World Association of Psychoalanysis

 

Le cas et l’occasion: Une intervention de Lacan

Pierre Naveau

La thèse que j’ai soutenue dans ce texte est la suivante : Dans l’exposé d’un cas clinique, il s’agit de poser un problème psychanalytique.

J’ai choisi comme exemple, pour soutenir cette thèse, celui du fameux cas de névrose obsessionnelle que Lacan évoque dans « La direction de la cure ». Il me semble, en effet, que, dans ces pages 630 à 633 des Écrits, Lacan montre de quelle manière un problème psychanalytique peut être à la fois posé et résolu à l’occasion de l’exposé d’un cas clinique. La méthode utilisée, — c’est du moins de cette façon-là que j’ai lu ce §13 du chapitre V de « La direction de la cure » —, consiste à faire tourner l’exposé autour d’un axe qui, ici, met en mouvement ce que Lacan appelle alors « le signifiant du désir », c’est-à-dire le phallus. Je parle de « méthode », car Lacan s’adresse explicitement aux analystes qui sont préoccupés par la fin de l’analyse. Je le cite : « La fonction de ce signifiant, comme tel, dans la quête du désir est bien, comme Freud l’a repéré, la clef de ce qu’il faut savoir pour terminer ses analyses. » (C’est moi qui souligne).


Lacan intervient

  • Je ne vais pas commenter ces quatre pages.
  • Je veux simplement faire remarquer que l’articulation de l’exposé du cas s’effectue à partir d’une intervention de Lacan. Lacan articule, en effet, d’une façon très vivante, l’exposé du cas qu’il propose à l’occasion qui lui a été donnée, à un moment tournant de la cure, d’intervenir, de dire quelque chose au patient.
  • Je me réfère, sur ce point, à la phrase de Lacan qui se trouve p.632 des Écrits : « C’est l’occasion de faire saisir au patient la fonction de signifiant qu’a le phallus dans son désir ».
  • Lacan fait ainsi valoir que « faire saisir » au patient quelque chose qui porte sur la cause de son désir, c’est une interprétation. Et c’est précisément de cette interprétation dont je veux, ici, parler.

L’occasion : le rêve de la maîtresse

  • Lacan lui-même souligne que l’occasion d’intervenir lui a été donnée, non pas par un rêve du patient, mais par un rêve de la maîtresse de celui-ci. Il donne, à cet égard, une précision qui me paraît essentielle. Il avance, en effet, qu’il ne s’agit pas d’interpréter le rêve de la maîtresse, — sous-entendu : puisque ce n’est pas elle qui est le sujet en analyse —, mais l’effet qu’a produit sur le patient le rêve en question. L’interprétation de Lacan prend donc appui, non pas sur le symptôme de l’impuissance sexuelle dont souffre le patient, puisque c’est ce dont il est question dans ce cas, mais sur le rêve de sa partenaire sexuelle.
  • Je condense légèrement le récit du rêve :

La maîtresse rêve qu’elle a un phallus sous sa robe, ce qui ne l’empêche pas d’avoir aussi un vagin, ni surtout de désirer que ce phallus y vienne.

Lacan rapporte ce récit de rêve d’une façon telle qu’un détail attire, d’emblée, l’attention. Le fait que Lacan écrive, dans un deuxième temps, « ce qui ne l’empêche pas d’avoir un vagin » appellerait, à première vue, qu’il ait écrit, dans un premier temps, « la maîtresse rêve qu’elle a un pénis ». Or, ce n’est pas ce que Lacan a écrit. Le mot utilisé par lui est bien celui de « phallus », et non celui de « pénis ». La formulation choisie par Lacan met donc l’accent sur le signifiant, et non sur l’organe.

