World Association of Psychoalanysis

 

Petite enquete sur « Le heros et son valet de chambre »

Catherine Bonningue

 

Au cours d'un brillant commentaire d'un passage de "La phénoménologie de
l'esprit de Hegel", Jacques-Alain Miller lança la piste d'une recherche
sur, je le cite, « une question érudite du plus grand intérêt ».
L'ironie peut-être incluse dans cette remarque ne nous a pas découragée
. Au contraire, nous avons pris cela comme un divertissement de
divertissement, et amorçons ici la résolution de cette question érudite,
espérant que d'autres prendront le relais pour l'achever.

Divertissement de divertissement, disions-nous, puisque c'est dans « Le
divertissement du valet », daté du 10 juin 1998, que J.A. Miller,
commentant « il n'y pas de héros pour son valet de chambre » de Hegel,
consulte les dictionnaires pour en connaître l'origine. Le Grand Robert
donne l'origine de cette expression, citant deux noms de personnes
féminines inconnues. La référence la plus ancienne est celle d'une
Précieuse du dix-septième siècle, Mme Cornuel, qui serait à l'origine de
cette trouvaille qui devint un proverbe, et il semble que la
correspondance de Melle Aïssé ait permis la transmission jusqu'à nous de
ce bon mot.

Nous avons retrouvé les "Lettres" de Melle Aïssé. À défaut de pouvoir
nous procurer une réédition récente (1995) - déjà introuvable, Hatier
ayant renoncé à continuer de diffuser la collection "Confluences",
éditée à Athènes, par Kausman -, nous nous sommes rabattue sur une
édition disponible en bibliothèque, et qui date de 1943. Les "Lettres de
Mademoiselle Aïssé" ont été publiées chez Stock dans la collection "À la
promenade" dirigée par Marcel Arland. Cette édition contient une étude
de Sainte-Beuve sur cette Aïssé.

Cette étude nous permet de connaître les dates d'édition de ces
"Lettres". Il s'agit en fait de trente-quatre lettres de Melle Aïssé à
Mme Calandrini, son amie, qui résidait alors à Genève. Elles furent
écrites de 1726 à 1733, année de la mort de Melle Aïssé, vers l’âge de
quarante ans. D'après Sainte-Beuve, elles furent publiées pour la
première fois en 1787, avec de courtes notes de Voltaire qui, dans sa
jeunesse, a bien connu Melle Aïssé. Elles furent reproduites en 1805,
avec de nouvelles notes, puis en 1823. Sainte-Beuve critique cette
édition un peu remaniée. C'est M. Ravenel, aidé par M. Charles Labitte,
qui en reprit l'édition, pour en donner une version correcte. Ainsi
donc, ces "Lettres" étaient connues au début du dix-neuvième siècle.

Qui était Melle Aïssé ? Une jeune Circassienne achetée à l'âge de quatre
ans environ par M. de Ferriol, ambassadeur de France à Constantinople.
Il la trouvait bien jolie, et la fit venir en France où il confia son
éducation à sa belle-sœur. On dit que, plus tard, il en goûta les
charmes venus à maturité.

Pourquoi ces lettres ont-elles été préservées pour notre mémoire ? Il
semble qu'elles contiennent des informations anecdotiques sur la société
de l'époque, soit la période de décadence de la Régence de Louis XV.

C'est l'amour de Melle Aïssé pour le Chevalier Aydie qui donne néanmoins
leur valeur à ces "Lettres", amour qui ne se conclut pas par un mariage,
Melle Aïssé se refusant à une union qui aurait desservi son amant. Sans
doute, sont-ce les lettres d'une « vraie femme », au sens où Lacan
l'entendait, qui a su sacrifier ce qu'elle avait de plus précieux. Une
fille naquit de cet amour tout féminin, donc, qui fut reconnue par son
père après la mort de sa mère, et qui avait jusqu'alors été cachée aux
yeux de la société.

Bref, c'est dans l'une de ces lettres, la douzième, celle du 13 août
1728, que nous trouvons cette phrase: « Je vous renvoie à ce que disoit
madame Cornuel, qu'il n'y avoit point de héros pour les valets de
chambre et point de pères de l'Église parmi ses contemporains. »

Dans cette lettre, Melle Aïssé évoquait rapidement les écritures
concernant le concile d'Embrun, en disant que cela procurait bien de
l'ennui. Ajoutons que Melle Aïssé se plaignait passablement, en règle
générale, dans sa correspondance, des conditions financières dans
lesquelles elle vivait, ainsi que d'autres membres de sa famille
adoptive, faisant une allusion au Cardinal de Fleury qui, comme on sait,
mit de l'ordre dans les finances de l'époque.

