World Association of Psychoalanysis

 

De vive voix

Patrick Monribot

Le récit proposé par Véronique Mariage reflète une problématique aujourd’hui fréquente à l’Ecole de la Cause freudienne. Sa résolution, moins fréquente, mérite d’éclairer la pratique de ceux qui s’en réclament. En effet, la pointe de ce témoignage fait paradigme car il se situe entre deux passes. Ce qu’elle avance comme deuxième temps de la cure est soldé par une première passe avec effet d’entrée dans l’Ecole sans nomination. L’insatisfaction s’y corrèle à juste titre car cette « fin » n’est pas conclusive. Un troisième et dernier temps d’analyse aboutit ensuite à une autre passe qui vaut, cette fois, nomination. Que se passe-t-il donc entre les deux passes ?

Le temps de la méprise

Elle reprend une cure après la première procédure ; c’est le temps … trois… de l’analyse. Il s’agit de « saisir, dit-elle, pourquoi elle n’a pas pu faire entendre sa conclusion. » Ce « faire entendre » annonce la fin dès le début de cette reprise. Mais ce n’est qu’une annonce : « faire entendre » est un motif de (ré)-entrée, ce n’est pas encore une cause de sortie. La dernière tranche sera donc l’empan qui va du motif de la plainte à la cause du désir, sous la forme d’un trajet en boucle autour de l’objet pulsionnel qui, pour ce sujet, centre l’expérience : la voix.

L’orée de ce temps conclusif est d’abord marquée par le bilan de la passe qui a précédé. « Mettre du sens est dérisoire et même impossible », annonce-t-elle d’emblée. Cela signe l’estocade portée au sujet-supposé-savoir, avec une levée certaine de la méprise. La pente au sens en est invalidée de façon durable. Cet effet de destitution précipite la sortie puis la première passe. Le moment clinique, juste avant la sortie, en est parfaitement repéré : un rêve vient à jamais dissocier la place du père et celle de l’analyste au regard du savoir ; tous deux se croisent, et ne se voient pas ; c’est une rencontre manquée. Le transfert au … père-maître-du-savoir… chute ; il cesse d’être le pivot du lien analytique qui alors s’interrompt pour quelque temps. Mais il y a eu confusion entre la fin d’un moment de cure et le moment d’une fin de cure. Le sujet n’en a pas fini avec le père. Ce qui reste en panne dans cette sortie d’analyse, au terme du temps … deux… , c’est l’appréhension du réel en cause dans ce transfert et dans les élucubrations de savoir qu’il a permises. L’au-delà de ces élucubrations est éludé. Le sujet n’a certes pas une aversion pour le réel ; elle le côtoie au quotidien et tente de le traiter depuis des années avec des enfants psychotiques. Peut-être y a-t-il même un amour du réel. Autre chose est de lui faire un sort en analyse et dans le transfert. D’ailleurs le réel insiste et lui impose la reprise éthique d’une cure. Ejectée de la pente au sens, la question est alors posée pour le dernier temps d’analyse qui s’engage - le temps … trois… : comment va-t-elle y faire avec le hors-sens ?

Très tôt le hors-sens l’a travaillée. Dès la première passe, le sujet a voulu en vain faire savoir ses liens à la jouissance féminine et au manque dans l’Autre. Il est manifeste qu’elle se pose au-delà du phallus, dans un rapport distant à la jouissance phallique. Elle est orientée vers et par le … pas-tout… . Mais cela ne fait pas une conclusion. Comme l’ont fait valoir, un par un, les A.E. en exercice : cerner grand A barré ne peut pas se concevoir sans un serrage maximal de l’objet réel qui fait cause. Sans ce serrage préalable, l’entreprise est vaine. De plus, une telle performance ne peut se réaliser que dans le transfert, d’où, à cette fin, le fort accent symptomatique mis sur le transfert tout au long de la dernière tranche d’analyse, - le temps … trois… .

Cet objet causal à resserrer, la voix, est pourtant présent dès le début. Il est même entrevu clairement lors de la première passe ; en témoigne l’épisode de la voie vide – (v.o.i.e.) - sur un quai de gare, qui la renvoie au vide paniquant de l’objet … voix… , c’est-à-dire au semblant d’être par lequel l’objet a lui désigne sa place. Il serait erroné de lire cet épisode comme un temps d’extraction de l’objet hors du champ de l’Autrecar, chez l’Autre, elle s’empresse plutôt d’aller y vérifier illico la présence dudit objet, en lui téléphonant pour y retourner sur-le-champ. Ce moment crucial est plutôt l’acmé d’une vacillation angoissante du fantasme où se dénude le plus-de-jouir qui faisait l’assiette de son être. La voie vide, c’est elle. Cette traversée amorce aussi la méprise quant au savoir. L’interprétation de l’analyste – « Vous ne pouvez plus me quitter » - est apaisante car sa voix vient répondre à la voie/x vide. L’analyste fait résonner l’objet, bien plus que l’Autre du savoir qu’elle peut d’ailleurs quitter provisoirement en s’éjectant peu après de la scène analytique. Cette sortie prématurée ponctue le temps … deux… et provoque la première passe.

