World Association of Psychoalanysis

 

Ava, une sous-femme

Catherine Lazarus-Matet

Ava, ainsi prénommée par sa mère que les stars d’Hollywood faisaient rêver, a trente-cinq ans. Elle est seule. Son impossibilité installée à faire exister un rapport amoureux fait d’elle une femme irrémédiablement seule, mais accompagnée par le souvenir humiliant d’une rencontre amoureuse décevante, mais inoubliable.

Cette fixation l’encombre tout en entretenant une position d’objet rejeté que d’autres plaintes accentuent. En effet, Ava connaît de façon répétée des difficultés professionnelles qui peuvent se résumer ainsi : avocate, décidée dans le choix de cette activité et d’une spécialisation qui la passionne, elle se voit, pour la quatrième fois, contrainte de quitter un cabinet où elle espérait une proposition d’association, mais, quelque soit le style de son employeur, elle instaure avec celui-ci une relation d’égalité et de familiarité qui se solde par un échec renouvelé.

Ava se plaint encore d’une obésité qui rend sa vie, jour après jour, désespérante.

Le premier entretien met en place ce qui s’interpose entre Ava et le monde, entre Ava et les hommes : un mur, celui d’une fatalité familiale inscrite. Depuis l’adolescence, Ava vit dans le mensonge, tentant de recouvrir par une histoire joyeuse et prometteuse l’inacceptable destinée qui pèse sur sa famille. Le refus de cette réalité et la fabulation sont à la hauteur de la certitude d’Ava d’être soumise à cette fatalité.

Son obésité, ce trop de corps, incarne ce réel familial qu’aucun mensonge, aucun semblant ne peut finalement masquer.

Que l’histoire familiale soit ici convoquée comme cause fondamentale de la solitude d’Ava, cela s’accorde avec son absence de subjectivation, et les retrouvailles permanentes avec une injustice objectivable sous les traits de l’amant inoubliable, de l’employeur ingrat, et aussi de l’analyste peu compréhensive.

Ava attend néanmoins un destin plus heureux, tout en étant ligotée à une histoire familiale douloureuse. Ava appartient à une nombreuse fratrie qui n’a guère été épargnée. Une sur jumelle, qui porte , elle aussi, le prénom d’une magnifique actrice, est sourde et muette, un frère puîné est sourd et psychotique, un frère plus jeune semble être mélancolique, une sur aînée se délabre dans un mariage avec un homme violent, et le frère aîné est mort accidentellement quand Ava avait neuf ans, la laissant sans appui, sa mère se vouant à ses deux enfants sourds. Ava s’inventa un soutien dans un père aimant, mais dépassé par les événements, et qui, sans se séparer d’une épouse acariâtre et plaintive, quittera le domicile familial, laissant à sa femme la charge des enfants. Ava dit, non sans humour, que seule sa sur jumelle va bien, sans doute grâce à sa surdité. Si l’argument ne vaut pas pour le frère psychotique, il indique la marque, pour Ava , des paroles maternelles, caricaturées en deux phrases-ritournelles : « les hommes sont tous des salauds » et « quand vas-tu enfin te marier, ma fille ? ».

Selon Ava, son obésité s’inscrit comme marque du handicap familial et de la privation de l’attention maternelle.

S’énonce donc, d’emblée, une sorte d’envers de la névrose de destinée. Le destin qui s’acharne est préalable aux obstacles rencontrés. Mais s’il est conçu comme un réel indépassable, l’évolution de sa sur jumelle, épouse et mère de famille heureuse, creuse un sillon dans cet ordre des choses et intrigue Ava. Une autre cause, opaque celle-là, est peut-être à l’oeuvre, créant une discontinuité dans ce destin inéluctable qui n’expliquerait pas tout.

Le travail engagé va éclairer en trois temps essentiels ce qui préside à la solitude d’Ava. Le premier est celui d’une difficile subjectivation face à l’injustice de l’Autre, subjectivation qui fera saisir l’identification idéale à l’autre masculin. Le deuxième est celui de la chute d’une identification qui surprend Ava et va modifier son lien à la fatalité, identification à l’autre masculin, sur son versant d’objet. Le troisième est celui de l’émergence d’un signifiant qui noue le corps et le rapport aux hommes, faisant entrevoir une jouissance propre à déplacer la question du réel en cause.

