de sciences religieuses.

Elle y rencontre l'amour de sa vie. Elle tombe amoureuse d'un homme consacré à Dieu et qui enseigne. Mais cet homme est aussi amoureux de sa meilleure amie. Celle-ci a le même prénom que sa première soeur et, comme sa soeur, a une soeur jumelle. Elle s'installe alors dans une relation à trois (avec l'homme qu'elle aime et son amie), et revendique l'exclusivité de l'amour.


II. Trois modalités de l'analyse du transfert

Le choix de ses différents analystes se fait à partir d'un point commun. Ce sont des analystes qui parlent, enseignent et donnent de la voix, comme son père.

Le parcours analytique du sujet est marqué par une grande difficulté à prendre la parole. Face à la demande de parole, elle se tait. Elle se tait, parce que la parole en dit trop et donne accès à une vérité insupportable. Elle se tait encore, parce que la parole ne sait pas dire et renvoie au dire qu'elle enserre, et c'est alors l'angoisse qui surgit. Elle se tait donc. Se taire est son mode de parler, de jouir de demander, insatiablement, l'amour. Sa stratégie consiste à faire parler l'autre, l'analyste en l'occurrence, afin d'obtenir quelques signes d'amour.

Modalité 1_: Une identification à l'analyste

Dans une première cure, elle découvre les signifiants de son histoire, ceux qui donnent une assise aux identifications qui la déterminent, notamment l'identification à l'enfant mort. Cette identification, dans ce premier temps, trouve à se résoudre sur le mode d un déplacement: comme son analyste, et avec lui, elle se met à s occuper d enfants psychotiques, d enfants morts à la parole ou trop vivants, d enfants à sauver. Ce déplacement la sauve, il est thérapeutique. Elle renonce à son amour impossible et interdit. Elle trouve donc sa voie, dans le transfert, par une identification à l'analyste.

Modalité 2_: Modification du rapport du sujet au sujet supposé savoir

Une fois sortie de cette première cure, le surgissement de l'angoisse ne se fait pas attendre. Il se transforme en agoraphobie. Elle reprend une analyse. Son deuxième analyste meurt prématurément. Elle s'adresse alors à un troisième analyste.

Après de nombreuses années d analyse, toutefois, l agoraphobie subsiste, ainsi qu une importante phobie du vide. Ces phobies surgissent tout spécialement quand elle quitte son analyste.

Ainsi, un jour, elle se trouve à la gare où elle doit prendre le train pour rentrer chez elle, elle cherche la voie trois et ne la trouve pas, le chiffre trois étant celui qui représente sa place dans sa famille. Lorsqu elle trouve enfin cette voie, le train est parti, elle est alors face à la voie vide, et une angoisse folle l'envahit. Elle ne sait plus où elle est. Seul le numéro de téléphone de son analyste lui revient à l'esprit. Elle l'appelle et retourne chez lui.

Il l'accueille chaleureusement et lui dit: «Vous ne pouvez donc plus me quitter». Elle répond du tac au tac: «Ce n'est pas possible, je ne veux pas de cela». L échange est fulgurant. Au cours des séances qui suivent, elle constate un allégement de l'angoisse et de la demande d'amour. Elle se met à parler avec plus d'aisance. L'analyste la désigne passeur.

Elle fait ensuite un rêve: «Elle est dans une réunion de travail avec son analyste. Celui-ci propose de lire une référence du cas Dora dans les cinq psychanalyse, pages 575 et suivantes. Le sujet ouvre son livre, mais les pages de la référence manquent. L'analyste s'empresse alors de lui donner son exemplaire, pour qu elle puisse le suivre. Elle n'hésite pas à le prendre. Il n'y manque rien et est plein d'annotations intéressantes de son analyste, pense-t-elle. Mais, cet exemplaire, elle ne l'ouvre pas, le dépose précieusement dans sa bibliothèque et l'oublie là._» Le rêve s arrête là. La nuit suivante, elle ne peut dormir, repense à son rêve, une pensée la préoccupe_: «_Il n'y a pourtant pas 575 pages dans les cinq psychanalyses !_». Elle est obligée de se lever pour aller vérifier. Et effectivement, les cinq psychanalyses ne comportent que 420 pages.