Le temps de la déprise

La déprise de l’objet nécessite donc un tour de plus, ici riche d’enseignement.

Dans la tranche d’analyse qui suit cette interruption, au temps … trois… , se met en place le circuit pulsionnel avec l’analyste. C’est vraiment l’amour au nom de l’objet ; le transfert est connecté à la réalité sexuelle de l’inconscient, lui-même déserté par le sens joui. La voix n’angoisse plus et devient objet de satisfaction intense, bien logé chez l’Autre, - qu’il s’agisse de l’analyste, dont elle écoute même le silence, ou de l’Ecole qu’elle réduit en rêve à une communauté de voix. Il faut dire que le gain thérapeutique a été considérable : la voix s’est substituée à l’enfant mort qui la tourmentait depuis toujours et voici que l’analyste donne corps maintenant à cet objet. Cela pourrait durer l’éternité

La contingence de deux événements vient rompre la romance analytique du circuit pulsionnel. Elle ne peut, tout d’abord, se rendre à une séance car la mère fait une chute grave. Le rêve qui répond à ce ratage découvre enfin un bout de réel. Derrière le scénario fantasmatique d’un enfant mort, cadavre décomposé auquel elle s’identifiait, se dévoile le véritable point traumatique jusqu’alors masqué par le symptôme transférentiel : l’extinction définitive de la voix du père. En devenant impossible, la voix prend un statut réel ; c’est insupportable. Cet ombilic du rêve la réveille. Mais cela réveille aussi une autre version du père, autre que celle, - déjà analysée -, du père aimé ou à séduire. Ce père inédit est le prescripteur surmoïque de la punition éternelle par le travail. Elle n’en avait donc pas fini avec le père. Une deuxième contingence a contribué à cette émergence. Une phrase publique de l’analyste a suscité la remémoration incomplète d’une sentence biblique jadis déclamée par le père : « Le travail est une punition du bon Dieu ». L’analyste, en écrivant la maxime, provoque deux effets : il inverse d’abord la lecture que l’analysante en avait fait jusqu’alors ; ensuite, il vient par avance et sans le savoir, compléter par cet acte la part manquante du souvenir ; le père ajoutait en effet à cette maxime : « C’est écrit. » L’analysante s’en souviendra après-coup. C’est là un bel exemple de construction de l’oublié.

L’acte analytique – écrire - vient donc border le trou de la voix disparue et permettre alors une séparation sans angoisse de cet objet désincrusté de l’Autre. A charge pour elle de se le réapproprier. La précipitation soudaine hors du dispositif, marquée par un concert de « ZUT ! », signe une certitude hâtive liée à la dé-totalisation de l’Autre. Elle peut dorénavant se passer du père qui profère ; à son tour de donner de la voix. Elle peut se passer de l’analyste ; à son tour d’occuper cette place et d’analyser l’Ecole. Là où père et analyste avaient pour marque érotique d’enseigner, à elle de s’y atteler mais, cette fois, à partir du point limite de son dire. Dans ces conditions, le « faire entendre ses conclusions » si peu concluant dans la première passe, se transforme en un « se faire entendre » qui fait le succès conclusif de la seconde. « Faire entendre » impliquait l’existence de l’Autre, alors que « se faire entendre » est compatible avec l’inexistence de l’Autre.

Le temps du sinthome

Cette torsion grammaticale de la pulsion vers le « se faire » est le marqueur précieux d’une identification symptomatique à ce bout de jouissance qu’est la voix. Cela ouvre à un possible « savoir y faire avec » pronostiqué par le Cartel de la passe. Elle aura à en faire l’épreuve, ne serait-ce qu’en offrant sa voix à cette aventure libidinale qu’est l’Ecole. Elle pourra y travailler autrement que sous le joug de la sentence paternelle à laquelle elle a pu dire … ZUT !… de la bonne façon : pas in absentia, pas in effigie, mais de vive voix et à qui de droit ! Entre le signifiant maître qu’est … le travail… et l’objet qu’est … la voix… s’écrit le mathème de son sinthome - S1 // a.

Et après ?

Entre deux passes, l’extraction de l’objet a fonctionné comme serrage du réel d’où l’Autre prend barre. Ce parlêtre va enfin pouvoir, du bord de cette béance, réaliser son vu : en dire davantage sur ce vaste chantier du … pas-tout… qu’est la jouissance féminine. Cette jouissance est un des noms du réel au centre de l’expérience de l’Ecole, Ecole qu’elle a pour mission d’analyser désormais.

Suivons avec attention les constructions promises par cette nouvelle voix/e.