Au fil de ces scansions, la solitude d’Ava est devenue plus effective, le transfert s’est modifié, jusqu’à ce qu’un assouplissement de sa position permette un éclairage de sa façon de ne pas être une femme pour un homme.


Premier temps : l’injustice de l’Autre

Les premiers temps du travail sont marqués par la réticence d’Ava qui, sous couvert de l’insupportable privation de liberté qu’impose la règle, avant même que soit établie une quelconque régularité, décline toutes les façons de dire l’impossible du travail engagé : impossible d’être à l’heure, de trouver le temps, de parler, de régler, d’y croire. Elle met en acte ce qui pourrait produire sa propre exclusion. Familière, ironique, elle pousse à la rupture, vérifie l’injustice sous la forme de l’incompréhension dont je fais preuve, mais ne parviendra pas à vérifier qu’elle ne me manque pas. Mon obstination à la faire venir, mêlée à une inévitable souplesse, sera la manuvre nécessaire pour qu’Ava saisisse que le rejet ne vient pas nécessairement de l’autre et qu’elle y prenne sa part.

Elle est assez fine pour situer qu’elle agit comme avec ses collègues.

Son refus de la règle rappelle ce que P.G. Gueguen a appelé le passe-droit de l’hystérique, mais ici sous une modalité particulière où elle ne cherche pas le petit rien qui lui donnerait cette place dans l’Autre d’objet précieux, d’être la seule, l’unique. Ava n’a jamais su être objet agalmatique. Si elle est la seule, ce sera la seule à tant souffrir. Elle oscille entre la contestation de tout, ou l’anéantissement le plus profond. Entre tout et rien. Deux positions, toujours référées au réel indépassable du destin.

C’est ce qu’elle pourra repérer dans son lien à son amant inoubliable, comme dans ses conflits professionnels. Elle vérifie qu’elle ne manque à personne, que l’Autre, injuste parce qu’il la rejette, est maintenu dans son intégrité. Pas de manque dans l’Autre, pas même sa cruauté.

Occupée par des rêveries toutes teintées de brillance phallique, c’est dans une identification imaginaire aux hommes qu’elle bâtit sa solitude, accompagnée de partenaires inaccessibles mais inséparables d’elle. C’est du moins la place de l’ancien amant. Ce collègue, fortuné, à qui tout réussit, est un séducteur dont elle sait aussi l’homosexualité occasionnelle. Leur brève histoire date de cinq ans. Il la séduit, puis dès leur première rencontre sexuelle, il rompt sans ménagement, la laissant dépitée, dans ce qu’elle croit être une énamoration profonde et durable. Il représente très exactement ce qu’elle voudrait avoir et ce qu’elle voudrait être. Sa bonne fortune est l’envers de son malheur. Il la laisse anéantie, réduite à un manque-à-être et à un manque-à-avoir exacerbés.

Quand Ava se met à égalité avec les avocats qui l’emploient, familière et sûre de leur être indispensable, c’est encore dans l’identification imaginaire au semblable masculin qu’elle trouve un gain d’être et d’avoir, pour encore vérifier qu’elle n’est rien et qu’elle n’a rien, et qu’elle sera toujours rejetée dans la logique de la misère familiale.

Elle vient à l’analyse parce que les hommes ne la désirent pas, mais c’est le passé familial, apporté d’abord dans sa globalité dramatique, qui cause, comme elle ne cesse d’ailleurs de le dire, sa souffrance. Ce premier temps du travail permet à Ava d’entrevoir ce mouvement perpétuel, dont les causes lui échappent, qui la pousse inlassablement vers cette position d ‘objet rejeté et privé de tout, position, soutenue par le souvenir d’un amour idéal impossible. Dès lors la prétendue énamoration pour ce brillant garçon prend une autre coloration. C’est l’image idéalisée d’elle-même qu’elle pleure et dont elle rêve. Ce constat l’affectera, car il viendra dépoétiser son amour, mais l’allégera. Si l’idée de la fatalité familiale reste inentamée, Ava saisit ce mouvement qui la fait circuler entre revendication phallique et anéantissement, son ancien amant n’étant plus à partir de cette élucidation un objet d’amour, mais le moyen d’affirmer sa privation.

Ava fera le choix, peu de temps après, d’ouvrir son propre cabinet.


