World Association of Psychoalanysis

 

L’enjeu des journées

Eric Laurent


Les termes du pari fixés l’an dernier

En octobre 2000, J.-A. Miller lançait un pari pour l’École. Il le faisait dans une conférence maintenant recueillie dans la brochure dont vous disposez dans le dossier des journées. « C’est d’un examen de passage qu’il s’agit, d’une épreuve de capacité, d’une véritable passe de l’École comme expérience. À savoir : l’École de la Cause freudienne est-elle, est-elle aujourd’hui, sera-t-elle demain, une École de psychanalyse ? ».

Cette épreuve est articulée en trois questions distinctes :

L’École est-elle capable de rendre compte de la façon dont elle garantit la pratique psychanalytique ?

L‘École est-elle capable de rendre compte de la différence entre la psychanalyse vraie et la fausse sans pour autant la confondre avec l’opposition psychanalyse pure, psychanalyse appliquée ?

Comment donc relever le gant du « tu peux savoir » ? Quelles sont les formes adéquates de la transmission ?

Chacun dans l’École s’est senti partie prenante de ce questionnement. Comment y répondons-nous ?


Sur les titres

Après vingt ans d’existence et de fonctionnement de ses procédures de garantie, l’École saisit l’occasion de cette année anniversaire pour se présenter publiquement de façon particulière. Elle compte aujourd'hui 316 membres. Parmi les diverses associations de psychanalyse, elle se caractérise de suivre l’orientation lacanienne. Elle se caractérise aussi, avec d’autres mais pas toutes, de se considérer responsable de la formation qu’elle dispense. Cette responsabilité est matérialisée par les deux titres qu’elle considère sien.

D’abord celui d’AE, Analyste de l'Ecole, titre donné pour trois ans, après vérification dans la procédure de la passe, à ceux des membres qui soutiennent avoir terminé leur analyse de formation. Durant le temps de sa nomination, l'AE témoigne des problèmes cruciaux aux points vifs où ils en sont pour l'analyse. Cette procédure originale est la pierre angulaire de la création de notre communauté « l’École, vouée par Lacan depuis 1967 à la quête infinie, c’est-à-dire sérielle, de ce qui persuade un sujet qu’il a la qualification du psychanalyste ».

Ensuite, le titre d’AME ou Analyste Membre de l'Ecole, les psychanalystes membres de l'École qui ont fait leurs preuves. Une commission ad-hoc les recueille.

La plupart de ceux qui vont intervenir dans ces journées relèvent de ces deux catégories. Pas tous, puisque certains relèvent d’une catégorie qui n’est pas un titre, ils sont analystes praticien (AP) membres qui ont fait part de ce qu'ils exercent la fonction de psychanalyste.

Chacune de ces qualifications est-elle acquise une fois pour toutes ? Sûrement pas ! C’est ce dont chacun veut témoigner, à partir de sa qualification, dans la même volonté d’affirmer que le rapport à la psychanalyse comme telle vaut, au-delà, pour chacun.


Sur l’opposition/articulation entre psychanalyse vraie et fausse d’une part, psychanalyse pure et appliquée d’autre part.

Lors de ces journées, nous avons réservé un espace éminent à la psychanalyse pure. C’est la séquence qui relève des AE, elle s’enlève sur le fonds des autres séquences où rien n’est pur. Tout est formulé selon un modèle « ce qui se passe lorsque », suit un problème particularisé. Certes, ce n’est jamais sous le registre du « how to », du comment faire, mais il n’y a rien là que d’appliquer à une donnée précise.

La psychanalyse « vraie » se dit au sens où elle oppose à l’emploi de la pratique « à des fins de suggestion sociale et d’assujettissement psychologique ». Jacques-Alain Miller notait que « rien n’est plus proche de la psychanalyse que son envers, le discours du maître, la "psychothérapie autoritaire" ». Nous verrons dans les témoignages qui sont ici donnés en quel sens ils s’éloignent de la « psychothérapie autoritaire ».

Nous verrons aussi ce qu’il y a de psychanalyse appliquée dans ces moments de l’expérience qui nous sont rapportés, où « le souci thérapeutique » est présent, spécialement dans les cas de psychose, mais pas seulement.


