World Association of Psychoalanysis

 

Mascarade

Hélène Bonnaud

 

Voici le rêve de la patiente: "Elle se trouvait seule à la maison,
terrifiée ; un Noir entrait et la trouvait seule en train de faire la
lessive, les manches retroussées et les bras nus. Elle lui résistait,
mais avec l'intention secrète de le séduire sexuellement ; il commençait
à l'admirer et à lui caresser les bras et la poitrine."

Il s'agit du rêve d'un cas célèbre, celui de Joan Rivière, dont elle
parle dans son article "La féminité en tant que mascarade" (1), que
Lacan commente dans son Séminaire des "Formations de l'inconscient" (2),
au chapitre XIV, "Le désir et la jouissance".

Cette femme est une Américaine professionnellement engagée dans une
carrière de militante l'obligeant à parler et à écrire. Elle souffrait
d'une angoisse, parfois intense, qui se manifestait après chaque
conférence donnée en public. La nuit qui succédait sa conférence, elle
était saisie d'un état d'excitation et d'appréhension, craignant d'avoir
commis un impair ou une maladresse, et elle ressentait un besoin
obsédant de se faire rassurer.

C'est ce besoin de réassurance auprès des hommes qui l'admirent que Joan
Rivière pointe comme fondamental. La patiente cherche, selon elle, à
éviter l'angoisse qui s'attache à la peur de représailles de la part du
père à la suite de ses prouesses intellectuelles. Pourtant, cette
réussite apparaît liée au père, lui-même écrivain et ayant choisi une
carrière politique. J. Rivière note l'évidence de cette identification
au père, mais indique que l'adolescence de la patiente avait été marquée
par une révolte contre lui, faite de rivalité et de mépris à son égard.
Pour J. Rivière, c'est cette rivalité à l'égard du père et des figures
paternelles sur lesquelles elle revendiquait une supériorité, qui est au
fondement de sa névrose. Comme l'indique Lacan, "l'analyse montre que le
sens de sa relation avec les personnes de l'un ou l'autre sexe apparaît
de plus en plus évidemment dominé par le souci d'éviter châtiment et
rétorsion de la part des hommes qui sont ici visés (3)".

Ainsi il s'agit pour elle, selon Lacan, d'une coquetterie qui ne lui
sert pas tant à "rassurer qu'à tromper ceux qui auraient pu s'offusquer
de ce qu'elle manifestait comme agression, comme besoin et jouissance de
suprématie comme telle, et qui était structuré sur l'histoire de la
rivalité à l'égard de la mère d'abord, puis du père (4)". Comment
peut-on retrouver cette notion de tromperie dans le rapport du sujet à
l'Autre, et pouvons-nous trouver dans le rêve lui-même l'indice de ce
qui trompe dans la vérité qui peut se déchiffrer dans le rêve ?

Revenons au rêve, puisque c'est du contenu manifeste du rêve que nous
voulons partir pour montrer en quoi le rêve délivre un sens que J.
Rivière interprète immédiatement, en le mettant en relation avec les
fantasmes du sujet. Il s'agit dans ce rêve d'effacer les conséquences de
ses actes en se "déguisant" en femme châtrée. ("Elle lave sa faute",
interprète J. Rivière.) Le masque de la femme châtrée, c'est celui de la
femme en train de faire la lessive, les manches retroussées et les bras
nus, cette femme châtrée incarne la femme désirable. La mascarade
consiste à cacher qu'elle a le phallus et donc à tromper l'Autre. Le
rêve de l'homme Noir qui est séduit par sa position de femme servile,
montre en effet que ce que le sujet attend d'un homme, c'est d'être
aimée pour ce qu'elle n'a pas. C'est là que se trouve le mensonge dans
le rêve. Lacan dit à la page 256 du Séminaire, que "le désir de
reconnaissance soutient un mensonge qui peut se présenter comme mensonge
de l'inconscient". Il le réfère au désir de tromper l'analyste, car
l'inconscient n'est pas séparable du transfert, comme Freud nous l'a
démontré. Aussi, notre question est-elle: le rêve du cas de Joan
Riviere n'est-il pas le mensonge de l'inconscient dans le transfert, sur
lequel elle a pu construire le concept de mascarade comme symptôme de la
féminité ?

