World Association of Psychoalanysis

 

Les modalités de la sortie

Dominique Laurent

Le témoignage de Véronique Mariage ne s’attache pas aujourd’hui à rendre compte de l’articulation logique de toute sa cure, pourtant nous entendons dans chacun de ses énoncés le condensé d’une longue élaboration. Son propos présente et développe une série de sorties du dispositif analytique dans un jeu serré avec le partenaire symptôme. Cette perspective très féconde cliniquement permet de saisir dans la singularité d’une cure ce à quoi tout analysant est confronté lorsqu’il s’engage dans une analyse. L’analysant a en effet la responsabilité,au-delà de l’analyste, de décider de poursuivre ou d’interrompre sa cure en quelques circonstances. Sa décision peut relever de la satisfaction de l’allégement symptomatique et d’un « j’en sais assez comme ça ». Elle peut aussi relever de l’idée juste ou erronée d’être arrivé au terme du parcours subjectif. Elle peut enfin venir répondre à une manuvre maladroite de l’analyste dans la cure et prendre alors la dimension d’acting out dont les coordonnées transférentielles et signifiantes sont au premier plan. Cette phénoménologie clinique sommaire indique donc diverses modalités de sorties du dispositif analytique. Ces sorties ne sont pas équivalentes. Que l'analysant puisse s’en satisfaire n’implique pas pour autant la fin de l’analyse telle que Lacan l’a conceptualisée. Sa formalisation a permis de sortir de l’impasse de la cure analytique freudienne conçue comme l’analyse des composantes oedipiennes de la subjectivité à l’aide du complexe de la castration. Chez Freud, la phase ultime de l’analyse centrée sur le père et le complexe de castration butait sur une éternisation de la plainte phallique et laissait confondues la fin de l’analyse et la guérison symptomatique. À l’impasse, Lacan oppose la passe. Dans un premier temps, intégrant les développements kleiniens à la perspective freudienne, il établit l’issue de la cure non plus à partir du symptôme mais à partir du fantasme fondamental et de l’objet a cerné à partir des coordonnées pulsionnelles. La réduction de ces coordonnées au fantasme et son usage dévoile une machinerie à plus de jouir pour parer au manque de la jouissance qu’il faudrait. L’inscription d’un manque (- phi) dans le complexe de castration le sanctionne. Au-delà des signifiants maîtres auxquels le sujet était identifié pour soutenir son « je suis » dans l’existence, le sujet découvre une identité de jouissance, un "je jouis » qui organise symptomatiquement toute sa vie et dont il pâtit. L’élaboration ultérieure de Lacan comme l’a montré Jacques Alain Miller mettra l’accent moins sur une théorie de l’éveil et de la traversée du fantasme qui écrit pour chacun un rapport de jouissance réglé à l’objet que sur une perspective fonctionnaliste des rapports du sujet avec la jouissance exprimée en terme de « savoir y faire avec le symptôme ». Ce savoir est celui d’un certain fonctionnement pulsionnel désormais délivré du cadre rigide du fantasme .

Le témoignage de Véronique Mariage rend compte de trois versions possibles de sortie de l’analyse. Ces versions sont les siennes. Elles ne constituent pas bien sûr l’exhaustion de toutes les sorties possibles d’un sujet de l’analyse. Ce témoignage fait particulièrement bien apercevoir l’état du symptôme à chaque scansion de l’analyse. Il souligne d’emblée comment « se taire » se constitue très vite dans l’amour de transfert comme un symptôme essentiel. La stratégie du sujet consiste à obtenir de l’autre, l’analyste, qu’il lui parle. Ces paroles sont pour lui autant de signes d’amour répondant à une demande insatiable exprimée par son mutisme même. Alors que l’entrée en analyse avait été motivée par l’amour impossible d’un homme interdit, un amour qui doit se taire et qui la mettait à mal, la première période analytique se conclut sur un bénéfice thérapeutique qui l’éloigne de ce qui la fait souffrir. La dimension symptomatique du « se taire » se manifeste ici dans le registre du désir d’enfant soit du phallus pris tout entier dans la dimension de la demande d’amour adressée au père. On sait avec Freud et Lacan qu’elle vise à obtenir de lui l’enfant qu’il ne peut donner. La sortie de ce premier temps analytique se fait par un don de paroles de l’analyste avec qui elle travaille désormais. L’enfant souffrant de la parole devient l’objet commun de leur souci. Dans cette séquence, le registre dipien est clairement explicite. Le symptôme est appréhendé dans sa dimension phallique articulée à la demande d’amour. Son abord pulsionnel est laissé de côté. Elle décide d’arrêter son analyse, assurée croit-elle d’un nouvel équilibre.

