World Association of Psychoalanysis

 

L'homme aux plantations

Christine Le Boulengé

 

Un homme est amené à consulter sur l'insistance de son épouse, alarmée
par la conduite de celui-ci à l'égard de leur fils, un bambin de neuf
mois. Cet homme, qui adore son fils et a organisé sa vie de manière à
passer de longues heures avec lui pendant que la mère est au travail,
s'est découvert depuis quelques mois une véritable passion pour les
plantations, dont il envahit l'appartement, en dépit des mises en garde
réitérées de son entourage qui le presse de mettre les pots hors de
portée du bambin, plusieurs d’entre eux contenant en effet des plantes
fort toxiques, voire mortelles. « Il faut bien qu'il fasse ses
expériences », rétorque ce père inconscient pour justifier ses
atermoiements. Ce qui n'a pas manqué: le bébé ayant ingéré terre et
graines toxiques a dû être conduit d'urgence à l’hôpital pour y subir un
lavage d'estomac.

De cet « accident domestique », qui s'est heureusement terminé sans
conséquences graves pour l'enfant et qui est l'occasion de ce premier
entretien chez un psychanalyste, le père ne parle qu'avec réticence, en
prenant de longs détours et en clamant son innocence: « Ce n'était pas
si grave que ma femme le dit, elle s'affole toujours trop vite, sans
doute n'avait-il avalé que de la terre et, de toute façon, les graines
n'avaient pas germé. » Bref, il ne s'inclut nullement dans son acte. Et
cependant, sa clameur d'innocence est l'aveu d'une culpabilité, énorme.
Cette culpabilité qui, on le sait depuis Freud, accompagne le
refoulement.

On le voit, la culpabilité est le contraire de la responsabilité: elle
est ce qui me mène à une conduite dans laquelle je ne peux me
reconnaître, à poser des actes qui vont à l'encontre de ce que je veux,
voire à sacrifier ce qui m'est le plus cher. Ce hiatus entre culpabilité
et responsabilité, entre ce que je fais et ce que je veux, Freud l'a
pris au sérieux, en posant l'existence de l'inconscient (ou « je ne sais
pas ») dont le refoulement (ou « je ne veux pas savoir ») est une des
modalités majeures, et en inventant la psychanalyse comme méthode de
levée du refoulement, et d'abord de l'inconscient. Son premier effet est
de réinclure le sujet dans son acte.

Dans les mois qui ont précédé la naissance de ce fils tant attendu,
notre « homme aux plantations » a connu ce que l'on qualifie aujourd'hui
du mot passe-partout de dépression, marquée d'abattement, de crainte
injustifiée de tomber en faillite, et d'idées suicidaires. Le psychiatre
consulté alors s'en est tenu à la « réalité », en l'assurant que ses
inquiétudes étaient infondées, qu'il était parfaitement à même de gérer
son affaire, et qu'un traitement médicamenteux ferait disparaître stress
et dépression. Des idées suicidaires, on ne parla pas. Effectivement, le
stress s'est estompé, notre homme s'est lancé dans ses plantations, et
ne parle plus de ses idées suicidaires. Ce n'est pas qu'elles aient
disparu: refoulées, on n'a rien voulu en savoir. Elles ont poursuivi
dès lors leur trajet en silence et ont fait retour dans la conduite
actuelle de cet homme à l'égard de son fils: c'est sa propre
disparition qui continue à insister dans la menace de celle de son fils.

Car une idée suicidaire, cela se prend au sérieux, cela ne se nie pas.
Niée, refoulée, elle fera immanquablement retour de façon déplacée,
déguisée, donc inassumable par le sujet et, de ce fait, difficilement
traitable, produisant ces divers « accidents » et drames de la vie
quotidienne que l'on prend parfois pour le destin. Non pas le
refoulement mais la psychanalyse, qui constitue un autre destin pour de
telles idées: un « tu peux savoir ce qui te détermine à ton insu ».

Dans le cas qui nous occupe, ces idées mènent à la question de la
paternité et de la procréation, c'est-à-dire à la question de
l'existence, au joint de la vie et de la mort. C'est à ce joint que cet
homme peut, s'il le veut, élaborer une autre solution, inédite,
particulière, que celle du refoulement et du drame de son existence.