World Association of Psychoalanysis

 

l'inattendue

Marie-Hélène Roch


Un ami me racontait qu'il avait « éduqué» son analyste. C'est le terme dont il se servit, et il m'expliqua comment.

«Il se trouve, me dit-il, que mon analyste reçoit des coups de téléphone, et qu'il y répond. Il arrive aussi que le facteur lui apporte une lettre et qu'il se lève pour lui ouvrir la porte. Même si cela ne dure que quelques minutes, moi, ça me déconcentre, et j’y perds un quart d'heure.» S'il pouvait perdre un quart d'heure, de combien était donc la durée de sa séance ? Cinquante minutes, me dit-il.

Au cours d'une séance où sonne le téléphone, il fit remarquer à son analyste que le bruit le dérangeait et il lui rappela qu'il venait le voir pour être écouté. À la séance suivante — victoire ! — l'analyste avait un répondeur.

Quand il m'entendit rire, il m'affirma qu'il était sérieux, et son analyste aussi. Il en avait eu l'intuition en le choisissant. C'était une donnée de son transfert, il lui fallait un Autre qui l'écoute sans opiner. Son analyse ne pouvait se faire qu'à cette condition : que l’écoute de son analyste soit toute à lui. C’était son droit, il payait pour cela. Le meilleur de l'histoire à ses yeux, c’était la complaisance de l’analyste à se laisser éduquer par son analysant. «Ça a été vite réglé, ,ajouta-t-il. Pendant dix ans, je n'ai plus eu un seul bruit.»

Non, je ne ris pas ! chacun a son destin, a assumer, le mien fut tout autre.

Le désir de l’analyste sur lequel repose l'expérience d'une analyse se présente souvent chez les lacaniens de façon plus incongrue. Que l'analysant y soit préparé ou non, qu'il connaisse le fonctionnement ou ne sache rien du dispositif lacanien, il n'empêche que chacun commencera par éprouver la rigueur de cette ponctuation du désir. Le rythme des séances de durée variable mais plutôt courte, fait parfois la plainte du sujet, qui vérifie sur le long terme qu'il a bien sa place, qu'il sait, au fond, marquée d'exil.

Si le sujet est toujours prompt à se vivre comme déplacé, rejeté, réprouvé, démarqué, exclu, l'analysant à la tâche réalise vite que la rigueur qu'il éprouve en ce suspens ne dépend pas de la durée de sa séance, mais de l'encoche régulièrement faite au texte de son histoire. Cette présence vive du désir de l'analyste fait appel à une disposition fondamentale de l'analysant, celle d'accepter de «perdre connaissance». «Il ne faut pas comprendre, mon pauvre monsieur ! Il faut perdre connaissance», lançait Ysé, dans Partage de midi, à celui qui ne comprenait rien à l'amour.

Il faut aimer l'aventure du transfert, celle de l'amour qui s'adresse au savoir supposé sous la vérité, donne de départ d’une analyse lacanienne.

Qu'est-ce que la séance analytique ? Ce lieu dont parle Roland Barthes à propos de Racine, «le lieu où ce n'est jamais ici que parler, sachant que parler c'est aussi bien faire».

Jouer Racine, c'est parler dans l'espace temporel de sa langue, de sa poétique, jusqu’à l'issue finale. Pour l'analysant qui accueille le symptôme — cet importun — en son corps ou en sa pensée, c'est aussi parler dans une langue affectée des mots de l'Autre, de sa famille, mots qui ont tramé le hasard, fait ses amours, sa vie, sa névrose. Chaque ponctuation en marque le drame ou la comédie, ouvrant et fermant ce lieu où ce n'est jamais que parler. L'inconscient a la structure du battement de la pulsion.

La partie qui s'engage est un jeu sérieux. Il faut encore que l’analysant y consente. Il appartient à l'analyste d’en donner quelques prémisses. C'est à quoi servent les entretiens préliminaires, outil lacanien, où l'analyste prend le temps qu'il faut pour écouter la plainte du sujet, et sous la plainte, l'appel de l'être au moment où celui-ci vient lui demander son aide. Il évalue l'implication du sujet dans l'analyse, il souligne la part que celui-ci a prise au désordre du monde qu’il dénonce, il cherche à «rectifier» la position victimaire de l'analysant. Ces entretiens serviront à situer les données d'un problème qui ne cessera pas de se dire tout le temps de son développement, ainsi qu'une journée qui commence et qui dure jusqu'à ce qu'elle soit finie, pour paraphraser Claudel.

Le temps pour l'analyste lacanien est lié à l'écriture du verbe cesser. Si le verbe introduit le temps à l'écriture, la scansion intègre que quelque chose cesse ou ne cesse pas.