Ces lettres nous paraissent plutôt relever du cabinet de curiosité que
de la grande littérature. Peut-être est-ce surtout le destin de cette
femme qui peut retenir notre intérêt, à mettre au rang des Marianne,
Moll Flanders, etc. Notons cependant que son style est vif et agréable à
lire, le ton est sincère et pur.

On dit aussi qu'avant d'être vendue comme esclave, elle fut princesse.
Est-ce pour cela qu'elle alla chercher cette phrase d'une Précieuse ?
Cette expression était-elle courante dans les salons de l'époque ? Tout
cela nous engage à retrouver le « mot » original, tel qu'il fut
recueilli au dix-septième siècle.

Le livre de René Bray - lui, accessible en librairie: "La préciosité et
les Précieux, de Thibaut de Champagne à Jean Giraudoux", Paris, Nizet,
1945, dernière impression, 1968 - sur les Précieuses, ne nous a pas
permis de retrouver trace de Mme Cornuel. Cependant, son analyse sur la
préciosité n'est pas sans intérêt. Le phénomène de la préciosité en
France au dix-septième siècle se distingue du courant précieux, lui
beaucoup plus large, par son originalité. C'est l'extension de son
domaine d'application, allant bien au-delà de la littérature, qui le
spécifie. Et nous retrouvons là - devinez quoi - le style de la «
conversation », dans les salons de la société précieuse, qui est
celui-là même qui permet la création de mots nouveaux ou d'expressions
nouvelles, donc de sens nouveaux.

C'est le "Dictionnaire des Précieuses" de Somaize (Liechtenstein, Krauss
reprint, 1970) - une référence de Lacan dans le Séminaire "Les
psychoses" (Paris, Seuil, 1980, pp. 130 et 133-134) - qui nous permet de
retrouver trace de cette dame. La date approximative de sa naissance est
1609, et la date de sa mort 1694. Après tout, Melle Aïssé aurait presque
pu la connaître. Nous ne trouvons malheureusement pas le bon mot de Mme
Cornuel sur « le héros et son valet de chambre », mais y pêchons
quelques informations sur la personne, et surtout confirmation qu'elle
était très célèbre pour ses bons mots. Mme Cornuel est connue comme
Précieuse sous les noms de Cléobulie et de Cléophile. Elle faisait salon
dans le quartier du marais du Temple, avec celles que l'on appelle ses
deux filles, Marion et Margot, aussi Précieuses ; elle était l'épouse de
Guillaume de Cornuel.

Tallemant des Réaux, avec ses "Historiettes", nous laissait
quelqu’espoir, mais nous n'y retrouvâmes pas ce bon mot-là. Mme Cornuel
fait l'objet d'un article court dans le tome II de l'édition de La
Pléiade. On suivra par ailleurs l'index, dans les deux tomes, qui nous
permet de glaner encore quelques bons mots, anecdotes, ou informations,
par exemple qu'elle était « originale ». On apprend aussi que Mme
Cornuel serait caricaturée sous le nom de Zénocrite dans le "Cyrus" de
Madeleine de Scudéry.

Nous avons arrêté là notre recherche, pour revenir au mot repris par
Hegel de Napoléon. Ajoutons que J.A. Miller s'était déjà arrêté à ce
proverbe dans son exposé sur Kojève, en citant Françoise Coblence - "Le
dandysme, obligation d'incertitude", Paris, PUF, 1988, p. 154-159 -, qui
propose que Brummell a été « le seul héros qui est aussi héros pour son
valet de chambre », parce qu'il est « grand, sublime, dans tous les
actes de la vie quotidienne ». Mme Coblence cite d'ailleurs Tolstoï dans
"Guerre et paix" (Livre IV, chap. V) qui reprend ce proverbe pour en
donner un tout autre sens que celui de Hegel, nous semble-t-il. Le vrai
héros est, pour Tolstoï, celui même du valet de chambre, et non « le
sublime de pacotille » qu'est Napoléon. Précisons aussi que ce proverbe
est daté dans le "Robert des Proverbes" de 1843 (Quittard).

Comme Lacan le soulignait, de nombreux mots des Précieuses nous sont
restés et sont devenus des éléments de notre discours commun. Il s'agit
d'une création de sens, l'émergence d'un sens nouveau. Hegel, lui,
subvertit le sens de ce mot devenu proverbe.

Le jugement du valet de chambre accompagne l'action du grand homme et la
sape au niveau de la particularité, nous explique J.A. Miller, puisque
le valet de chambre a affaire à celui qui mange, boit, s'habille... «
Ainsi donc, conclut Hegel sur ce sujet, il n'y a pas pour la pratique
aucune action en laquelle elle ne puisse opposer le côté de la
singularité de l'individu au côté universel de l'action, et faire, face
à celui qui agit, le valet de chambre de la moralité. »