World Association of Psychoalanysis

 

Ce qui nous tue-toi: Corps et symptôme

Vicente Palomera

Le titre de ces journées m amène, avant tout autres choses, à nouer la question de la finalité de l analyse à celle de la finalité de la névrose. La névrose a une finalité, un but. Celui-ci se définit en termes de bénéfice symptomatique. Dans cette perspective, la finalité de la psychanalyse consisterait à prendre en compte la jouissance du corps qui obscurcit le symptôme, c est-à-dire à prendre en considération la part pulsionnelle du symptôme.

Si nous partons du symptôme, la question centrale est de savoir quelle est la différence entre le symptôme à l entrée de l analyse et le symptôme qui reste à la fin de celle-ci. En effet, si l entrée en analyse se fait toujours par le symptôme, en tant qu il est une signification émanant de l Autre via le fantasme, la sortie se fait aussi par le symptôme (sinthome).

Comme Jacques-Alain Miller nous le montre dans son Cours (27 janvier 1999), Lacan nous invite à prendre en compte le symptôme de la fin de l analyse comme quelque chose qui irait au-delà de l inconscient, en signalant que ce qui s inscrit à cette place, c est tout de même ce qu il a appelé le parlêtre où la fonction de l inconscient se complète du corps . Ce que la psychanalyse met en jeu, c est donc une corporisation de la dialectique du sujet et de l Autre et celle-ci implique une pratique qui tient compte du corps comme substance jouissante.

A la fin de ce même cours, Miller signale : Du fait qu il a un corps, l homme a aussi des symptômes avec lesquels il ne peut pas s identifier. C est même le défaut d identification où l on se trouve concernant ce qui se présente comme une dysfonction qui fait saillir le relief du symptôme. On ne peut pas s identifier, sauf à recourir à une psychanalyse, dont une des issues est de s identifier au symptôme qui reste. Cela suppose donc que, pour avoir des symptômes, il faut avoir un corps, il ne faut pas être un corps, et que pour s identifier au symptôme, il faut avoir un psychanalyste . Finalement, il conclut : Le symptôme à l état naturel, le symptôme qui n est pas dénaturé par une analyse, est bien ce qui manifeste que l on ne saurait identifier l homme avec son corps .

A cet égard, il convient de rappeler que Lacan s interrogea dans son Séminaire sur Le savoir du psychanalyste (1972) sur ce qui, du symptôme, tutoie le corps: ce qui parle, quoi que ce soit, est ce qui jouit de soi comme corps, ce qui jouit d un corps qu il vit comme ce que j ai déjà énoncé du tuable , c est-à-dire comme tutoyable, d un corps qu il tutoie et d un corps à qui il dit tue-toie dans la même ligne .

Dans ces lignes, Lacan fait donc allusion au fait que le corps de la pulsion, inclus dans le discours sujet donc à la matérialité du signifiant est du côté de la mort ( tuable ). C est donc un corps mortifié. Mais, dans la même ligne, Lacan signale qu il y a un Autre corps tutoyable , un corps que l on a et qui ne se réduira pas à la matérialité du signifiant: il signalera quelques lignes plus tard que c est un corps qui se livre à la jouissance de l Un, sans jamais trouver son être.
Comment intervient la psychanalyse dans cette jouissance qui est prise par l Un ? A la question de savoir ce qu est la psychanalyse, Lacan répond: C est le repérage de ce qui se comprend d obscurci, de ce qui s obscurcit en compréhension, du fait d un signifiant qui a marqué un point du corps. La psychanalyse, c est ce qui reproduit une production de la névrose. Là-dessus, tout le monde est d accord (&) Cette névrose qu on attribue, non sans raison, à l action des parents n est atteignable que dans toute la mesure où l action des parents s articule justement de la position du psychanalyste. C est dans la mesure où elle converge vers un signifiant qui émerge que la névrose va s ordonner selon le discours dont les effets ont produit le sujet. Tout parent traumatique est en somme dans la même position que le psychanalyste. La différence, c est que le psychanalyste, de sa position, reproduit la névrose et que le parent traumatique, lui, la produit innocemment (4 mai 1972).

