World Association of Psychoalanysis

 

La clinique des n'uds

Esthela Solano-Suarez

J’ai avancé pour ce Colloque un titre un peu ambitieux. Ceci étant admis, je ne recule pas devant ma promesse.

En effet, je veux témoigner aujourd’hui, à titre d’hommage, de la clinique psychanalytique selon le point d’orientation qu’elle trouve dans ce que Jacques Alain Miller a appelé “ Le dernier enseignement de Lacan ”, et dont il déplie les coordonnées et tire les conséquences, dans son Cours intitulé *Le lieu et le lien*.

La clinique des n†uds convoque à l’appui de notre pratique, les catégories du symbolique, de l’imaginaire et du réel. Ces trois catégories , léguées par Lacan, non sans les soumettre à ce qu’il qualifie de “ mise à l’épreuve d’un testament ” , ont été dégagées très tôt dans son enseignement, dès le Discours de Rome. Cependant, dans la perspective qui nous intéresse aujourd’hui, à savoir celle du dernier enseignement de Lacan, les trois registres entretiennent entre eux une “ relation boroméenne ”. Cette relation comporte que ces trois registres soient noués , dans la mesure où le n†ud boroméen implique un minimum exigible de trois éléments. Cette propriété “ met en valeur un rapport qui n’existe qu’à partir de trois ”, ce qui fait du n†ud boroméen “ un être à trois ”.

La propriété boroméenne consiste, comme vous le savez, dans le fait que “ si de trois vous coupez un, ils sont libres tous les trois ” . De ce fait , le symbolique l’imaginaire et le réel sont rendus homogènes.

De cette propriété se déduit d’après J.A.Miller, l’indépendance de chaque un de ces registres par rapport à chaque un des autres, car “ derrière l’évidence du trois qu’impose le n†ud boroméen, il y a en effet le règne de l’un, et là en particulier de chaque un indépendant par rapport à chaque un des autres ”. Dans cette logique, le n†ud boroméen de Lacan est le meilleur exemple de ceci : “ Il n’y a que de l’Un ”, il n’y a pas d’Autre.

Sans développer davantage les articulations de cette perspective et ses conséquences pour la psychanalyse, allons directement trouver son point d’application dans la clinique analytique, car, nous dit Lacan” C’est d’elle que le noeud rend compte. Là est son prix ”.

J’apporte ici un exemple tiré de ma pratique. Il s’agit d’un cas de psychanalyse appliquée à la thérapeutique.

Un homme de 50 ans vient nous voir sur le conseil d’une amie. Le lien de respect et d’amitié qu’il a à son égard, lui fait croire que la psychanalyse pourrait le secourir.

De quoi souffre-t-il? Il souffre de “dépression ”, selon ses propres termes. Depuis quelques mois, il se trouve anéanti, ayant perdu le goût de vivre, aussi bien que le sommeil et l’appétit. D’après ce qu’il nous décrit, son état témoigne d’une sorte d’hémorragie de la libido. Son corps, n’étant plus habité par le sentiment de la vie, lui est devenu étranger. Du creux de cette étrangeté à l’égard du corps, émerge l’angoisse. L’angoisse est l’affect qui surgit, dit Lacan, “de ce soupçon qui nous vient de nous réduire à notre corps ” .

Cet homme ne trouvait pas de raison susceptible de justifier son état. En tout cas, cette catastrophe subjective ne lui semblait pas être en accord avec les circonstances actuelles de sa vie. Il trouvait que sa réaction aux changements imposés à sa vie professionnelle était disproportionnée. Il ne voyait pas en quoi un changement de statut professionnel, par ailleurs bénéfique à tout point de vue, pouvait produire chez lui une telle réponse. En effet, après quelques remaniements opérés dans l’entreprise où il travaillait, il s’était vu promu au poste de Directeur d’un prestigieux magasin de bijoux de luxe. Ce poste, auparavant convoité, était devenu pour lui, une fois effectif, un cauchemar. Il se considérait incapable d’assumer cette fonction, et il avait l’impression de perdre tous ses moyens, aspiré par un gouffre qui le dépossédait de son corps, lui imposant l’idée de la mort comme seule issue.

Quelle était la raison de son incapacité à assumer un tel poste ? Pourquoi devant cette promotion, le corps de ce sujet se sentait lâché ? Comme notre sujet butait devant ses questions, tournant en rond au sens d’une ritournelle, nous lui proposâmes comme hypothèse à mettre au travail “ que cette chute qu’il éprouvait était sans doute quelque chose qui venait de loin ”.

