World Association of Psychoalanysis

 

Quand c’est écrit

Véronique Mariage

Comment analyse-t-on à l'ECF ? L'AE est spécialement convoqué à le démontrer.

Mais le démontrer ne va pas sans exposer l’analysant qu'il a été, d’une part ; et l’analyste qui, par son acte et son désir, a pris part à l’expérience, d’autre part.

La psychanalyse pure ne se saisit que ponctuellement, dans un acte. Elle n'existe pas dans l’idéal, au niveau de ce que l'on croit qu'elle est ou devrait être. Elle est là où on ne s'y attend pas, elle ne s'attrape que dans la surprise, que du witz et de la tuché. Et elle s'appréhende radicalement au niveau de ce qui précipite l'analysant à sortir de l’analyse. Ce point final est toujours singulier. Il est pris dans la trame signifiante et jouissante du sujet, enraciné dans le transfert à l'analyste qui s'en fait partenaire.

Avant de resituer cette trame en trois temps, je ferai une remarque préliminaire :

Le parcours analytique de ce sujet fut marqué par une grande difficulté à prendre la parole. Face à la demande de parole, elle se taisait. Elle se taisait parce que la parole en dit trop et donne accès à une vérité insupportable. Elle se taisait encore parce que la parole ne sait pas dire et renvoie au vide qu’elle enserre, et c'est alors l'angoisse qui surgit. Elle se taisait donc. Se taire était son mode de parler, de jouir et de demander, insatiablement, l’amour. Sa stratégie consistait à faire parler l’autre, l'analyste en l’occurrence, afin d'en obtenir quelques signes d'amour.

Premier temps

L'analysante entre dans la cure avec une grande souffrance. Elle vit un amour impossible avec un homme qui lui est interdit ; elle vient de perdre l'enfant qu'elle attendait.

Elle découvre les signifiants de son histoire, ceux qui donnent assises aux identifications qui la déterminent, notamment une identification à un enfant mort. Cette identification, dans ce premier temps, trouve à se résoudre sur le mode d’un déplacement : comme son analyste et avec lui, elle se met à s’occuper d’enfants psychotiques, d’enfants morts à la parole ou trop vivant, d’enfants à sauver. Ce déplacement la sauve, il est thérapeutique. Elle renonce à son amour impossible et interdit.

Deuxième temps

Sortie de cette première cure, le surgissement de l'angoisse ne se fait pas attendre. Il se transforme en agoraphobie. Elle reprend une analyse. Son deuxième analyste meurt prématurément. Elle s'adresse alors à un troisième analyste.

Après de nombreuses années d’analyse toutefois, l’agoraphobie subsiste, ainsi qu’une importante phobie du vide. Ces phobies surgissent tout spécialement quand elle quitte son analyste.

Ainsi, un jour : elle se trouve à la gare où elle doit prendre le train pour rentrer chez elle, elle cherche la voie trois et ne la trouve pas – le chiffre trois est celui qui représente sa place dans sa famille. Lorsqu’elle trouve enfin cette voie, le train est parti, elle est alors face à la voie(x) vide et une angoisse folle l'envahit. Elle ne sait plus où elle est. Seul le numéro de téléphone de son analyste lui revint à l'esprit. Elle l'appelle et retourne chez lui.

Il l'accueille chaleureusement et lui dit : « Vous ne pouvez donc plus me quitter ». Elle répond du tac au tac : « Ce n'est pas possible, je ne veux pas de cela ». L’échange est fulgurant. Dans les séances qui suivent, elle constate un allégement de l'angoisse et de la demande d'amour. Elle se met à parler avec plus d'aisance. L'analyste la désigne passeur.

Elle fait ensuite un rêve qui lui permet d'articuler une construction logique qui nomme la place vide dans laquelle elle se précipitait, celle du rien auquel elle s’identifiait.

Elle a donc fait un pas de côté, a cessé de vouloir réaliser ce qui manque à l'Autre. C'est sur un rêve où il est impossible à son analyste de reconnaître son père comme étant son père qu'elle conclut ce deuxième temps.

Elle se présente à la passe, n’est pas nommée AE et entre dans l'école. Elle n’est pas satisfaite.