Le statut du récit de cas

Pour savoir « comment on analyse à l’ECF aujourd’hui », nos journées procèdent par la méthode de l’exemple, du cas clinique. D’abord par le récit de son propre cas qu’effectue l’AE. Pour les praticiens ce sont d’autres cas dont ils parlent. La méthode est de tradition dans la discipline. Elle n’est pas sans critiques. Le prestige de la science et de la série statistique ruine dans les sciences humaines le lustre du cas unique. La question ne se limite pas à la psychanalyse. Considérons la discipline historique. Nous avons connu la fascination de l’École des Annales pour la série statistique, et le dédain pour le cas singulier. On estime maintenant que le plus difficile est d’écrire la description du grand homme, de la contingence historique, sans renoncer à la description des déterminations qu’il ou elle a su braver. L’enjeu est d’inscrire la contingence du cas dans la nécessité.

La crise du récit de cas en psychanalyse, le fait que l’on ne sache plus très bien comment le rédiger, et la variété du mode de narrativité admise désigne un malaise. Celui-ci fait mine de s’organiser autour d’un certain nombre de fausses oppositions et de faux dilemmes. Citons dans le désordre, le qualitatif contre le quantitatif, la vignette contre le cas déployé, la monographie exhaustive, les grandes séries contre l’isolement des variables pertinentes du cas isolé. Les scientifiques renâclent à inscrire le récit de cas psychanalytique dans le cadre du single case experiment, comme certains psychanalystes les y inciteraient. Qu’est-ce donc qu’une expérience qui dépende aussi étroitement du lien observateur-observé, que celle qu’instaure le transfert ?

En vérité, le problème est le suivant. La psychanalyse n’est pas une science exacte. Le mime de la science hors de son domaine ne conduit qu’à la parodie. C’est souvent le cas pour les séries statistiques dans notre champ. En ce sens le cas ne peut être « objectif ». Cela n’empêche nullement d’exister la clinique psychanalytique et ses narrations, c’est-à-dire des « types de symptôme ». Chaque cas, dans sa contingence, s’inscrit dans les classes qui l’attendent. Comment s’inscrit-il ? L’épistémologie des classifications nous fait apercevoir la fonction de tout classement comme tel. C’est une nomination, une « individuation ». Un cas est un cas s’il témoigne et de l’incidence logique d’un dire dans le dispositif de la cure et de son orientation vers le traitement d’un problème réel, d’un problème libidinal, d’un problème de jouissance. Si nous observons cette gravitation de la logique signifiante dans le champ de la jouissance, alors nous pourrons parler de cas, au sens où nous retrouvons le casus latin, ce qui tombe, contingence fâcheuse, ou le einfall freudien qui recouvre la même zone sémantique.

De Freud à Melanie Klein, la forme du récit de cas a évolué vers la forme brève, la citation illustrative ou la « vignette clinique ». Lacan a suivi cette évolution. Lui qui souhaitait, comme psychiatre, la publication de monographies exhaustives sur un cas pour témoigner de la vérité du sujet renoncera lors de son passage à la psychanalyse aux espoirs fallacieux d’une méthode exhaustive. Plus exactement, il remplacera l’exhaustion par la cohérence du niveau formel où s’établit le symptôme. Nous retrouverons un écho de la méthode dans l’accent mis au début sur le rôle de la récupération par chaque sujet de son histoire. A mesure qu’il logifie l’inconscient, Lacan fait basculer le récit de cas psychanalytique vers la mise au jour de l’enveloppe formelle du symptôme, conçue comme une sorte de matrice logique.

Dans la lecture qu’il fait des cas de Freud, Lacan « élève le cas au paradigme », au rang de « l’exemple qui montre » les propriétés formelles au sens le plus large des manifestations de l’inconscient freudien. Le paradigme fait voir la structure et indique aussi bien la place du symptôme dans une classe, que les éléments de substantialité dans la vie d’un sujet qui se répètent et qui permutent, ou encore les modes de déclinaison dans la répétition du même. La structure logique et topologique des cas freudiens apparaît ainsi avec une netteté inoubliable. La structure logique des trajets du petit Hans autour du vide de la phobie se révèle, le Schéma R montre les arêtes de la psychose de Schreber à partir des signifiants isolés par Freud. Le quatuor de Dora rejoint celui de la « jeune homosexuelle » en indiquant le groupe de transformation de la sexualité féminine autour du signifiant du désir. Dans l’homme aux rats, il fait valoir la « combinatoire générale » des formes du labyrinthe obsessionnel.