Sans tarder il nous confia qu’ à nous écouter, il ne pouvait pas ne pas faire le lien avec la mort de sa mère quand il avait 5 ans. De cet événement, il n’avait gardé, d’après, lui aucun signe de douleur. De plus, il trouvait curieux de n’avoir aucun souvenir de sa mère, ni de lui, ni des moments de sa vie, du temps où sa mère vivait. Il ne se rappelait pas non plus du visage de sa mère. Il avait des représentations de sa vie à partir du jour où son père lui annonça le décès de sa mère.

On pourrait dire que sa mère en mourant a emporté avec elle la mémoire de l’enfant, c’est-à-dire ses représentations, au premier rang desquelles, se trouve celle de l’image de son corps et que la disparition prématurée de la mère, par le trou qu’elle creuse, dénoue pour ce sujet le lien entre le réel, le symbolique et l’imaginaire. Ce dernier, de ce fait, glisse et s’en va à la dérive produisant la chute de l’image du corps. Le réel du corps, séparé de l’image, transforme l’ enfant auparavant chéri par sa mère, en un corps encombrant.

De ce corps encombrant, le père se débarrasse. Il l’envoie à l’orphelinat. Les années qui suivront sont marquées par un vide d’affects. Il ne garde que quelques souvenirs de ce lieu, qui sont par ailleurs désubjectivés, comme s’il n’y avait personne pour les dire, comme s’ils avaient été vécus par quelqu’un d’autre que lui. Sévices, coups, humiliations, punitions de toutes sortes y sont pratiquées par les femmes qui s’occupent des orphelins.

Une longue reconstruction de cette période lui permettra de mettre des mots là-dessus, de retrouver les traces de ce qui fut, de mettre en relation des éléments qui apparaissaient auparavant comme dispersés. Ainsi, par la mise en relation des signifiants entre eux, nous avons contré le défaut de lien. Il évoquera ainsi les années qui précédèrent sa naissance. La famille, d’origine juive, venait de se retrouver lorsqu’il est né. C’était après la guerre. Son père, sa mère et trois enfants avaient dû se séparer pour se mettre à l’abri. Ils réussirent à échapper à la déportation. Ce qui ne fut pas le cas pour les frères et s†urs du père et de la mère. La plupart périrent dans les camps de la mort, quelques-uns survécurent, notamment deux s†urs de la mère.

Ce réel qui précédait sa naissance le rattrapa lorsqu’il fut déporté vers l’orphelinat. L’enfant fut expulsé ainsi de la signification de l’amour, ravalé au rang d’un corps sans valeur, objet de jouissance des femmes tortionnaires. Il ne comprenait pas pourquoi son père le laissait tomber, ni pourquoi quelqu’un de sa famille, une de ses tantes par exemple, ne venait pas le sortir de son exil.

Dans ces conditions , on comprend dès lors que le sens de la vie pour cet enfant, du point de vue du sujet, fut anéanti, de s’être trouvé expulsé et par conséquent , hors sens. Le réel, comme antinomique au sens, est venu réveiller trop tôt l’enfant, l’arrachant de la réalité oedipienne, en tant que rêve. La mort de sa mère et la décision consécutive du père de lâcher l’enfant sont venues défaire le n†ud qui tenait ensemble l’être à trois du père, de la mère et de l’enfant

La rupture du n†ud, par le démenti de la loi de l’amour du père, imposera le réel dans sa condition d’être sans loi. Aussi, la rupture du lien enfermera –t-elle l’enfant dans la solitude de l’Un, sans Autre. L’Un tout seul du corps de l’enfant, du corps sans lien, puisque chu du lien de l’amour et du désir seul lieux où l’Autre peut prendre être, mettra donc à nu le non-rapport à l’Autre.

Ainsi, comme il n’y a pas eu de parole lui donnant un semblant d’être à la place de l’enfant désiré et aimé, il s’est trouvé expulsé du sens et délogé de la représentation qui, dans l’imaginaire, soutenait son corps en tant qu’image. On reconnaît ici la figure du ravissement et du rapt d’être, élevé à la dignité de paradigme clinique par Jacques Alain- Miller et Eric Laurent, dans leur étude consacrée au roman de Marguerite Duras, Le ravissement de Lol V. Stein . Le ravissement est un événement intéressant le corps, puisqu’il comporte la chute de ce qui soutient le corps dans sa consistance imaginaire.

La position subjective corrélée à l’expérience de ravissement n’est pas celle du manque à être, mais celle d’une jouissance hors sens, indicible, hors symbolique, corrélée à ce qui dans le symbolique fait trou. Comme l’a mis en lumière Jacques- Alain Miller , le dernier enseignement de Lacan fait valoir que par rapport au trou se détermine l’ex-sistence du réel, en tant qu’il se caractérise par l’exclusion du sens. Ceci étant posé, nous pouvons avancer que l’expérience de rapt du corps vécu par l’enfant, le laissa sans recours devant le trou du symbolique et le hors sens en tant que réel.