Deuxième temps : une identification surprenante

La solitude d’Ava est plus vive dès lors que ses partenaires imaginaires ne sont plus un appui. Le transfert change de nature. L’analyse n’est plus contestée dans sa forme. Ava ne manque plus de séances, s’efforce d’être à l’heure. Dans son fond, l’adhésion à l’analyse, si elle est plus évidente, est toujours instable. Et ce n’est pas simplement parce que tout mouvement d’ouverture appelle une fermeture, ici au nom de l’histoire de la famille, mouvement qui indique la force de la chose et la défense qui s’y repère. C’est un temps, si je puis dire, d’adhésion plus à l’analyste, dont la pratique et la rencontre ne sont plus discutées, qu’à l’analyse, régulièrement mise en question comme inadéquate à dépasser l’histoire. La souffrance n’est plus la même. Conduite à admettre que rien ne gommera la réalité, Ava s’est dégagée des mensonges qui compliquaient sa vie sociale, mais ne peut se résoudre à faire simplement sienne cette réalité qu’elle ne peut dédramatiser.

Ce temps sera occupé par l’examen de ce qui a fondé la nécessité du mensonge.

Son amour affectueux pour son père, perçu comme victime de son épouse, sera nuancé, pour laisser la place à l’idéalisation dont elle a recouvert cet homme qui a fui ses responsabilités. La nécessité de faire tenir ce père apparaîtra comme une cause nécessaire du mensonge. Sa mère, bien qu’elle soit particulièrement méprisante à l’endroit des hommes est, dès lors, reconnue comme ayant manqué du soutien d’un homme. C’est le frère mort qui a représenté, pour sa mère, comme pour Ava, la figure, irrémédiablement irremplaçable, du seul homme digne de ce nom. Ava a tenté de maintenir son père à cette place désertée.

La mère est une femme qui fut fort belle, mais qu’Ava décrit comme un monstre physique et moral. Femme définitivement endeuillée, elle vit maintenant avec son fils psychotique.

Et ce frère est le grand absent des propos d’Ava.

Un rêve survient. Ava est, avec ses parents et ce frère, dans une caravane bloquée sur une pente escarpée. Ava doit aller travailler. Elle décide de s’habiller élégamment, met des chaussures à talons hauts et, tout en se tordant les chevilles, elle parvient à grimper au sommet de la pente.

Le rêve est limpide pour Ava qui y voit son désir de s’arracher à cette famille « arrêtée en chemin ». Elle y voit aussi son désir de féminité, elle qui se plaint souvent que ses genoux ne portent pas son corps trop lourd.

Ava met en parallèle, dans ce rêve, son départ et la présence de son père.

Je lui fais remarquer la présence de son frère, remarque qui déclenche des pleurs violents tout à fait inhabituels. S’exprime alors une culpabilité massive devant l’abandon dont il est l’objet de sa part, la douleur qu’elle éprouve devant cette existence si triste, l’embarras qu’elle ressent en sa présence, le souci constant que cela lui cause. Puis elle entend qu’elle parle de ce frère dans des termes identiques à ce qu’elle dit d’elle-même -l’injustice, l’obésité, la solitude, etc-, dévoilant cette identification surprenante qui vient ensuite éclairer quel couple inexpugnable était définitivement impossible à égaler : ce couple mère-fils.

Elle avait pu se coupler à son père, à sa sur, à ses autres frères, mais se saisit alors, par cette identification, aspirant à être l’objet inséparable de sa mère, part de ce monstre.

Cette identification aura pour effet de bousculer le sentiment de fatalité pour inscrire la possibilité d’une construction personnelle. Le réel de la fatalité laisse une place au sujet inscrit dans cette fatalité.

Ce moment lui fait saisir sa responsabilité de sujet dans son sentiment de privation généralisée Ava met alors en série les versions de cette privation : privée de sa mère, privée d’hommes, de leur regard, privée d’amour, privée d’argent, privée de réussite et de reconnaissance.


Troisième temps: le dragon

Ava parle de ses difficultés à développer son cabinet. On commence à lui proposer des affaires intéressantes, mais elle s’est isolée, car n’ayant plus trouvé de soutien dans ses affabulations, elle peut mesurer sa difficulté à évoluer dans un univers mondain et nanti où elle doit se faire valoir, ce qui lui est impossible.