La mise au jour dans chacun de ces cas paradigmatiques de la combinatoire inconsciente nous a épargné les faux dilemmes dans lesquels le mouvement psychanalytique américain a su s’enfermer. Citons en quelques-uns : faut-il ou ne faut-il pas lire les textes de Freud comme celui d’un fondateur ? Une véritable science a t-elle des fondateurs ? Ne perdons-nous pas notre temps à lire les textes princeps ? Ce type de questions dont Jacob Arlow se fait le spécialiste suppose que la question de la scientificité de la psychanalyse soit résolue. Si c’était une science exacte, et non un discours, nous n’aurions plus rien à apprendre de Freud, tout aurait été intégralement transmis.

Ces questions s’accompagnent aussi de contorsions rhétoriques où la critique nord-américaine doit d’abord considérer que Freud s’est trompé, a falsifié ses résultats, a présenté des écarts injustifiables entre ses notes de séance et sa publication, s’est conduit de façon bassement intéressée avec ses patients (le dossier Frink le bien nommé). Bref, il s’agit d’abord d’effectuer la grimace du non-dupe pour lequel il n’y a pas de grands hommes. Ensuite, on peut reconnaître que les cas de Freud sont irremplaçables et l’on finit par se ranger à l’avis ironique du grand critique littéraire Harold Bloom : « Freud est parmi les écrivains modernes un des plus persuasifs ». Aller au-delà de Freud, repenser la psychanalyse, mettre au jour des concepts nouveaux pour penser son objet, implique sans doute de passer par la dialectique selon laquelle on apprend davantage d’une erreur de Freud que d’une vérité d’un autre, comme le « retour à Freud » de Lacan le montre.

La particularité de la construction logique de chaque symptôme, comment l’inscrire dans les types de classifications ? Le caractère de cohérence logique du symptôme est à la fois affirmation de l’existence de classes de symptômes et effectue leur déconstruction. La nomination du symptôme renvoie en dernière instance à un impossible, ce qui de la pulsion se refuse au signifiant.


La question de la langue commune et le transfert

La mise au jour de l’enveloppe formelle n’est pas le tout du cas. Il faut encore que le sujet y « reconnaisse la place qu’il a prise » dans cette partie jouée logiquement, comme tous les « grands jeux ». Cette part prise est la voie par laquelle le sujet aura en retour une prise sur les vérités qui lui seront révélées au cours de l’analyse. Il y a engagé son être, c’est-à-dire pour nous, sa chair et ses pulsions, dès son insertion dans les balbutiements du Fort-Da. La place de cette part prise, de cette part « interdite » et non maudite, est d’abord nommée par Lacan comme la place du désir. Ce sera ensuite la place de la jouissance lorsqu’il remaniera sa théorie du symptôme. La construction formelle tourne autour d’un impossible qui inscrit une place vide en réserve. Nous avons une écriture pour ça : S(A barré).

Cette place est reconnue cruciale, non seulement pour l’enjeu d’une cure mais aussi pour la communauté analytique. Comment le discours psychanalytique constitue-t-il sa communauté d’auditeurs et d’exposants ? Comment reconnaissent-ils l’évidence qui leur est soumise ? Est-ce par une langue commune, une définition commune de ce que serait un cas, de ce qui serait une analyse idéale, un résultat prévisible ? C’est à l’inverse de cette voie que procède le discours analytique. Certes, le récit de cas comporte des formes réglées dans les différentes communautés de travail psychanalytiques. Il y a des modèles du genre qui circulent. Mais c’est dans l’écart par rapport à ces modèles que la qualité du travail de chaque analyste, sa présence, se fait entendre. Le cas clinique est à cet égard aussi inscription et écart. Comment reconnaître alors la pertinence de l’écart ?