Comment a-t-il pu suppléer au ratage du n†ud et restituer le n†ud de la réalité psychique ? Les contingences de sa vie lui donnèrent la possibilité de se bricoler une identification de suppléance. En effet, sa s†ur aînée le sortira de l’orphelinat quatre ans plus tard, pour le prendre chez elle.

Cette s†ur, de vingt ans son aînée, venait de perdre son unique enfant, un petit garçon qui fut, étant donné sa condition de mère célibataire, l’enfant de la honte. Elle se consacrera désormais à son petit frère, incarnant pour lui une figure de l’Autre de l’amour. Elle le gâte, lui donnant tout ce qu’il n’a pas eu jusque là . Il devient “ très cher ” pour sa s†ur, laquelle dépense pour lui sans compter l’argent qu’elle gagne la nuit, dans l’exercice du *plus vieux métier du monde*.

Notre patient garde un très bon souvenir de cette période de sa vie où il retrouva le goût de vivre.

Mais devenu adulte il vient prendre la même place que sa s†ur. Beau garçon, il se prostitue, vendant son corps très cher. Il commence dans la rue et peu de temps après il aura une clientèle privée, très select, d’hommes fortunés. Il ne tardera pas à trouver un client privilégié, qui épris de lui, lui offre une place de vendeur dans un magasin de bijoux de sa propriété.

Il devient le meilleur vendeur de bijoux. Sa connaissance des langues lui permet de côtoyer une clientèle internationale et fortunée.

Il faut signaler la place éminente de l’argent dans la vie sexuelle de ce sujet. D’une part, il est payé par ses clients, lorsque son corps est à la place de l’objet de jouissance d’un autre homme, auquel cas il n’éprouve d’autre satisfaction que d’être payé, et *très cher*. D’autre part, il n’a jamais eu de relations sexuelles sans payer à son tour les garçons qui l’attirent. On conçoit dès lors que l’argent tient la place de la fonction phallique dans l’exercice de la sexualité. Autrement dit, la signification que prend la sexualité est celle de l’échange de la jouissance pour de l’argent.

On est en droit d’accorder à cette version du rapport sexuel qui s’accomplit à travers un rapport d’argent, la fonction d’une suppléance, qui fait tenir ensemble le n†ud du réel, du symbolique et de l’imaginaire. La suppléance consiste et se soutient dans l’identification à la s†ur, en tant que prostituée symptôme de la sexualité mâle, et à ce titre, venant à la place de La femme de Tous les hommes. Cette père-version, où il s’accomplit en tant que femme, est la seule version possible pour ce sujet d’un usage possible du corps en tant que sexué.

À la lumière de cette construction boroméenne, on peut éclairer la déstabilisation qui s’est produite chez lui, et qui le conduit à nous en parler. D’une part, le nouveau poste de direction mettait le sujet en position de faire appel à la fonction paternelle, d’où ne pouvait lui répondre dans le symbolique que le trou de sa forclusion. D’autre part, nous avons découvert dans ses dits l’inconvénient majeur qui mettait en échecs la correction du ratage du n†ud, car le poste de directeur comportait son exclusion du contact avec les clients, et en conséquence du commerce avec le clients aussi bien que des ventes, c’est-à-dire de l’échange de l’objet-bijou et de l’argent. On mettait ainsi en échec la formule inventée par le sujet pour suppléer le ratage du n†ud boromeen.

Ayant trouvé la clé de cette affaire, nous avons promu auprès de lui l’invention d’une position qui rendrait compatible la fonction de directeur du magasin et la possibilité de garder un contact avec les clients.

Il put mettre en place cette formule et, à travers elle, il retrouva son élan vital. Cet artifice lui permit de démontrer ses compétences dans la vente des produits de luxe. Il améliora considérablement la situation de ce magasin, qui eut le plus gros chiffre d’affaires de son histoire.

Ce cas enseigne que la clinique des n†uds trouve son point d’application dans la construction du bricolage, voire de l’artifice qui permet au sujet de se débrouiller face au réel. Nous avons suivi l’orientation boroméenne promue par le dernier enseignement de Lacan. “ Pour opérer avec ce n†ud d’une façon qui convienne, disait-il- il, faut que vous en usiez bêtement. Soyez-en dupes. ”

Pour conclure, nous ajoutons un détail qui fut, à notre sens décisif pour nouer le lien de transfert qui permit à ce sujet d’y croire et de croire, au travail qu’il soutenait auprès de nous. Ce détail, que le patient avance dès la première rencontre, il le tenait de la personne qui lui avait indiqué notre nom et ne se trouve pas ailleurs que dans le nom du pays d’origine de son analyste : l’Argentine.