Une construction lumineuse lui vient alors à l'esprit: «Mais qu'est-ce que cette référence qui n'existe pas ? Pour manquer, il faut bien qu'elle ait existé ... Mais non! Elle manque et n'existe pas. Elle n'existe donc que de ne pas exister, elle manque.» Cette construction logique et paradoxale lui permet de nommer la place vide dans laquelle elle se précipitait. Cette place nommée, encadrant le vide, constitue le rien quelle ne peut plus être et auquel elle s'identifiait. Elle fait donc un pas de côté et cesse de vouloir réaliser ce qui manque à l'Autre.

De plus, si la référence manque et n'existe que de ne pas exister, son analyste ne peut la détenir. L'Autre en est radicalement barré. Le rapport du sujet à l'analyste dans le transfert s'en trouve modifié et sa relation au sujet supposé savoir change.
C'est alors avec un rêve, où il est impossible que l'analyste reconnaisse son père comme étant son père, qu'elle conclue cette cure.

L'analysante se présente à la passe, n'est pas nommée AE et entre dans l'École. Elle n'est pas satisfaite. Elle ne pouvait laisser tomber. Elle écrit à l analyste qui lui répond: Vous êtes raison de ne pas laisser tomber

Modalité 3: Dénouement du rapport du sujet au sujet supposé jouir

L'analysante en avait donc terminé avec son analyse, mais n'avait pu se faire entendre. Une envie irrésistible la poussa cependant à rencontrer à nouveau son analyste. Elle trouva alors de bonnes raisons d'y retourner, et leur rencontre dura encore de nombreuses années.

Elle tente d'abord de comprendre pourquoi elle n'a pas pu se faire entendre dans son témoignage de passe. L'analyste lui répond alors que, si le cartel n'en a pas convenu, peut-être est-ce dû à un défaut du cartel ou à un défaut de transmission de sa part . Acceptant de ne pas comprendre, elle laisse tomber sa question.

Quelques rêves la surprennent et lui font entrevoir, une nouvelle fois, son parcours analytique et les marques de son destin. Elle pense alors à refaire la passe. L'analyste l'en dissuade. Elle considère alors que, pour elle, la passe est dépassée et se désintéresse des travaux de ses collègues sur la passe.

L'analysante décide finalement de reprendre un contrôle avec son analyste. Elle s'atèle à mettre à l'épreuve la clinique du réel des impasses qu'elle rencontre avec les enfants psychotiques, mais l'analyste lui dit: «Vous savez bien mieux y faire que moi avec ces enfants». Elle s'arrête alors d'en parler.

Elle se rend compte, ensuite, qu'elle évite de parler de sa pratique privée d'analyste et se dit malhonnête et incapable. L'analyste lui répond: «Ah, si tout le monde pouvait être aussi honnête que vous! Mais qu'allez vous faire?»

L'analysante lui fait alors part d'un rêve qui la surprend: «Elle se trouve sans corps au milieu de ses collègues de l'École, ils ne la voient pas et elle n'entend que leurs voix sans parole». L'analyste considère qu'il s'agit là d'un rêve d'en deçà de la parole. Elle pense qu'il la dissuade d'en parler davantage et ne rêve plus.

Elle dit encore combien elle a toujours pensé aimer vivre dans un monastère. Mais c est ici votre monastère ! s exclame l analyste.

Mais que faisait-elle donc encore là avec son analyste? Lorsqu'elle veut le quitter, il la retient cependant.

Elle s'installe, et se satisfait alors de la seule présence de son analyste, qui la soutient dans sa vie et son travail. Elle a même l'idée que cela pourrait durer toujours, pour le reste de sa vie et en fait part à l'analyste. «Et pourquoi pas?, lui dit-il. Ne sommes-nous pas bien ensemble?»