Dans le texte de J. Rivière, le rêve vient confirmer le fantasme du
sujet qui est qu'en cas d'attaque par un homme, il faut s'offrir à lui
sexuellement pour pouvoir ensuite le livrer à la justice… ce que
l'analyste interprète comme étant au fondement de la peur d'avoir déplu
au père en faisant usage de son phallus et, de ce fait, en craindre les
représailles. Ainsi le sujet qui craint le père, veut se déguiser en
femme châtrée, pour le séduire et l'éliminer. En prenant le masque de
l'innocence, la femme phallique trompe son monde, et ne risque pas de se
faire prendre puisque sous le masque, qu'y a-t-il ?

Nous savons que Freud a mis l'accent sur le "penisneid" de la femme,
cette revendication de ne pas avoir reçu de la mère le phallus,
revendication qui peut subsister toute la vie d'une femme. Or,
justement, dans la mascarade, il s'agit de l'inverse du "penisneid". Le
sujet cache ce qu'elle a pour faire croire qu'elle ne l'a pas. L'avoir
devient encombrant dans le fantasme puisqu'il apparaît nécessaire au
sujet de faire semblant d'en être dépourvu. Ainsi, la jouissance du
sujet est de garder secret ce qu'elle a pour faire valoir ce qu'elle
est. C'est ce que Lacan note comme étant "sa procédure sacrificielle,
tout faire pour les autres, adoptant les formes les plus élevées du
dévouement féminin, comme si elle disait - « Mais voyez, je ne l'ai pas,
ce phallus, je suis femme, et pure femme » (5)". Et ceci, le sujet
l'adresse essentiellement aux hommes qui l'avaient admirée sous sa face
de femme phallique.

On peut donc noter deux temps:
1) Je suis ce que je montre que je suis (un phallus).
2) Je suis ce que je ne montre pas que je suis (mascarade).
Ces deux temps peuvent être conjugués avec le verbe avoir:
1) J'ai ce que je montre que j'ai (le phallus).
2) J'ai ce que je ne montre pas que j'ai (mascarade).
L'avoir et l'être sont interchangeables.

Dans les deux cas, le phallus y est. Dans le premier, il est exhibé et
le sujet en jouit. Dans le second, celui de la mascarade, le sujet le
cache pour se faire être ce qu'elle n'est pas. Elle masque son avoir et
de ce fait, elle est dans le semblant.

Montrer et cacher sont donc deux façons de faire exister ce qu'on a. La
mascarade est donc le symptôme qui fait exister l'avoir en le masquant.
C'est un symptôme qui traite la vérité par le mensonge. Si on utilise la
fonction du signifiant phallus pour saisir ce dont il s'agit dans le cas
de Joan Rivière, on peut dire que la mascarade, c'est une façon de
transformer le "n'avoir pas" en un bien que les hommes voudront avoir,
un bien désirable. C'est, dans le rêve, l'image de la femme en train de
faire la lessive. (Je suis ce que je ne montre pas que je suis, et donc
je suis désirable en tant que je ne l'ai pas.)