L’indication fondamentale qu’a donnée Lacan sur ce point est que la démonstration en psychanalyse est homogène à la forme du mot d’esprit. C’est à partir de l’effet de sens plutôt que du sens que, dans son dernier enseignement, Lacan fait tenir ensemble le signifiant et le sens. Il rejoint ainsi Wittgenstein, du moins le second Wittgenstein, et son sens aigu de la disjonction entre signifiant et signifié. Le modus ponens, le détachement, se produit dans notre discours lorsque le gain libidinal est atteint. C’est ce que Lacan a retenu pour l’expérience de la passe, où chacun soutient la démonstration de son propre cas. Ce dispositif où l’on raconte son cas, en fin d’analyse, comme une bonne histoire, a la structure du mot d’esprit. Elle radicalise l’énonciation de chacun. Cette proposition de Lacan a été entendue par de nombreux auteurs psychanalystes hors notre orientation.

Dans la pente qui est la sienne, le discours universitaire voit, à l’inverse, la solution dans l'effacement de l'énonciation dans la langue. D'où sa recherche permanente d'une langue nouvelle, néo-langue purgée des traces de la jouissance des énonciations de départ. La recherche d’une langue clinique unique, d’un modèle de cas clinique qui serait le common ground, le fondement commun permettant l’échange entre psychanalystes relève de cette tentative. L'utopie serait de permettre un grand conduit, comme disait Locke, de la langue, autorisant une communication purgée des malentendus qui lui font obstacle. Cette utopie du discours universitaire est une entreprise clinique au sens où elle veut effacer le désir du psychanalyste qui a mis au jour un fait clinique comme tel. Elle relève du même ordre d'opération qu'avait montré le linguiste Jean-Claude Milner dans son beau livre sur L'Amour de la langue Nous ne sommes plus à l'époque d’un signifiant-maître qui définirait un bon usage, et traque les formes dévergondées de l'invention symptomatiques dans la langue. Nous sommes à l'époque d'un idéal humanitaire de la langue, voulant lui donner un bon usage universel.

La voie propre au discours psychanalytique, dans l’échange sur le récit de cas, réside dans le contraste entre l’approche par l’hétérogénéité et l'approche par la langue expurgée universelle. Loin d'expurger, il nous faut mettre à jour une clinique des symptômes établie par chaque sujet butant sur ce qui est nommable et ce qui est innommable dans l'usage qu'il fait de la langue de sa communauté. Cela suppose de maintenir vides les places occupées par le prêt-à-porter de classifications ségrégatives, pour laisser la place à de véritables distinctions, une par une.

C’est pourquoi la solution de la crise dans le récit de cas a pour solution la diversité même des voies par laquelle chacun s’affronte au réel en jeu dans chaque cas. Avec ses particularités et avec un même style de rationalité commune, chacun s’essaye à démontrer comment il répond au cas qui est toujours par un certain côté un « cas d’urgence ».

Les journées, formats et intitulés

Ce sont donc des journées nominalistes.

Elles se réfèrent aux catégories cliniques générales à travers des problèmes précis qui ne relèvent pas d’une classification. Des artistes en analyse, l’analyse pour avoir un enfant, quand le(un) psychotique rencontre la paternité, quand on refuse une analyse, problèmes d’interprétation, l’analyse de la solitude féminine.

Mais ce sont aussi des journées réalistes. Les structures cliniques existent : des expressions comme « le psychotique », ou « la psychose chez l’enfant » ou « le sujet obsessionnel » impliquent un certain réalisme des structures.

Ce sont des journées du « un par un ». Pour le marquer, nous commençons par l’envers d’un rapport. Nous présentons dix analystes, qui relèvent de la formation de l’Ecole et qui sont très divers. Vous l’entendrez. Vous entendrez aussi, demain en fin de matinée, l’intervention des AE, de chacun de ceux qui sont actuellement en exercice. Ils commenteront à leur façon le témoignage de la dernière AE nommée, Véronique Mariage.

Ce sont des journées actuelles. Elles traitent de problèmes actuels dans la théorie et la pratique de la psychanalyse. Elles s’inscrivent dans le moment actuel de l’interlocution entre les groupes psychanalytiques en France. C’est ce dont nous parlera Jacques-Alain Miller dans son intervention. La répétition freudienne a structure d’après-coup qui s’origine dans l’actuel.

Commençons donc dès maintenant le traitement de notre surmoi psychanalytique.