Les rencontres avec son analyste se réduisent, alors, à aller l'écouter parler à son cours, puis à se rendre à ses séances. À aller et venir, à le rencontrer et à repartir. À entendre sa voix et même à l'entendre se taire, à entendre sa voix tomber dans le silence. Mettre du sens est devenu dérisoire et même impossible. Pour l'analysante, l analyste est bien peu sujet supposé savoir, il est davantage son sujet supposé jouir. La séance parfaite, qui lui aurait procuré la plus grande satisfaction, aurait alors été celle qui se serait passée en silence, rencontre d'une pure présence, corps à corps. Ce qui ne fut jamais le cas. Lorsqu'elle ne pouvait plus que se taire, l'analyste, lui, donnait de la voix. Par son désir, l analyste tentait donc de faire passer le jouir au sens.

Toutefois, ce circuit de satisfaction et de jouissance, qui éternisait la cure, aurait pu durer toute la vie, si deux événements n'étaient pas venus le déranger.
Elle rate, d'abord, deux fois de suite le cours de son analyste et sa séance, ce qui ne lui était jamais arrivé. Une première fois, afin de soigner sa mère, et, une seconde fois, pour écrire un travail qu'elle n'arrivait pas à écrire. Dans ce moment d'absence et de ratage, et alors qu'elle ne rêvait plus depuis longtemps, elle fait un cauchemar. Dans ce cauchemar, le sujet cherche à identifier un cadavre et rencontre son père. Il ne peut l'identifier, car il a perdu la voix.

Un énoncé du père, connu depuis toujours par l'analysante et bien souvent répété, lui revient ensuite à l'esprit. Elle en fait part à l'analyste. Cet énoncé est le suivant: «Vous devez savoir, le travail est une punition du bon Dieu, et ça n'est pas moi qui le dit, c'est écrit». L'analyste s'en saisit et l'écrit.

Jusque là, elle avait toujours donné un unique sens à cet énoncé. Elle avait l idée que son père disait qu il fallait surtout ne pas faire du travail une punition, mais au contraire qu il fallait faire ce que l on aimé. Elle avait également l idée qu il était plutôt fier de dire cela, de son audace à tenir de tel propos.

Par l'acte de l'analyste, qui écrit cette phrase: Vous devez savoir, le travail est une punition du bon Dieu. Ca n est pas moi qui le dit c est écrit , cet énoncé du père prend tout à coup un sens nouveau. Associée au cauchemar, elle fait entrevoir son statut de voix du surmoi, la façon dont elle marque le destin du sujet et comment l'analyste y était pris dans le transfert. Elle y voit combien sa relation à l'analyste est déterminée par les choix de jouissance marquant sa vie et sa relation à l'Autre depuis toujours.

Cette nouvelle signification, qui vient dire la vérité, se révèle, dans le même temps, être une histoire banale et dérisoire, dont elle n'a plus rien à dire. Elle tombe sans voix.

L'analysante aperçoit également combien sa cure s'est éternisée et combien l'éternisation de sa relation à l'analyste emportait de satisfaction. C'est alors qu'elle s'entendit dire un : «Et puis zut!», que l'analyste a relayé d'un: «Zut, zut et zut!», qui la précipite hors du champ de la cure.

Logique conclusive et dénouement

L'analyse du transfert est déterminante dans ce parcours et produit deux moments de conclure. Ceux-ci reposent sur l'acte de l'analyste, l'analysante en prend acte.

Dans le premier moment de passe, un acte fait chuter l'angoisse et la demande d'amour qui marquait la place de l'analyste dans le transfert. Le sujet élabore ensuite une construction logique qui lui permet de faire un pas de côté et de ne plus se précipiter à réaliser ce qui manque à l'Autre. Cette construction touche au Sujet supposé savoir.

Le deuxième moment de passe se produit, lorsque le circuit d'une satisfaction pulsionnelle se rompt dans le transfert et précipite le dénouement de l'histoire pulsionnelle du sujet. Il fait entrevoir une nouvelle signification qui apparaît alors dérisoire. L'acte de l'analyste, qui s'en saisit, permet au sujet d'en prendre acte pour sortir de la cure. Les rapports du sujet au sujet supposé jouir s en trouvent dénoués.