Dans cette perspective, je voudrais dégager aujourd hui quelque chose que je n avais pas aperçu au moment même de la passe. J étudierai, ensuite, un fragment de cas qui montre bien comment la substance jouissante du corps est toujours ce qui opacifie le symptôme.

Une des choses qui m a le plus soulagé et, en même temps, surpris au commencement de mon analyse, fut quelques interventions de l analyste, à propos de la série des rhumes et rhinites dont je souffrais. Il s agissait d indications qui concernaient le discours médical, spécialement l usage du vaccin comme mesure préventive. Otites et rhinites avaient été des symptômes répétés dans mon enfance.

L entrée en analyse a été franchie, lorsque je me suis retrouvé sans mots après avoir commencé le récit, que j avais toujours entendu, de l enfant trouvé au bord de la mort à cause d une probable cyanose, survenue dans les jours qui suivirent sa naissance. Sur ce point, le discours parental était bref, mais suffisamment confus. Le récit maternel insistait uniquement sur la couleur violette (morado) de l enfant qui mourrait.

L analyse consistera en une reproduction de ce signifiant et de ce que furent ses efflorescences. Dans ce sens, elle a mis en place, comme le signale Lacan, un modèle pour les reproduire: Il s agit de faire, dit-il, un modèle de la névrose . Pourquoi ce modèle ? Parce qu il y ôte la dose de jouissance. La jouissance, en effet, exige le privilège : il n y a pas deux façons de faire avec elle pour chacun. Toute reduplication la tue. Elle ne survit qu à ce que la répétition en soit vaine, c est-à-dire toujours la même. C est l introduction du modèle qui achève cette répétition vaine. Une répétition achevée le dissout de ce qu elle soit une répétition simplifiée .

Au cours de l analyse, j évoquerai souvent une image acoustique, hors sens, dont l émergence me barbouillait la raison. Il s agissait du nom d un poisson étrange, de couleur violette (morado), appelé en zoologie : Angelrina Squatina. Il ne m est pas difficile aujourd hui d extraire de cette image acoustique du poisson, l élément qui insistait : Angelrina (du grec rinos, nez) et son nouage au corps. Cette image constituait aussi un écran par rapport à la découverte de la castration. Assis par terre avec une petite s†ur, en train de regarder un album de zoologie, nous répétions de nombreuses fois, dans un éclat de rires, le nom de cet étrange animal. Ce moment coïncidait avec le début de l apprentissage de la lecture. Cette forme sonore incomprise de la langue, jointe à l image visuelle, résumaient d une manière finie ce qui sans doute situait l image même du surmoi.

Quand Lacan prit le tableau, Les Ambassadeurs, comme paradigme, ce fut pour montrer qu à l intérieur de ce tableau, il y a une image qui dénonce la représentation du reste de celui-ci comme vanitas. Dans ce tableau, on voit une image qui, à première vue, ne représente rien et qui se présente comme telle. Mais pour voir cette image, un déplacement du spectateur est nécessaire. Lorsque nous nous déplaçons, lorsque nous ne sommes plus séduits par l image des ambassadeurs, nous percevons alors ce que nous ne pouvions voir auparavant. Dans le champ de ce qui est imaginaire et spectaculaire, nous percevons un certain type d image qui nous confronte à ce qui est le réel de la finitude elle-même. L anamorphose est présente à l intérieur du champ de la représentation, mais pour le dénoncer.

Ce signifiant, Angelrina, extrait à la fin (de l analyse), est le même que celui où convergeait la névrose, reproduite dans l analyse. Reproduire ce signifiant, c était arriver à se confronter à l étrangeté radicale dans cette re-rencontre que constitue l expérience analytique, où le signifiant se dédouble en se montrant irréductible à lui-même.

Lacan montrera que c est à travers ce S1, le signifiant du transfert, que se produit les efflorescences du S.s.S. Par le transfert, une duplication de la chaîne se produit. Ce qui est le plus extraordinaire c est que Lacan a simplifié cette duplication en l introduisant dans un algorythme:

S1--ýSq
S1,S2,S3,&Sn

Cet algorythme implique qu il y a, d un côté, la chaîne signifiante, qu il représente comme un vecteur de signifiants (S1 ýSq), et, de l autre côté, la duplication, l effet que nous appelons S.s.S: s (S1,S2,&Sn)

Cette duplication constitue le noyau lui-même de l algorythme du transfert. C est cette duplication signifiante que Lacan introduit également de son célèbre graphe, lorsqu il y inscrit deux niveaux.

