World Association of Psychoalanysis

 

Le bébé et le Nom-du-Père

Catherine Bonningue

 

La naissance d'un bébé ne se fait pas toujours dans un contexte qui
laisse présager une triangulation oedipienne classique.

A., premier enfant de N., est séparé de sa mère dès la naissance. Un
délire éclôt chez elle deux jours avant l'accouchement. Elle est
hospitalisée, et A. est orienté vers un service de pédiatrie, puis chez
une assistante maternelle de l'Aide sociale à l'enfance. A la demande du
psychiatre qui suit N., le juge prend une mesure de placement provisoire
de l'enfant qui court sur six mois.

Ce n'est pas un premier déclenchement. N. a, semble-t-il, déjà été
hospitalisée sur un temps très court, refusant tout suivi au dispensaire
à la sortie. Aujourd'hui comme auparavant, elle ne verbalise rien de son
délire à l'équipe psy. Elle me dira plus tard, alors que je la recevrai
au sujet de son enfant, qu'elle entend des voix. Elle était inquiète et
a été paniquée par le fait de devoir être hospitalisée pour
l'accouchement, craignant une nouvelle hospitalisation psychiatrique.
C'est tout ce qu'elle peut me dire.

La forclusion du Nom-du-Père ne fait aucun doute pour N. D'autre part,
la mère de N. tient un discours des plus négatifs sur les hommes de sa
vie: le premier est dit "voleur d'enfant", au sens propre ; le père de
N. est traité de vaurien, et celui du jeune frère de N. est de même rayé
de sa vie. Elle dit que sa fille ne sait pas qui est le père de A.

Dans un premier temps, N. ne veut rien dire du père de l'enfant, puis,
petit à petit, on apprend que c'est un ancien ami, marié, qu'elle a revu
alors qu'elle avait un autre ami ; il est musulman, et elle a donné son
prénom à l'enfant comme deuxième prénom - le premier prénom renvoyant,
lui, à la lignée maternelle. Elle parle à A. de son père, dit qu'il lui
ressemble. Elle n'a rien dit au père de sa paternité, mais "il s'en
doute".

N. sortira rapidement de l'état de prostration qu'elle présentait peu
après la naissance de l'enfant, on constatera alors une véritable
métamorphose. Elle demande maintenant à reprendre son enfant.

On ne peut pas ne pas se poser la question: y aura-t-il "Bejahung" du
Nom-du-Père pour A. ? S'il retourne vivre chez sa mère (et grand-mère) à
six mois, ne sera-t-il pas happé dans un fantasme maternel qui ne serait
pas médié par le Nom-du-Père, selon les termes de Lacan ?

Ce Nom-du-Père, qu'est-ce ? Comment l'attraper ou en saisir le point
originel dans la clinique ou l'observation du bébé ?

Quand on écoute ce que dit la famille qui le garde et que l'on observe
A., il est évident qu'il s'est créé son "objet permanen" dans ce
personnage de la dame qui satisfait ses besoins les plus immédiats,
répond à ses demandes, s'occupe de lui avec constance. Il a d'autre part
repéré les alter ego que sont pour lui les enfants avec lesquels il aime
sourire et rire en syntonie. Il écoute avec intérêt, lorsqu'elle vient
le voir, la voix de sa grand-mère qui a été présente tous les jours
auprès de lui à l'hôpital. Mais surtout, on note que lorsque le père
d'accueil le prend dans ses bras, il donne des poussées dans les jambes
et se met à sauter, comme celui-ci lui a appris à le faire. Il ne fait
cela qu'avec lui.

N'est-ce pas là un premier repérage pour le sujet de ce qui pourra
devenir ce Nom-du-Père qui, pour Lacan, peut concentrer tous les effets
de signifié ? On note déjà chez ce bébé de cinq mois un repérage d'un
trait particulier chez ce personnage qui pourra à partir de là prendre
une place distinguée auprès de lui. Notons que ce monsieur s'occupe
beaucoup de l'enfant, n'hésite pas à lui donner le biberon s'il le faut,
le changer, etc. Mais il faut croire que le bébé a remarqué que ce
n'était que par intermittence, et, dans cet espace signifiant entre deux
besoins à assouvir, deux demandes à combler, il pose ce qui est sans
doute son premier trait unaire: sauter sur ses petites jambes, et cela
appartient au père.