Afin que je l’aide à surmonter cet obstacle, elle demande à poursuivre non pas en analyse, mais en psychothérapie. Elle ne continuera que si je la conseille. Ce qui pourrait sembler être une modalité de résistance, après ce progrès qui la laisse toujours seule, solitude dont elle me fait comptable, n’est pas que cela et me paraît être aussi l’abandon de sa position de contestation, de scepticisme. Après le temps où sa propre responsabilité de sujet a été entrevue, elle s’en remet à moi, me faisant responsable,.Je dois pouvoir trouver la voie au-delà du destin. Je ferai ce que j’appellerais un semblant de psychothérapie, acceptant le face à face qui marque pour elle une nouvelle façon de parler, dégagée, par cet artifice, du sentiment de la douleur de la tâche analysante, car c’est maintenant l’analyse qui la fait souffrir.

Ceci vient à la suite de l’éclairage sur le couple mère-fils, et marque un moment crucial de séparation, illustré un peu plus tard par sa décision d’avoir une aventure sexuelle avec un vieil ami. Si la chose la remet sur le bord de sa position ancienne d’énamoration sans retour, elle s ‘engage pour la première fois dans l’analyse de sa façon d’avoir affaire aux hommes, et sur ce qu’est, pour elle, la féminité.

Elle ressent depuis l’adolescence « une urgence du désir », et elle « drague », c’est le terme employé, sans savoir séduire. C’est une femme d’esprit, vive, intelligente, agressive et ironique. Quand un homme lui plaît, s’engage une joute verbale. Elle lance des piques, fait assaut de bons mots qui cinglent. L’autre répond sur le même mode. Quand il faudrait s’arrêter et « lancer des fleurs » dans l’espoir d’en recevoir, elle ne peut le faire et la relation bascule dans le conflit jusqu’à ce qu’elle se voie rejetée.

Je suis un vrai « dragon », dira-t-elle, voulant ainsi stigmatiser son agressivité. Elle entend le « draguer » qui s’y loge, et y associe son corps jugé par elle monstrueux. Ainsi la femme d’esprit entend-elle le Witz produit par ce mot qui noue son corps à son impossibilité d’être femme pour un homme, corps noué lui-même à celui de sa mère dans cette désignation. Elle reconnaîtra ne s’intéresser aucunement aux hommes rencontrés, plus attachée à les dévorer, pour ce qu’ils sont et qu’elle voudrait être, qu’à les aimer. Ainsi son rapport d’inclusion et d’exclusion à l’Autre éclaire, sous ce signifiant dragon, ce que la pulsion orale a noué dans ce corps refusé aux hommes.

Ava est une femme qui a un rapport particulier à la mascarade féminine. Elle en use, aimerait attirer le regard et plaire, mais c’est en vain : son corps ne peut masquer ce que la mascarade devrait recouvrir. Impossible de fétichiser ce corps qui annule toute brillance. Elle est donc dans un rapport d’incrédulité aux semblants. Ce qui lui est refusé radicalement, depuis toujours, c’est d’accéder à la position d’objet agalmatique, privation entretenue par l’obésité apparue dès la petite enfance. Ava dit qu’elle espère voir le désir masculin se porter sur elle, mais en fait elle n’y consent pas. Quelques rares rencontres sexuelles l’ont satisfaite physiquement mais l’ont toujours laissée trop lucide devant les semblants, jugés ridicules, des mots ou des gestes des hommes, réduits à leur facticité. Impossible de se prêter à ça. Ava est donc une femme qui ne donne rien du tout aux hommes, une pas du tout femme, une femme qui ne manque pas aux hommes.

Ava a fait, par le passé, de multiples et inutiles tentatives de régime alimentaire pour se faire un autre corps. C’est fini, elle n’en fera plus, elle ne supporte pas la privation, dira-t-elle, faisant ainsi apparaître ce trop de corps comme la marque visible de la privation qui règle son existence.

Ava interrompra quelques temps après le travail pour accepter une proposition de création d’un cabinet à l’étranger. Elle partira sur ce mot amusé : « je suis une sous-femme ». Pouvait-il en être autrement pour une femme née du rêve hollywoodien d’une mère qui n’eut qu’à peine le temps de la regarder ?