S agissant de l algorythme du transfert, l important n est pas tellement la différence de contenu qu il y aurait entre ses deux niveaux, mais l introduction d un indice: s( ), qui est pur effet de signification. Les effets de signification dans l analyse ne sont qu effets de pure résonance de cet intervalle marqué entre parenthèses.

Ce qui est décisif, c est que la signification de savoir que permet cette résonance, arrive à la fin de l analyse à prendre une valeur de réel : elle devient comme l a développé à plusieurs reprises J.A. Miller référence (Bedeutung), réponse du réel. Et ceci, lorsque le sujet a vu son symptôme complété. Extrait des haillons du sens, isolé de son propre mode de jouissance, le symptôme ne peut plus alors se soutenir dans le manque d être du symptôme de départ.

Tout cela permet de comprendre pourquoi la finalité de l analyse suppose l obtention d un point final à l hésitation qui est celle de la névrose. En effet, le névrosé est celui qui ne veut pas croire à ce moment crucial de son enfance où il s est révélé que l Autre manque (A barré).

Le second cas est celui d une femme que je vois depuis deux ans et qui est tombée malade, il y a très longtemps. Lorsqu elle vient me voir, ses symptômes, au niveau de la gorge et du pharynx, sont source d un grand malaise. Ils sont spécialement gênants, étant donné que la voix était un moyen essentiel pour sa profession.

Entre autres choses, elle évoquera le souvenir suivant : à l âge de quatre ans, lorsqu elle entre dans la chambre de sa mère qui vient d accoucher de son jeune frère, elle la trouva avec la bouche toute lacérée, suite aux effets d un accouchement prolongé. La petite demande à sa mère : mais, qu est-ce que tu as dans la bouche, toute pleine de sang ? . Sa mère lui dira de but en blanc: la cigogne est venue et il y a eu une bagarre à coup de bec pour qu elle lâche le bébé . Ni plus ni moins !

Une telle parole ne suffit cependant pas à expliquer la raison pour laquelle cette femme souffre d une pharyngo-laryngite chronique qui lui cause beaucoup de problèmes dans sa profession. Elle dit également souffrir de ce que la médecine appelle à l heure actuelle une fibromialgie . Évidemment, avec l explication de la mère, la fille avait de quoi s appuyer pour construire sa théorie sexuelle.

En effet, cette femme eut, à l âge de six ans, des sensations vaginales. Elle se réveillait effrayée par des spasmes utérins. Elle ignorait le sens érotique de ceux-ci, comme elle ignorait aussi le sens des gémissements de sa mère dans l alcôve voisine, qui la réveillaient. En attirant, d une manière vague, l attention de sa mère vers la zone de ses voies génitales, elle provoqua l inquiétude de cette dernière. Ne comprenant pas que sa féminité était en jeu dans ce conflit, elle faisait de ses parents des marionnettes angoissées, alors que les médecins cherchaient en vain une cause organique.

Elle avait exprimé ces sensations en disant: J ai le ventre leste ou bien Mon ventre fait tic-tac .

Juste au moment de cette rencontre traumatisante, un événement prodigieux de la nature avait eu lieu dans sa région : un tremblement de terre d une assez grande intensité, c était en 1963.

Les parents l amenèrent chez le médecin. Ils la rendirent plus malade. Mais, ce dont elle se rappelle le plus, ce sont les explorations que le médecin faisait de sa gorge et l attention et la délicatesse avec laquelle elle plaçait sa langue pour que la spatule aseptisée du médecin ne la touche pas. Elle obtint toute une maîtrise dans ce type d auscultation. Le médecin, donc, explorait sa gorge.

Vous supposerez à bon escient que la pathologie de pharynx a un rôle prévalent chez cette jeune femme. Une de mes interventions sur le déplacement de haut en bas a suffi pour que son corps ne cède plus autant au jeu des représentations.