En sa réserve de mémoire et d'oubli, chacun puise pour trouver au symptôme un sens qui l'apaise. L'effet analytique ? À mes yeux, c'est moins la levée du refoulement que cette manière créative de visiter la faille du langage propre à chacun qui parle.

Quelle serait la leçon, mon ami, si tu retenais de ton expérience le principe de ces séances courtes, non comme un dispositif conventionnel mais comme une option audacieuse pour vider la panse du parasite langagier, vider l'être des sens qui l'agitent ! Il suffit d'observer les gens dans la rue, de regarder leurs lèvres bouger — marionnettes animées par leur inconscient — pour ne plus douter de l'action de la séance analytique. Action salutaire, du seul fait du lien des deux en présence, l'analyste et l'analysant, de la mise en espace du discours; plus encore de celle de la temporalité qu'introduit la coupure marquant que le savoir n'est pas a priori.

Un fait clinique

Le symptôme a cristallisé entre la parole folle et ravageante d'une mère perdue et angoissée, et sa fille. Celle-ci glissait, fascinée, dans la parole vide de la mère, répondant à son appel sans fond.

Après plusieurs années d'analyse, le symptôme finira par se faire reconnaître, libérant la nature du lien : le regard d'angoisse de la mère tournée vers l'enfant de six ans lors de l'enterrement du père et, depuis lors, agrippée à elle à chaque séparation. Il a suffi du regard de l'enfant pour apercevoir en un clin d'il la situation d'isolement dans laquelle le père les avait laissées, pour prendre place auprès de sa mère, et en assumer la surveillance constante. La disposition du sujet est l'équivalent du savoir-faire de l'enfant qu'elle était, qui tenait le fil de l'écheveau de la parole folle de sa mère se vidant en lui parlant, à la manière de ces femmes qui tricotent sans regarder leur ouvrage ni compter leurs mailles. Parole sans capiton, sans conséquence. Quel ne sera pas l'étonnement de l'analysante quand son analyste se met d'emblée à faire des coupes grossières, prenant le tricot pour du tissu; au point de laisser échapper les mailles, attendant qu'elles soient reprises, formant ici un point de jersey, là un point de croix quand le tricot voudra se faire broderie.

La surprise analytique, c'est ce choix conséquent : l'allègement du parasite langagier dont nous sommes affectés, et de son ravage, le surmoi.

Dix ans après

Après dix ans de bons et loyaux services — les preuves ne manquaient pas d’un désir appliqué et décidé pour l'analyse —, voilà que l'analyste, comme venu de nulle part, balance à l'analysante une explication de la psychanalyse avec une petite tonalité gentille, condescendante, un peu comme ce truisme dans la pièce de Nathalie Sarraute : «C'est bien ça» Vlan ! il y a méprise. «Il se moque ! Qu'ai-je donc fait jusque-là ?» Formation clinique, scientifique, cartels, séminaires, université, je n'ai rien négligé. Il y a dans cette suspension entre le «c'est bien» et «ça» de quoi vous mettre en colère.

«Quelle fraîcheur !», s'exclame l'ami devant le dispositif soudain rajeuni, saluant l'acte de l'analyste dans son coup de balai salutaire. «Est-ce donc quand on ne sait plus rien que l'analyse commence ?», hasarde-t-il.

«Crois-tu, ami, que l'expérience se contente de coups de balai ? Et que l'analyste puisse s'en contenter sans que l'index qui fait le pari de la psychanalyse soit pointé plusieurs fois — et une fois de façon décisive — sur la question qui fait notre éthique : d'où t'autorises-tu pour être analyste ? Encore faut-il que le désir en vienne au sujet, que la question s'isole dans l'expérience, se pose à l'analysant, qu'elle l'étonne, qu'il en soit piqué, travaillé, jusqu'à n'y rien comprendre, jusqu'à ce qu'elle lui devienne précieuse, jusqu'à la vomir.»

«L'analyse, ce n'est pas du bricolage.» La phrase s'est détachée — divine colère— et le corps a tremblé. Cette analysante se réclamait après dix ans d'analyse d'une pratique récente : où était son imposture ?

Soyons bref. Elle pratiquait avec son fantasme, comme la plupart des praticiens qui «s'croient analystes», ainsi que Lacan pouvait dire de l'Homme qu'il «s'croit beau» ou que l'analyste n'a pas à «se pousser du col». Quand l'analyse en arrive là, il faut savoir que la réponse est incalculable, car l'acte de l'analyste touche à la défense du sujet dans une zone où l'Autre le laisse en plan. Pas de réponse toute faite, mais à faire, dans la hâte, et lentement. C'est comme ça, par exemple, qu'un homme peut déclarer son amour, qu'une femme donne le meilleur — non pas qu'elle a, mais qu'elle est pour un autre —, et qu'un analysant se déclare à la passe.