Troisième temps

Elle reprend l'analyse pour saisir pourquoi elle n’a pas pu faire entendre cette conclusion. Mais elle n'arrive pas à se remettre au travail du décryptage de l’inconscient. La passe lui semble alors dépassée, elle rejette même l'idée de s'y représenter et choisit finalement de poursuivre un contrôle avec son analyste. Elle s'attelle à mettre à l'épreuve la clinique du réel des impasses qu'elle rencontre en institution avec les enfants psychotiques.

Mais après plusieurs années de contrôle, elle bute sur une difficulté : il lui est devenu impossible de parler de sa pratique privée d'analyste Elle en est mal à l'aise. Est-elle malhonnête, incapable ? Faut-il poursuivre ? Que fait-elle encore avec son analyste ? Lorsqu’elle veut le quitter, il la retient cependant.

Quelques rêves surgissent. Dans l’un d’entre eux, elle se trouve sans corps au milieu de ses collègues de l'école, ils ne la voient pas et elle n'entend que leurs voix sans parole. L'analyste considère qu'il s’agit là de rêves d'en deçà de la parole, elle pense qu'il la dissuade d’en parler davantage et ne rêve plus.

Elle se satisfait alors de sa seule présence qui la soutient dans la vie et le travail. Elle a même l'idée que cela pourrait durer toujours, pour le reste de la vie. « Et pourquoi pas, lui dit-il, ne sommes nous pas bien ensemble ». L'espace de la séance est devenu son monastère tranquille.

Les rencontres avec son analyste se réduisent alors à aller l'écouter parler à son cours, puis à se rendre à ses séance. À aller et venir, à le rencontrer et à repartir. À entendre sa voix et même à l'entendre se taire, à entendre sa voix tomber dans le silence. Mettre du sens est dérisoire et même impossible. La séance parfaite, qui lui aurait procuré la plus grande satisfaction, aurait alors été celle qui se serait passée en silence, rencontre d'une pure présence, corps à corps. Ce qui ne fut pas le cas. Lorsqu’elle ne pouvait plus que se taire, l'analyste, lui, donnait de la voix.

Ce circuit de satisfaction, si agréable, aurait sans doute duré toute la vie, si la rencontre avec deux événements n'était venue le déranger.

Le premier : elle rate deux fois de suite le cours de son analyste et sa séance, ce qui ne lui était jamais arrivé. Une première fois, pour soigner sa mère immobilisée par une mauvaise chute ; une deuxième fois parce qu’elle avait été invitée à parler de la passe et qu’elle devait écrire son travail. Depuis longtemps, elle s'était complètement désintéressée des travaux de ses collègues sur la passe et la fin de l'analyse. Tout cela lui procurait un profond ennui. Afin de répondre à cette demande, elle s'était engagée à parler de l'ennui. Comme elle n'arrivait pas à écrire ce travail, elle reporta la date de son intervention, ce qui ne lui était jamais arrivé, et rata sa séance afin d'écrire finalement ce travail.

C'est dans ce moment d'absence et de ratage, et alors qu'elle ne rêvait plus depuis longtemps, qu'elle fit le cauchemar suivant :

« Elle s'installe avec un de ses frères, son préféré, pour pique-niquer dans le parc de l'institution où elle travaille depuis le début de son analyse, il y a 25 ans, et se réjouit d'y trouver un superbe poirier couvert de délicieuses poires, des « claps », les poires de son enfance que son père interdisait de manger. Son frère pointe alors du doigt afin qu'elle regarde au pied de l'arbre. Elle voit avec horreur un cadavre en état de décomposition avancée. Elle s'agite, veut avertir la police, quelqu'un est certainement porté disparu et recherché. Son frère lui dit que ça ne vaut pas la peine, que de toute façon, il est impossible à identifier Elle se rend alors à la porte d'accueil de l'institution et sonne. La porte s'ouvre, son père apparaît. Il veut lui parler, mais il ne le peut pas, il n'a plus de voix. »

Elle remarque que, dans ce cauchemar, ce n'est pas le cadavre impossible à identifier qui la réveille. Ce que l'analyste confirme : « c’est plutôt, en effet, que votre père ne puisse plus vous parler, d'avoir perdu la voix, qui vous est insupportable, lui dit-il ».

C’est alors qu’un second événement surgit et la précipite hors de la cure. En voici son déroulement :

Comme d'habitude, elle va écouter le cours de son analyste. Elle l'entend dire: "Les personnes viennent tout spécialement parler à un analyste des paroles qui leur ont étaient dites ou qui ne leur ont pas été dites, quand ils les attendaient . Ces marques de parole, on les retrouve quand on les a oubliées, ou, quand on s'en est toujours souvenu, on trouve l'occasion de les expliciter, de les communiquer, d'en voir les conséquences à grande portée. Et quand le sujet est absorbé par sa marque, ajoute-t-il, il ne s'en distingue pas."