Elle évoqua alors le jour où elle s était dirigée vers sa mère pour lui demander : Toi aussi, tu as la petite chose? . Sa mère lui répondit que non. Sur ce refus, elle insista jusqu au paroxysme : si, tu as la petite chose ! La dispute avec la mère continuerait encore, si elle n était passée à autre chose.

A partir de ce moment-là, en effet, elle se mit à l élaboration d une fiction centrée sur les sirènes (qu elle commencera à dessiner avec une véritable obstination), la rencontre avec le manque de pénis de la mère étant propice à ce que l anatomie se mette à signifier. Mais, si ce souvenir est resté gravé en elle, ce ne fut pas tellement du fait de son intérêt pour l anatomie féminine en elle-même, ni à cause de la perception du corps maternel, mais parce que, à ce moment-là, lui fut révélée la vraie nature du phallus.

Elle se mit donc à dessiner frénétiquement des sirènes, précisément à l âge de huit ans, après avoir vu à la télévision l image d une belle actrice de cinéma étendue dans une baignoire et arborant une belle queue de sirène. Elle se rappellera qu elle avait, avant cette séquence télévisée, fait un rêve où apparaissait une sirène qui volait, avec une grande queue de poisson : Les parents sont dans l alcôve nuptiale, de couleur rouge, elle est à côté, dans un berceau de couleur or. Dans la chambre, flotte dans l air une sirène qui sort par la fenêtre. C est comme si j étais dans la tour d un château du Moyen-âge .

Ce rêve, comme un conte de fée, est lui-même tributaire du récit de (la Chanson /) la Romance du Conte d Olinos que sa mère lui avait raconté. Et il présente une illustration extraordinaire de ce voile transparent dont parle Lacan lorsqu il évoque la forme que prend la présence du phallus dans les contes pour enfants et dans l inconscient. Cette romance parle d un troubadour qui chante pour une princesse qui se trouve dans un château avec sa mère. La princesse demande à qui est cette belle voix. Son père ordonne la mort du troubadour et sa mère lui dit qu il n y avait pas de troubadour et que cette voix était celle d une sirène.

C est plus précisément à partir de là qu elle commencera à dessiner des sirènes en série. Elle en dessinera de tout type : des sirènes-ingénieur, des sirènes-médecin, des sirènes-danseuses de flamenco, des sirènes-pompier, soit, des sirènes de toutes les professions, ce qui n est pas sans importance étant donné que trouver une vocation professionnelle lui a pris beaucoup de temps. Beaucoup de ses camarades de classe ont encore ses sirènes, tellement sa virtuosité était grande.

Lorsqu elle a treize ans, son frère, un jour, se rend compte qu elle ne dessine plus de sirènes. Il dira à tout le monde : Elle lui a finalement mis des pattes ! . Les sirènes avaient donc cessé d avoir une queue, mais elle commença alors à tomber malade.

Maintenant, dans son analyse, elle sait qu il s agit de tirer les conséquences quant au savoir que représente le synthome. Face au manque de signifiants de l Autre pour répondre aux questions sur l existence et sur le sexe, elle a donc eu recours à un nombre illimité de signifiants pour métaboliser la rencontre avec la jouissance trouvée dans ses spasmes. Ce cas nous montre comment un sujet peut être pris dans les rets du signifiant, non seulement au niveau du sens, mais encore au niveau où le signifiant produit une jouissance du corps affecté par le signifiant.

Rappelons-nous ce que Lacan signale dans La science et la verité : que la révelation du phallus n est rien d autre que ce point de manque qu il indique dans le sujet . Ce point est un noeud , dit-il. Et il ajoute : Cet index est aussi celui qui nous pointe le chemin où nous voulons aller cette année, c est-à-dire, là où vous-mêmes reculez d être en ce manque, comme psychanalystes, suscités (Écrits, p. 877).

Ce point où nous sommes suscités, c est celui où il s agit d extraire le symptôme des haillons du sens et de faire advenir le dire qui fasse événement pour le corps silencieux de la pulsion.