Six ans encore

Entre le moment où le lion bondit et la demande de passe à l’École, il y eut donc encore six années.

Il lui fallut ce temps pour prendre acte de ce virage inédit, pour accepter que l'acte modifiât l'expérience, que l'analyste soit le partenaire de la pulsion, qu'il entre dans le cadre du fantasme, et que du réel s'introduise dans l'expérience analytique.

L'analysante chargée de la cause paternelle avait longtemps préféré l'inconscient et sa tragédie, celle du père mort. Elle avait payé le prix de l'incarner par son symptôme, et en avait fait profession au théâtre. Il lui fallut consentir à un nouveau montage de la pulsion scopique, où il ne s'agissait plus d'être vue et de faire «événement de corps» sur une scène, mais de savoir — savoir ce qui la regarde, sa féminité, toujours trop prompte à être masquée. Il lui faudra en découvrir le chiffre.

Cette scansion montre que pour s'en sortir quand on est névrosé, il faut que le mensonge du symbolique soit levé par le démenti du réel qu’apporte l'acte analytique.

Tu veux savoir maintenant, ami, ce qui fonde la nécessité de la passe ?

Combien d'analyses se limitent à ceci ? On fait le tour de la réserve de mémoire, on s’aperçoit ensuite qu'elle conduit à des impasses, à l'oubli; on s'aperçoit enfin qu'on en jouit, et on sort de l’analyse en se disant avec un brin de cynisme : on ne me la fera plus. Mais le réel du symptôme insiste sous forme de résistance sans trouver sa solution, la réclamant cependant. Quand l'analyse a été jouée et qu'elle s'éloigne, le dispositif de la passe est une chance pour déposer le savoir acquis et démontrer le ressort de l'expérience. C'est aussi le lieu où exercer son talent d'artiste, aiguiser son savoir-faire avec les déchets, parfois encore actifs. Cela ne se passe pas sans décision.

Si le praticien n'a besoin de personne pour s'établir, si ce n'est de son fantasme, l'analyste, pour «s'autoriser de lui-même», a besoin d’apporter la preuve qu'il a été analysé. Il l’apporte dans un témoignage qui sera évalué par quelques personnes qualifiées, dans une procédure d’École. Évaluation clinique, épistémique, politique.

S'il convainc suffisamment, l'analysé sera nommé Analyste de l’École (AE), et sera en exercice pendant trois ans.

L'ami s'était tu depuis longtemps sans doute, alors que je continuais encore à lui parler de l'inattendue. L'inattendue ce pourrait être d'ailleurs le nom de la dernière séance : l'inattendue, l'inattendue à élever au paradigme.

Quand l'analyste n'offre plus son signe, tu peux savoir l'heure de ta décision, car tu es seul responsable de ce que tu en dis et en fais. Faire, ou ne pas faire ! Tous les deux si également vrais ! Une même cause, ma décision ! Capable au même instant de deux effets opposés. Car quel que fût mon choix, il serait désormais éternellement vrai qu'en ce point de la durée aurait eu lieu la liberté de mon choix. Comment mieux dire la coupure entre soi et soi et la béance qui s'ouvre devant la possibilité du choix et de ses conséquences ? La hâte crée un nouveau mode de l'être et rompt l'incertitude que ton silence a installée au bénéfice de la pulsion qui, elle, n'en continue pas moins de consommer le dispositif, pourtant vide de ses objets et particulièrement de cet objet qui a rempli sa fonction pour toi. À ce moment de l’expérience, la séance n'est autre que l'alternance d'un battement — ouverture/fermeture, oui/non — où se prend le vivant, alors que le symptôme est réduit à son épure : un clin d'il.

La passe serait-elle le récit d'un événement de corps ? Et l'événement de corps serait-il «un sujet pour un petit conte», comme le note dans son carnet l'écrivain Trigorine, en attendant d'en écrire la scène dans La Mouette de Tchékov ?

La passe comme fait de fiction ? Entrer et sortir épuise pour l'analysante le geste ancien, celui de l'enfant de six ans qui était venu constater l'absence du père dans l'armoire vide, vide de la disparition de son plus bel habit. Elle venait le vérifier, et n'avait pas cessé d'en faire le trajet. Six mois encore de procédure de la passe, pour n'espérer rien, rien d'autre que d' affirmer le risque d'un choix.

Écoute, mon ami, soyons clair, la marque de l'analyste est à produire dans la passe. Elle permet d’évaluer le style qu’aura la présence d'un analyste au monde, style fait d'options singulières, et d'audaces qui le dépassent.