L’analysante se rend ensuite à sa séance . Elle dit à son analyste, avec ironie, : « vous savez ce que mon père dit, depuis toujours et très souvent, à ses nombreux enfants. Il dit ceci : « Le travail est une punition du bon Dieu". Mais peut-être, ajoute-t-elle, ne l'ai-je jamais dit en analyse ».

L'analyste s'exclame: « Ca alors et je parie que tous ses enfants travaillent comme des dingues ». Il se lève, prend son cahier et sa plume. « Vous me redites ça, c'est formidable, je vais le noter ».

L'analysante, qu'il reçoit depuis toujours en face à face, est d'abord désarçonnée, puis elle répète ce qu'elle vient de dire et ajoute un bout de phrase : « Mon père disait : " Vous devez savoir, le travail est une punition du bon dieu" ». L'analyste relève : « Vous devez savoir ! » Il note cérémonieusement et lève la séance.

Sortie, il lui revient alors en mémoire que son père en disait en fait bien plus. Il disait exactement ceci : « Vous devez savoir, le travail est une punition du bon Dieu ; et ce n'est pas moi qui le dit, c'est écrit ».

Jusque-là, elle avait toujours donné un unique sens à cet énoncé. Elle avait l'idée que, par cette phrase si souvent répétée, son père disait qu'il fallait surtout ne pas faire du travail une punition, mais au contraire qu’il fallait faire ce que l'on aimait. Elle avait également l’idée qu’il était plutôt fier d’oser dire cela, de son audace à tenir de tels propos. Et effectivement, tous ses enfants semblaient animés d'un certain désir dans leur travail.

La semaine suivante, elle vient à sa séance et dit à l'analyste : « Vous ne savez pas ce que vous avez fait en écrivant cette phrase » et fait part de la phrase complète: « Vous devez savoir le travail est une punition du bon Dieu, ça n'est pas moi qui le dit c'est écrit ».

« Alors, lui dit-il, je suis donc parfois analyste ».

Écrite par l'analyste, cette phrase prit alors un nouveau sens, elle apparut à l’analysante sous son versant d'horreur et de condamnation. Elle put alors entrevoir que cette sentence, tirée du livre de la genèse, avait écrit son destin et qu'elle éclairait d’un jour nouveau ce qu'avait été son parcours analytique. Le père, tant chéri, lui apparut alors comme la voix d'un surmoi qui vient dire que dans la vie il y aura toujours un manque à jouir.

La sentence du père, associée au cauchemar, lui fait alors entrevoir en un éclair les marques de son destin : son identification à l'enfant mort, sa vie passée avec des psychotiques, son accrochage à la religion et à Dieu qui avait déterminé un rapport amoureux et interdit à un homme consacré à Dieu, ainsi que la place de son analyste dans le transfert.

Elle entrevoit également combien sa cure s’est éternisée, et combien l’éternisation de sa relation à l'analyste emportait de satisfaction. C'est alors qu'elle s'entendit dire un : " Et puis ZUT", que l'analyste relaie d'un : " ZUT-ZUT et ZUT " qui la précipite hors du champ de la cure.

Un circuit de jouissance pulsionnelle qui s'infinitisait s'est donc dénoué. Ce dénouage fait entrevoir rétroactivement la marque du destin, il fait surgir une signification jamais entrevue jusque-là. Cette nouvelle signification, qui vient dire la vérité, se révèle dans le même temps être une histoire banale et dérisoire dont il n'y a plus rien à dire. Elle tombe sans voix. Par l’acte d’écrire, l'analyste s'est emparé de la jouissance qui lestait cette marque qui peut dès lors circuler et se perdre.

L’analysante aurait pu en rester là, tenir secrète sa découverte, la laisser. Elle a fait le choix de se l'approprier. D'avoir dénouer le circuit de jouissance accroché à la voix dans sa relation à l'analyste, elle décide de donner de la voix pour la psychanalyse : nouveau nouage d'un savoir y faire avec la cause de son désir qu'elle mettra au travail. Si la cure était le point d'ancrage qui soutenait sa vie et constituait son symptôme, c'est maintenant le travail pour la psychanalyse et l'école qui le sera.