World Association of Psychoalanysis

 

Variete de la carence paternelle. Quelle version?

Diana Bergovoy

 

Ohad arrive furieux a sa seance. Pendant le trajet vers le cabinet, la mere s'est arretee a un feu rouge, lorsqu'une ambulance l'a obligee a avancer et a se mettre sur le cote. L'ambulance a traverse le carrefour au feu rouge. Comment cela est-il possible ? C'est contraire a la loi d'avancer lorsque le feu est rouge, et il n'y a pas d'exception possible. Le rouge de son visage s'est prolonge dans le rouge de sa chevelure, il incarnait tout entier le « non » rouge.

Deux ans et demi auparavant, les parents demandent de l'aide pour Ohad, age alors de 8 ans, lorsque la situation a l'ecole devient insoutenable: presque entierement depourvu de liens sociaux, il repond en se deconnectant completement a chaque intervention directe de la maitresse d'ecole. Si elle insiste, il commence a secouer son pupitre, et si quelqu'un s'approche, il frappe et griffe.

Deja au berceau, Ohad pouvait rester des heures entieres eveille sans appeler personne, il n'avait pas d'exigences. Lorsqu'il est diagnostique comme souffrant d'un retard dans le developpement de la parole, on le place dans differentes creches specialisees, sans qu'aucun autre diagnostic, au-dela de celui de ce retard, n'apparaisse. Le pere decide de se consacrer aux soins de son enfant, en negligeant pour cela une partie de son travail.

A l'age de 5 ans, Ohad est place dans un jardin d'enfants non specialise et, jusqu'a ce qu'il arrive a mon cabinet, il est un enfant renferme sur lui-meme, battu par les autres enfants, sans amis, a l'exception de deux de ses cousins. Son pere montre aussi un certain attachement a la famille: il s'associe dans ses affaires avec ses freres et son ex-beau-frere, bien que celui-ci soit un paresseux.

Le changement dans le style des reponses d'Ohad apparait a l'age de 8 ans, lorsque son pere decide a nouveau de s'occuper de ses affaires. L'assassinat du Premier Ministre Rabin affecta beaucoup la famille, et precipita peut-etre la situation. Dans l'un des premiers entretiens, Ohad raconte « un demi-bon reve »: a l'hopital, il acheve avec succes l'operation du cour de Rabin, et il lui sauve la vie. Le pere soutient que, pour Ohad, cet assassinat est la realisation de ses cauchemars. Ohad place le debut de ses reves a l'age de 5 ans. Ensuite, ils disparaissent, pour revenir quelques mois avant qu'il ne commence sa cure. Ces cauchemars, dit-il, parviennent a lui effacer les souvenirs. Il donne comme exemple d'avoir etudie en deuxieme annee le Livre de la Genese, mais lorsque les cauchemars sont revenus, ils lui ont efface le souvenir de ce qu'il avait etudie. Dans ses cauchemars, il est tout seul, il s'est perdu, et on le tue. Il est toujours seul, personne ne vient a son secours.

Amnesie qui ne produit aucun symptome: elle indique, avec grande precision, une non-inscription plutot qu'un oubli.

Un travail intense avec Ohad, ses parents, et les membres de l'ecole, a non seulement permis un apaisement, mais egalement, pour Ohad, au cours de cette derniere annee, de trouver la formule d'une certaine inclusion sociale.

C'est a cette epoque que je commence a recevoir le pere, suivant sa disponibilite, c'est-a-dire une fois de temps en temps, mais cela lui permet de trouver un endroit ou il peut parler de ce qui l'a marque dans une histoire familiale qui n'est pas simple. Il arrive a trouver une similitude entre la rigidite d'Ohad face a certaines situations determinees et sa position de pere: a la pitie ressentie pour son fils nouveau-ne, parce que l'enfant etait roux et qu'il allait en souffrir, s'ensuivent deux annees ou il garde une certaine distance. Cela traduit l'idee que, s'il est responsable pour quelqu'un ou quelque chose, il l'est jusqu'au bout, et qu'il prefere alors ne prendre aucune responsabilite sur lui. A la naissance de sa fille ainee, il a pris une maitresse et a quitte la maison. Sa femme lui laisse le bebe et s'envole pour Londres. Lorsqu'elle revient, son mari a reussi a creer un lien avec sa fille, et il decide de rester avec sa femme. Mais le spectre de l'urgence d'une separation le hante toujours, et c'est cela qui l'a pousse a demander a parler.

Un an apres avoir commence sa cure, Ohad raconte a ses parents qu'il a un accord secret avec moi. Deux interventions se succedent: je demande aux parents qu'ils introduisent la dimension de l'oubli et du malentendu chaque fois qu'Ohad se plaint que les professeurs le torturent, et je conseille l'assistance de Yaelle pour l'aider a faire ses devoirs a la place de la mere. C'est apres cette intervention qu'Ohad confie a son pere qu'il a des secrets qu'il ne me raconte pas.

Lorsqu'il etudie avec Yaelle, Ohad temoigne un interet particulier sur des sujets en relation avec le pere. L'etude de la Bible lui a toujours ete difficile: toutes ces petites histoires entre hommes et femmes, entre peres et fils, entre l'homme et son Dieu, le troublent et lui font perdre pied. Il y a quelques mois, quand l'exception etait encore impossible a accepter pour lui, deux questions sont apparues.