Le rêve de la maîtresse est, en fait, une réponse à une demande de l’amant qui pourrait être ainsi énoncée : « Je te demande de coucher avec un autre homme, pour voir l’effet que ça me ferait. »

La maîtresse ne satisfait pas à cette demande de son amant, mais elle fait un rêve, que, dès son réveil, elle lui raconte. À cet égard, la chose importante, comme le dit Lacan, est l’effet immédiatement produit par le récit du rêve sur le patient. Il retrouve sur le champ ses moyens. Autrement dit, il retrouve l’usage de l’organe qu’il avait perdu. L’effet du récit du rêve démontre que la maîtresse, au moyen du rêve qu’elle s’empresse de lui raconter, satisfait au désir du patient.

Lacan fait ici valoir que l’art de la séduction, qui peut être celui de la femme, se manifeste sous la forme de l’antinomie entre le fait de satisfaire à la demande de l’homme et le fait de satisfaire à son désir. Ce n’est pas la même chose. L’effet est différent.


L’interprétation de Lacan

  • L’interprétation dont Lacan fait part au patient tend à lui faire saisir la différence entre le signifiant et l’organe. C’est, en effet, l’apparition du signifiant dans le récit du rêve qui, dans la réalité, réveille et ranime le désir du patient. Grâce au rêve, le signifiant, à rebours de ce à quoi il est voué, ne tue pas l’organe, mais lui redonne vie. C’est bien du phallus en tant que signifiant dont il est question, puisque c’est dans le récit du rêve qu’il apparaît comme voilé, comme caché sous la robe. Lacan insiste ainsi sur le fait que le ressort du réveil du désir de l’homme est le récit, par la femme, de son rêve. Je le cite : « Au-delà de ce que la femme rêve, il y a qu’elle lui en parle ». Et, je souligne la chose, c’est sur ces entrefaites que Lacan intervient.
  • L’interprétation de Lacan prend donc appui, non pas sur la manuvre de l’homme, mais sur le rêve surprenant de la femme qui tend à déjouer cette manuvre. Lacan ne se limite pas à désigner le phallus comme signifiant-cause du désir, pourrait-on dire, mais vise surtout à mettre en évidence la fonction de signifiant du phallus, c’est-à-dire le fait que le symptôme du patient, qui touche à l’usage de l’organe, mette en jeu la dialectique de l’avoir et de l’être.
  • Ce que Lacan, en fin de compte, fait saisir au patient, c’est ce que sa maîtresse a saisi inconsciemment, — qu’il triche.
  • D’où le tour de bonneteau dont parle Lacan.

La dialectique de l’avoir et de l’être

  • Le problème qui se pose est que l’impuissance, dont se plaint le patient, vient à surgir à la fin de son analyse. C’est en quelque sorte l’impossible, qui, tel un énorme et lourd rocher, se pose là. Il y a un côté « poseur » chez le patient. Lacan y fait allusion.
  • L’homme est impuissant, il a perdu l’usage de l’organe. Cela veut dire qu’il ne peut pas s’empêcher de faire comme s’il ne l’avait pas, comme si cela ne servait à rien de l’avoir. La femme le démasque, débusque l’embrouille. Elle lui dit ce dont il s’agit : « Rien ne sert de l’avoir, puisque ce que tu veux, ce n’est pas l’avoir, mais l’être ». Moyennant quoi elle lui dit, elle, sa maîtresse, ce qu’elle est, pour lui, dans le rêve, — l’incarnation du phallus voilé.
  • C’est également sur cette évocation que se termine l’analyse, par Lacan, du rêve de la belle bouchère, p.626 et 627 des Écrits. Jacques-Alain Miller a montré, jadis, que le rêve de la belle bouchère est une réponse à l’interrogation de son mari au sujet de son désir insatisfait : Préfère-t-il les femmes plutôt rondes ou les femmes plutôt maigres ? Lacan montre, ici, que le rêve de la maîtresse est une réponse à l’interrogation de son amant à propos de son désir impossible : Qu’est-ce que je veux ? Etre ou ne pas être ce qu’il est impossible d’être ?
  • Il me semble que l’exposé par Lacan de ce cas clinique pose et résout un problème psychanalytique selon un certain mode. Sa méthode consiste à déplier l’étoffe d’une interprétation qu’il a faite et à mettre ainsi en relief la faille qu’une telle interprétation a ouverte dans le savoir inconscient du patient.