World Association of Psychoalanysis

 

Le modèle, L’exemple, L’exception

Monique Amirault

 

Lorsqu’il évoque les qualités nécessaires à l’analyste, Freud ne se contente pas d’exiger la " rectitude psychique ". À cette rectitude, il ajoute une certaine forme de " supériorité pour agir sur le patient comme modèle dans certaines situations, comme maître dans d’autres (1) ". Autrement dit, l’analyste doit savoir occuper activement les diverses places exigées par la conduite de la cure et la manoeuvre du transfert.

S’il est nécessaire, donc, de prêter ainsi sa personne comme modèle ou comme maître, Freud n’est pas dupe et ne s’y croit pas pour autant. En effet, Freud, comme personne, s’est toujours effacé derrière ses découvertes, derrière ses actes, il s’est même, en quelque sorte, effacé derrière son inconscient, objet et support de ses investigations, au nom des exigences de la recherche qu’il menait. À Lou Andrea Salomé, il écrit en 1931: " J’ai une haute opinion de ce que j’ai trouvé, pas de moi-même. "

Lacan, lui, invite également l’analyste à ne pas trop s’y croire pour pouvoir inciter l’analysant " à ne pas se croire plus que lui, il ne se croit, l’analyste (...) Il faut vraiment qu’il y ait un niveau où il ne se croit pas grand chose (2) ".

Cette modestie n’empêche en rien Freud et Lacan d’être des maîtres, et cette dimension est à considérer, particulièrement dans ce moment où le concept d’" autorité authentique " avancé par J.A. Miller anime les débats, et où le rapport transférentiel de chacun à la cause analytique, mais aussi bien au maître, est appelé au premier plan, ne peut plus s’abriter derrière l’"automaton" de l’institution. La politique de la psychanalyse se trouve interrogée dans la logique qui noue la clinique de ce que produit la cure et les finalités de l’institution nécessaire pour faire exister et transmettre la psychanalyse.

Il y a bientôt 24 ans naissait "Ornicar?". Dans le premier numéro de cette revue qui nous redevient précieuse, nous trouvons l’"Adresse" de J.A. Miller au Congrès de l’École freudienne sous le titre " Théorie de lalangue ", et il est bon de rappeler l’éloge qui s’y trouve de Lacan le maître: " Lacan est un maître, dit J.A. Miller. Il n’est pas un sage, philosophe qui se fait à l’ordre du monde (...) Nulle modération, nulle tempérance, pas de neutralité. Celui qui croirait être analyste toujours ne le serait jamais (...) l’apathie analytique, c’est l’abjection même. " J.A. Miller poursuit ainsi: " Maître est celui qui ne craint pas le voisin (...) qui ne louche pas à droite et à gauche, en arrière et de tous les côtés. Maître est celui qui ne cède pas sur son désir et qui ainsi est à lui seul une caravane qui passe (3). "

Rien n’empêche jamais le maître d’être pris comme modèle, sous l’éclat duquel on se pousse et s’abrite avec les effets qui s’ensuivent de captation dans l’amour et la haine, non, rien ne l’empêche, sauf à atteindre pour chacun dans l’analyse cette " attitude droite à l’égard du signifiant-maître (4) " qui inclut l’inexistence de l’Autre - S de grand A barré - et la responsabilité du sujet quant à sa cause - "a" -.

Rien n’empêche davantage le maître d’être trahi, et l’histoire en est un constant témoignage. Mais - faisons retour sur l’"Adresse" de J.A. Miller - " le trahir n’est rien lui ôter. C’est seulement perdre son exemple (...) et cet exemple, c’est ce qu’un maître donne de plus haut ".

Freud, en 1909, s’adressait au pasteur Pfister en ces termes: " J’ai toujours mis ma personne en avant comme exemple, jamais comme modèle ", attestant de son orientation éthique. Lacan le rejoint dans ce conseil qu’il donne à son auditoire lors du troisième Congrès de Rome, en 1974: " Ne vous sentez pas si obligés de vous pousser du col. Même comme bouffons vous êtes justifiés d’être. Vous n’avez qu’à regarder ma "Télévision". Je suis un clown. Prenez exemple là-dessus et ne m’imitez pas: le sérieux qui m’anime, c’est la série que vous constituez (5). "

Cette série est donc un ensemble circonscrit par ce qui anime Lacan, le sérieux du désir qui l'occupe. J.A. Miller, dans le texte cité, évoquant Freud, avançait: " Le maître appelle chacun à ce qu'il a d'incomparable ", et c'est proprement avec cet incomparable que chacun est invité à prendre place dans cette série, car la cause est toujours singulière à l’intérieur même de l'ensemble ainsi défini.

N'est-ce pas cette place qu'É. Laurent, aux récentes Journées d'études de l'ECF, spécifiait de la place du " un ", place disjointe de celle du chef, place qui a sa nécessité structurale, celle de répondre au trou dans le langage (6).

Proposons de retenir l'orientation qui s'en déduit, celle d'une " Politique de l’unaire (7) ", d'un usage raisonné du vide contre le " un " universalisant.

 


(1) Freud, (S.), " Analyse finie et analyse infinie ", "Résultats, idées, problèmes", tome 2.

(2 Lacan, (J.), " Le phénomène lacanien ", "Cahiers cliniques de Nice", 1998, n° 1.

(3) Miller, (J.A.), " Théorie de lalangue ", "Ornicar?", n° 1.

(4) Laurent, (D.), " La contingence des exceptions ", "Conversation sur le signifiant-maitre".

(5) Lacan, (J.), " La troisième ", 1974.

(6) Journées d'études de l'ECF, 5 et 6 décembre 1998.

(7) Laurent (É), " Politique de l'unaire ", "Débats du Conseil", n° 14.