World Association of Psychoalanysis

 

La femme au Pinocchio

Catherine Bonningue

 

Cette jeune femme me demande un rendez-vous alors qu'elle est en train de vivre sa troisième rupture avec un homme - la première de son fait. Elle a une quarantaine d'années, et n'a jamais eu d'enfant.

 

Un jouet cassé

Elle est encore sous le coup d'une scène violente qu'elle vient de vivre avec lui. Elle a découvert qu'il avait une liaison et, à partir de là, elle se défend bec et ongles. La rupture est consommée, même si elle n'est pas encore effective. Elle ne vient en aucun cas me trouver pour l'aider à prendre une décision, mais plutôt pour panser ses plaies, et me prendre à témoin de ce qu'elle met en acte.

La scène violente l'a surprise. C'est elle qui a commencé à le frapper. Elle ne pensait pas qu'il répondrait, lui qui était si doux et si gentil. Elle ne le reconnaît plus. Elle dira plus tard qu'il n'avait été pour elle qu'une fiction qu'elle s'était forgée, « son Pinocchio »: il disait toujours oui, n'exigeait jamais de pouvoir finir ses phrases quand elle l'interrompait, parce qu'elle avait toujours quelque chose à formuler de mieux que lui, il acquiesçait à tous ses projets, etc. Ce n'était pas sans un revers, dont elle prenait conscience maintenant : c'était un homme sans projets, sans ambition.

Ce qui a fait sortir cet homme si tranquille, si doux, si calme, de ses gonds, c'est cet acharnement, cette rage toute féminine qu'elle a mise à l'atteindre au point le plus sensible : elle traque et suit à la piste les traces et restes de ses jouissances avec l'autre femme, elle lui fait les poches, lui dérobe ses lettres, appelle quand « elle » est là, etc. Elle s'en repaît, cela la satisfait, elle l'avoue sans vergogne. Cet instrument qu'il a mis au service d'une autre, parce que d'ailleurs elle le dédaignait, qu'elle n'était pas très friande de rapports sexuels, elle tente de l'en écorner. Elle dira à plusieurs reprises combien elle lui en veut plus à elle qu'à lui. Elle aime encore son Pinocchio, même cassé, et ne le cédera qu'à regret à l'autre femme, après avoir épuisé tous les modes possibles de chantage et de vengeance. C'est particulièrement à son avoir à lui qu'elle en veut, qu'il prenne la forme de la « maîtresse » ou de son compte en banque. Tout ceci est toujours froidement calculé, organisé, pensé, et cela réussit.

Cette « réussite » qui l'accompagne et lui colle à la peau sur le plan social devient bientôt dans son discours l'occasion d'une plainte, car elle vient en opposition avec « son échec » dans ce qu'elle appelle sa vie de femme. Elle passe alors beaucoup de temps à se questionner sur sa vie professionnelle et le choix d'un métier qu'elle fit sur le tard, un « métier d'homme ». Elle nous confiera sa conviction, là depuis toujours, que seuls les hommes avaient des choses intéressantes à dire ou à faire. Advient alors un « désir d'enfant », qui, jusque-là, n'était pas présent, et même criait par son absence.

 

Un « trait d'union »

Elle y reviendra longuement, elle est la dernière d'une fratrie de quatre enfants, une position intenable. Elle a été une enfant non désirée, acceptée toutefois avec plaisir à sa naissance par sa mère, et dont son père fit « son bâton de vieillesse ». L'infidélité est le signifiant majeur dont j'épinglerai la vie du couple parental avant sa naissance - et qui la poursuit, elle, dans sa vie -, l'arrivée sur le tard de cette dernière enfant ayant permis d'estomper définitivement les menaces de rupture, dues à ce moment-lˆ à l'infidélité notoire du père, alors qu'au début de leur mariage, elle était des deux côtés - ce qui lui vaut de s'épingler de ce signifiant d'être « le trait d'union » entre ses parents.

Elle développera toute une plainte à l'égard de sa mère, qui la laissait enfant comme un objet qu'elle ne daignait congratuler d'aucun regard ni de gestes affectueux. C'est pour et en rapport avec le regard de son père qu'elle s'est mise à exister petite fille, étant « sa préférée », et du même coup pour les hommes que fréquentait son père. Notons encore, qu'enfant, elle mangeait très peu, la nourriture ne lui procurait aucun plaisir, cela ne passait pas au niveau de la gorge, et elle était persuadée que, là, elle n'était « pas faite comme les autres ». Elle dit aussi qu'elle n'était, enfant, qu'un objet de manipulation de toute la famille, ne s'autorisant à aucune initiative.

Tout s'est modifié pour elle au moment de la puberté où elle dit être devenue une adolescente ingrate, refusant tous les signes de la sexualité dans son corps, toutes « ces choses inutiles ». Elle est alors destituée du statut de petite fille modèle adulée par son père. Elle se dit « cassée » par lui dans sa féminité, il lui a barré l'accès aux hommes.

Elle quitte la maison familiale à vingt ans, sans avoir rien vécu sur le plan sentimental. Très vite, elle se laisse séduire par un homme marié et s'engage dans une relation durable et qui exige donc d'elle de le partager. Il a des enfants et quand il lui proposera de rompre avec sa femme, elle fuira, notamment devant les enfants.