Cette sortie s’assortit rapidement de l’émergence d’un nouveau symptôme : celui d’une agoraphobie, phobie du vide de la voie publique autrement dit du lien social. Le symptôme la décide à reprendre à reprendre un travail analytique. La difficulté de parler et l’agoraphobie persistent longtemps dans l’analyse jusqu’au moment d’une séquence décisive. Au sortir d’une séance de chez son analyste, elle doit prendre le train pour rentrer chez elle. Elle ne trouve pas la voie de chemin de fer. Lorsqu’elle arrive le train est parti., la voie est vide. Angoissée et perdue, une seule adresse s’impose à elle : celle de son analyste. Celui-ci l’accueille chaleureusement en proférant un « vous ne pouvez plus me quitter ». L’analyste interprète l’acte manqué par l’amour de transfert. La voie vide du chemin de fer s’éclaire d’un nouveau jour. Celle çi se connecte au père dans l’appel à l’analyste. Elle découvre dans une construction la place vide identifiée au rien de la voie qu’elle occupe ainsi que l’appel au père qui en résulte. On passe de l’agoraphobie à ce qui manque à sa place. Elle aperçoit aussi l’équivoque homophonique du signifiant voie /voix du surmoi. Son symptôme s’allège. Elle parle désormais avec plus d’aisance et l’angoisse s’apaise. L’analyse s’arrête sur cette avancée de savoir dont elle retire un bénéfice thérapeutique. Nous pourrions dire que la sortie de l’analyse s’effectue dans le temps de la construction du fantasme c’est-à-dire dans le moment de l’articulation dans l’analyse de l’oedipe à l’au-delà de l’dipe. Le symptôme s’y révèle là, non plus dans sa dimension phallique mais dans l’aperçu de sa dimension pulsionnelle. Il n’est pas élucidé plus avant. Dans cette occurrence, le rapport à l’autre est interrogé du côté paternel, la voie maternelle soulignons le, reste vide. Le père s’appréhende alors de façon inédite dans un rêve qui met en scène l’analyste. Celui-ci est dans l’impossibilité de reconnaître son père comme étant son père. Nous pourrions dire qu’une logification de la fonction paternelle s’esquisse. Le père de la réalité se décompose en de nouvelles fonctions. Croyant être arrivée au terme de son analyse, elle décide d’arrêter. Il me semble que la hâte particulière qui pousse le sujet à conclure prématurément son analyse situe la sortie comme celle des prisonniers du temps logique, hâte de s’assurer d’un point de capiton que constitue le savoir nouveau acquis sur le symptôme. C’est à partir de ce point qu’il faut saisir l’adresse à ce troisième qu’est le cartel de la passe. Nous parlons de la structure du mot d’esprit dans la passe, elle est là manifeste, il ne suffit pourtant pas qu’elle soit avérée pour que la sortie le soit.

La réponse négative du cartel reconduit l’analysante chez l’analyste. Ce troisième temps de l’analyse est marqué de l’éternisation d’une position visant à obtenir la satisfaction d’entendre « la voix de son analyste, l’entendre se taire, entendre sa voix tomber dans le silence ». Elle se tait souvent encore. S’absentant pour la première fois du dispositif analytique, un cauchemar et un souvenir inédit surgissent alors. Les interprétations de l’analyste les scandent de façon décisive. Le cauchemar met en scène un jardin d’Eden conçu comme un banquet dont le fruit défendu apparaît sous les couleurs de la poire. Il y a le fruit mûr, trop mur au pied de l’arbre présenté sous l’aspect du cadavre. La mort est dans le tableau. Le sujet fait appel au père. Celui çi veut parler, mais ne le peut. C’est ce qui réveille l’analysante. Elle aperçoit que la perte de la voix du père lui est insupportable. Le souvenir livré en deux temps rapporte une sentence paternelle dont je rappelle la formule « vous devez savoir, le travail est une punition du bon Dieu, ça n’est pas moi qui le dit c’est écrit ». La formule complète de l’énoncé ne se déploie que par l’interprétation de l’analyste. Cette interprétation est une mise en scène littérale du commandement de la voix et par cette mise en scène même renvoie le message sous forme inversée. Ceci sépare le texte de l’énoncé, du commandement surmoïque de l’énonciation (la voix) Pour cela l’analyste a recours au mime de l’écrit. Il mime les tables de la loi. Cela ruine la position idéale du père, rend les énoncés des maximes paternelles à leur contingence et isole le pur commandement incarné par la voix Le symptôme s’allège par le vidage de sa charge surmoïque ; par là il devient le partenaire symptôme. De ce point, le parcours analytique s’éclaire d’un jour nouveau. Il permet à l’analysante d’appréhender comment la pulsion a organisé symptomatiquement sa vie sur le mode du plus de jouir. En s’engageant à nouveau dans la procédure de la passe, cette fois elle s’y fait entendre