La premiere, a la lecture du Livre de Samuel. Le Prophete Samuel vieillit et nomme ses fils Juges. Mais le peuple lui demande d'etre dirige par un Roi. Ils veulent etre un peuple comme les autres, la place de l'exception ne leur convient plus. Samuel fait l'intermediaire et eleve leur demande a Dieu. Le Nom se fache mais, puisqu'ils le demandent, Il accepte et dit a Samuel qu'Il lui fera signe lorsque l'homme approprie pour cette fonction apparaitra. Le choix de Dieu se porte sur la figure de Saul qui est presente par son prenom suivi par le nom de son pere du pere du pere ... et ainsi de suite sur plusieurs generations. Ohad demande pourquoi c'est le prenom qui apparait suivi du nom des peres, et non pas le nom de famille.

La seconde, a la lecture du Livre des Rois, sur la succession du Roi David. Adonia (Dieu est mon seigneur ou maitre de Dieu), fils de David et de Hagguith, frere de Absalom le rebelle, se proclame roi, en meconnaissant la volonte de son pere qui avait choisi Shlomo comme successeur. David, en vie, proclame Shlomo roi. Ohad demande comment Shlomo peut devenir roi quand la place est deja occupee par Adonija.

Trois moments peuvent etre releves dans la cure.

Le premier est en relation avec la decision du pere de retourner a ses affaires et l'assassinat de Rabin d'une part, et le debut de la cure d'autre part. Le petit « reve » denonce l'empreinte du redempteur. Dans les mots de Lacan: « L'imagination d'etre le redempteur est le prototype de ce qui s'ecrit comme pere-version. C'est dans la mesure ou il y a une relation de fils a pere. qu'a surgit l'idee folle du redempteur » (10/02/1976). Etre celui qui sauve le pere serait le paradigme de la loi, de « la loi de l'amour, c'est-a-dire la pere-version » (11/05/1976). Avec Joyce, Lacan met en relief une forme de croyance - la foi dans les enseignements de l'Eglise, foi qui est « l'armure de ses pensees », appareil qui lui sert de support - et une version du pere: celle du redempteur. On pourrait se poser des questions sur la nature de cet amour pour le pere, qui n'est pas base sur ce qu'Eric Laurent appelle l'« inscription croisee dans la lettre du desir » ("Ornicar?", n° 49).

Le deuxieme moment, l'incident avec l'ambulance et le feu rouge, denote un deplacement, sans que cela implique un renoncement a l'idee du redempteur: etre le gardien de la loi, un gardien qui ne permet pas l'exception. Position qui nous dit que son Autre se reduit a une machine. En suivant J.A. Miller, dans sa conference sur le Seminaire "Les formations de l'inconscient", a Barcelone, on peut dire que l'Autre n'admet pas l'exception de l'ambulance, quand le Nom-du-Pere est manquant dans sa fonction de representer la loi qui peut accueillir l'exception.

C'est en relation avec ces deux moments qu'apparaissent des questions sur l'amour dans la psychose et l'identification: y a-t-il des traces d'une identification au pere de la loi comme reglement automatique ? Pourrions-nous parler d'un amour qui precede a l'identification ?

On voudrait appeler le troisieme moment la place possible pour l'invention. Ohad se demande pourquoi cette liste de noms des peres ne peut pas etre nommee par un nom commun, le nom de famille.

Qu'implique le fait d'avoir un nom de famille ? Quand Isaac Elhanan inventa, en 1585, le nom de famille qui serait celui de la dynastie des Rothschild, a partir de l'enseigne qui pendait dans l'entree de la maison « Zum rothen Schild », « Au bouclier rouge », il donna un nom a une famille deja existante. L'arbre genealogique peut s'ecrire, meme quand il n'y a pas de nom de famille ; le nom de famille permet a un individu de signaler son appartenance a une classe.

Il faut souligner que, dans la tradition juive, lors des moments d'inscriptions symboliques, le sujet est nomme par son nom suivi de la formule « fils de. ». C'est le cas lors des mariages, s'il doit preter serment pour assumer une fonction publique, et egalement sur l'inscription de la pierre tombale. La famille et la place que chacun y occupe se trouvent differenciees.

La liste des noms des ancetres qui suit la presentation de Saul vient aussi marquer, comme le tambour, le rythme et l'ordre du passage d'une generation a l'autre.

Pour Ohad, la liste des noms ne mene a aucune serie. Sa question denote plutot une preoccupation pour la classification, preoccupation qui s'est developpee peu de temps apres un travail qu'il a fait sur les insectes et qui l'a beaucoup occupe. La deuxieme question denonce sa difficulte de differencier la place du pere de celle du fils, et montre l'equivalence de ces deux places.

Dernierement, Ohad fait attention dans ses jeux avec moi: il fait la competition avec moi sans me vaincre. Garder la place de « l'invincible » est peut-etre la facon de differencier les places de l'un et de l'autre.

Il faudra qu'il trouve un nom.