Elle remarquera en analyse les coordonnées signifiantes constantes de son choix d'objet: un homme plus âgé qu'elle, qu'il soit père, et peu enclin au moment de la rencontre à assumer une nouvelle paternité. Elle est bien évidemment toujours à cette place fantasmatique d'être la « fille-maîtresse » du père - elle a parfaitement repéré avoir pris, enfant, la place de sa mère auprès de son père, sans vergogne.

 

Un rêve-castration

Au bout d'une année d'analyse remplie de séances toutes plus pleines les unes que les autres, où l'analyste trouve difficilement l'opportunité de l'ouvrir, de scander, de faire coupure, et n'y trouvant pas de toute façon le consentement de l'analysante - en apparence -, notre patiente produit un rêve qui marquera un tournant dans la cure.

Après une série d'hommes qu'elle a fait défiler par les bons offices d'un serveur du Minitel, et dont elle n'a retenu aucun, elle vient d'en rencontrer un par hasard, qui l'intéresse. Avant qu'il ne se passe quoi que ce soit de sexuel, elle l'a prévenu : à son âge, elle ne nouera une relation amoureuse qu'avec un homme qui désire avoir un enfant, mais elle a bien compris que ce n'était pas son cas à lui. Elle m'expose ce qui l'attire chez lui: gentil, les mêmes goûts. Mais se décidera-t-elle à passer à une relation de femme à homme, elle qui dit vouloir être mère ?

Juste avant le rêve, je dois m'absenter de façon imprévue pour quelques jours, la privant ainsi notamment d'une séance. Elle me dira avoir été malade à la suite d'une faim extraordinaire qui l'a prise à l'heure précise de cette séance, et s'interroge à partir de là sur cette pulsion primaire qu'elle vient satisfaire auprès de moi. Je suis ainsi en mesure de dire que son inconscient a traduit en termes de « réel de castration » mon absence.

Voici le rêve. « Elle est nue étendue sur un lit, un homme est aussi présent. Mais il ne se passe rien. Ce rêve reprend précisément l'état de désir dans lequel elle se sent dans la réalité. Puis, me dit-elle, c'est comme s'il y avait un autre rêve, mais j'ai le sentiment qu'il n'y a en fait qu'un seul qui se poursuit. » Elle insiste toutefois beaucoup là-dessus, « il y a un blanc entre les deux, et je ne saisis pas du tout la transition ». Et pour elle, c'est quelque chose de ne pas saisir la transition - elle passe notamment son temps à faire des transitions d'une séance à l'autre. Voici donc la deuxième partie du rêve. « C'est un véritable charnier, des corps s'accumulent les uns sur les autres, transpercés par des épées, d'autres les rejoignent, tout cela dans un mouvement rapide. Le premier corps à apparaître est celui d'une jeune femme nue. » Et puis, elle note le caractère incongru « des jeunes gens qui arrivent à toute vitesse à la fin du rêve sur des rollers ». Elle se réveille « parce que c'est horrible et qu'il y a trop de sang ». Elle est l'œil témoin dans ce rêve, celle qui regarde, la spectatrice ; dans aucun cas elle ne dira que c'est un cauchemar, et l'horrible semble plutôt lié à la jouissance qu'elle y prend.

La première partie du rêve me rappelle un rêve précédent, presque identique, mais où elle est allongée près d'une autre femme, qui se met à faire l'amour avec l'homme du rêve.

J'entends, à partir de ses associations, que la deuxième partie du rêve représente la castration sur cette jeune femme livrée à un acte sexuel. Le mouvement rapide contraste avec la lenteur toujours présente dans les autres rêves apportés en analyse. On a donc affaire à ce que j'appellerai une signification de castration, résultat d'un travail transférentiel.

Elle reviendra après ce rêve sur un rêve précédent, où elle « essayait d'extraire de sa gorge une énorme boule gluante et pleine de poils ou de cheveux ». L'horrible était aussi au rendez-vous. « C'était une représentation de l'organe viril masculin, me dit-elle, maintenant j'en suis persuadée. » Quelques jours après ce rêve, lors d'une interruption de séances, elle avait été prise de vomissements terribles, elle qui n'avait pas vomi depuis des années, le vomissement étant une des choses qu'elle s'interdisait, étant donné l'horreur qu'elle en éprouvait. C'était comme si elle réalisait son rêve, remarquait-elle.

Elle engagera, après ce rêve coupé d'un blanc, une relation avec ce nouveau partenaire. Pour la première fois, j'ai le sentiment de ne plus être devant, si ce n'est à proprement parler un passage à l'acte, au moins un « agi » dont je ne serais que le témoin appelé après coup. Un travail sous transfert, qui permet aussi à tout ce qui a été posé dans la cure précédemment, y compris ce qui est à mettre au compte de l'analyste, peut vraiment s'engager à partir de là. Elle notera elle-même qu'elle ne cherche plus la cause de son symptôme dans l'Autre, maternel ou parental, mais en elle.

Le rêve en deux parties a été suivi immédiatement d'un autre. « Elle est avec une autre femme sur un bateau, elles tiennent une sorte de gouvernail, qui est en fait une très longue baguette. Puis c'est comme s'il n'y avait plus de bateau, seul le gouvernail tenu par elles deux demeurait, ce qui leur donnait une impression de voler sur l'eau. »

Cette note phallique laisse-t-elle présager qu'elle serait en train de se forger un nouveau Pinocchio ? Je ne crois pas, du fait même de la place qu'elle donne au partenaire-analyste, véritable partenaire de son fantasme.