Dans le deuxième temps du rêve, l'homme l'admire et lui caresse les bras
et la poitrine. Il est séduit par son masque de "n'avoir pas", qui fait
d'elle une femme désirable. La femme désirable pour un homme est une
femme qui n'a pas. C'est l'idéal de la féminité, bien que Joan Rivière
s'en défende en disant qu'elle ne prétend pas qu'il existe une
différence entre la féminité vraie et la mascarade (p. 203). Elle pense
que la féminité est un moyen d'éviter l'angoisse. Or, comment la
mascarade pourrait-elle éviter l'angoisse, si ce n'est parce qu'en
faisant semblant d'être privée, le sujet reste assuré que ça ne manque
pas ? La castration qu'elle ne peut admettre pour elle, sa castration
propre, elle ne l'a pas acceptée de l'Autre, et plutôt que de
revendiquer le phallus qu'elle n'a pas eu, elle joue, elle fantasme
qu'elle ne l'a pas pour s'assurer au fond d'elle-même qu'elle peut en
jouir en se présentant tantôt dans l'avoir, tantôt dans l'être. Sans
doute la thèse de Joan Rivière a-t-elle le privilège de mettre en
évidence la fonction de semblant du phallus. En ce sens, il apparaît que
son fantasme ne dément pas le rêve qui révèle qu’être désirable n'est
pas être admirée pour ce qu'on a mais d'être contrainte à l'acte sexuel
... pour défendre son avoir. Que le sujet soit pris dans ce scénario
montre en effet que sa position dans le monde n'empêche pas la question
de son désir inconscient. Ainsi le rêve voile la vérité en induisant
chez l'analyste une série d'interprétations qui fixent la question de la
jouissance au fantasme d'être punie par le père. Or, pourquoi le père
serait-il celui qui interdirait à sa fille une telle réussite ? À quel
père fait donc référence Joan Rivière, si ce n'est à un père qui punit
l'enfant d'avoir accompli son propre idéal ? La fille serait punie
d'avoir réussi aussi bien que le père. La question de la faute est, me
semble-t-il, mal posée, car ce que craint le sujet, ce n'est pas d'être
punie pour sa brillance, c'est plutôt de la perdre. Il est notable que
l'angoisse surgit après les conférences, non avant. Elle n'a pas le trac
... Elle l'a après chacune de ses conférences, car alors, l'Autre
pourrait déceler sa faille, sa maladresse, son manque. Et ce qu'elle ne
veut en aucun cas, c'est bien cela, ne plus être aimée du père qui
soutient son désir. Son besoin de réassurance auprès des hommes vient
indiquer qu'elle veut être aimée, qu'elle réussisse ou pas. Dans son
Séminaire de lecture (6) des "Formations de l'inconscient" prononcé à
Barcelone, J.A. Miller situe le troisième temps de l'OEdipe féminin dans
ce que Lacan distingue entre la maternité et la vraie féminité qui se
caractérise par le fait que la femme sait "où elle doit aller prendre le
phallus, du côté du père". Ce que nous montre J.A. Miller, c'est qu'il y
a en fait "deux statuts du phallus pour la femme introduisant une
dialectique qui n'a pas encore été exploitée. C'est que celui qui lui
manque n'est pas celui qu'elle peut avoir".

On pourrait dire du cas de J. Rivière, que le phallus qu'elle peut avoir
(celui du père) n'est justement pas celui qui lui manque. Ce dernier,
elle ne l'a pas accepté, elle n'a pas pris acte de son manque. La
mascarade est le symptôme de ce phallus qui lui manque et dont elle ne
fait que semblant de manquer. Or, si elle éprouve de l'angoisse, c'est
bien parce que l'angoisse, comme le dit Lacan dans le Séminaire du même
nom, "c'est ce qui ne trompe pas". L'angoisse n'est pas évitée par la
mascarade. L'angoisse, dans ce cas, est justement liée à la castration
et au fait que le manque ne manque pas. C'est cela qui crée l'angoisse,
et il est fort à parier que la mascarade, comme semblant, n'a pas permis
au sujet d'éviter l'angoisse. La poursuite du récit de l'analyse le
montre, puisque les changements opérés dans la cure la font déchoir de
cette position phallique et lui font traverser des moments où elle n'a
plus comme recours que de croire que l'Autre est toujours à l'horizon de
son bon vouloir.


1 - Rivière (J.), La féminité en tant que mascarade, "Féminité
Mascarade", Études psychanalytiques réunies par M.-Ch. Hamon, Paris,
Seuil, coll. Champ freudien, 1994.
2 - Lacan (J.), "Le Séminaire, livre V, Les formations de
l'inconscient", Paris, Seuil, 1998, p. 251.
3 - "Ibid.", p. 255.
4 - "Ibid.", p. 255.
5 - Lacan (J.), "Le Séminaire, livre V, Les formations de
l'inconscient", Paris, Seuil, 1998, p. 255.
6- Miller (J.A.), Séminaire de lecture des "Formations de
l'inconscient", Barcelone, juillet 1998, inédit.