World Association of Psychoalanysis

 

Une operation sur le manque

Marie-Helene Briole

 

Ce n'est pas un analyste que Jessica avait d'abord choisi de rencontrer, mais un chirurgien plasticien. Elle voulait absolument se faire refaire les seins. C'est une de ses amies, que cette soudaine determination inquietait, qui me parla d'elle en seance. Sa decision semblait proceder d'une rencontre qui, quelque temps auparavant, l'avait bouleversee: en rentrant chez elle a l'improviste, elle avait surpris son pere en compagnie d'une femme en train de se rhabiller - son pere se servant de son studio comme d'une garconniere pour y recevoir sa maitresse.

Cette situation digne d'un vaudeville avait fait surgir une question qu'elle tentait, semble-t-il, d'obturer au plus vite. Pourtant elle avait choisi de s'en ouvrir a une amie qu'elle savait en analyse, et c'etait peut-etre l'indice d'une certaine division. J'avais simplement suggere: « Qu'elle m'appelle. » C'est ce qu'elle fit des le lendemain, pour demander une analyse. Sans renoncer pour autant a son projet de chirurgie esthetique - je decidai cependant de ne pas l'en dissuader.

Jessica avait une sour de quatre ans son ainee, qui etait la favorite du pere et qui lui avait mene la vie dure. Aucune complicite entre les deux sours, mais une rivalite impitoyable, et des disputes incessantes. Mariee depuis peu, sa sour etait enceinte, et dans la famille son etat justifiait tous les egards, toutes les complaisances. Son caractere tyrannique pouvait ainsi s'epanouir pleinement.

Jessica etait jalouse de sa sour, et de l'avantage que celle-ci avait pris sur elle. Un mari, un enfant, c'etait justement ce qui faisait defaut a Jessica ; elle, elle n'avait que des amants. Comme elle ne savait pas rompre, ils faisaient serie - une petite collection qui la preservait du manque, et de la solitude.

Comment exister en tant que femme ? Sa mere, souvent malade et plutot depressive, oscillant entre depit et soumission, semblait y avoir totalement renonce. Elle faisait depuis longtemps chambre a part. Impossible donc de s'identifier a une femme qui semblait vouee au malheur et pour laquelle elle eprouvait surtout de la pitie. Alors que sa sour avait suivi l'exemple maternel, Jessica etait solidement determinee a choisir une autre voie, celle de la feminite. Et pour etre une vraie femme, il lui fallait avoir des seins.

La situation recente dans laquelle Jessica avait surpris son pere reproduisait une scene de son enfance, une scene traumatique reapparue, des le debut de l'analyse, dans une serie de reves. Elle avait cinq-six ans et elle avait fait irruption dans la chambre de ses parents. Ils etaient etendus sur le lit, sa mere riait et se laissait caresser par son pere dont elle se rappelle avoir vu le sexe triomphant. Furieux d'etre derange, il l'avait fermement mise dehors. Elle s'etait sentie ejectee et affreusement humiliee.

Jessica semblait fixee a cette position fantasmatique, d'etre le tiers exclu d'un couple. C'etait souvent comme cela dans sa vie. Elle etait l'intruse, celle qui derangeait, que l'on desirait mais que l'on ecartait. Elle occupait d'une certaine maniere la place du plus-de-jouir. Elle entretenait avec un collegue de travail une relation tumultueuse mais qui durait, tout en sachant que cet homme vivait avec une autre, sa compagne depuis plusieurs annees et la femme avec laquelle il souhaitait avoir un enfant. Elle n'avait donc plus rien a attendre de lui, disait-elle. C'etait un menteur, un seducteur, un lache, comme son pere.

Apres avoir tente de rompre a plusieurs reprises cette relation dont elle se sentait maintenant prisonniere, elle dut reconnaitre que ce qui l'attachait a cet homme etait la situation meme, une situation en impasse dans laquelle elle retrouvait humiliation et souffrance. L'aveu qu'elle fit alla plus loin: en utilisant a l'insu de son ami le code secret de son telephone portable, elle avait pris l'habitude de s'introduire sur la messagerie vocale de celui-ci pour ecouter les messages que lui laissaient les femmes qu'il frequentait - sa compagne bien sur, mais aussi parfois une autre relation episodique. Ce qui lui permettait alors de donner libre cours a sa jalousie.

Jessica n'est jamais a la place ou elle devrait etre. Elle qui voudrait incarner la feminite s'identifie toujours a celui qui, dans la serie qui va du pere a l'amant, est porteur de l'organe phallique. Elle deplore de ne pouvoir lacher ca, pour cette autre place ou le manque serait enfin abordable, voire supportable. Mais comment changer de position subjective ?

Jessica a fait, dans son enfance, une rencontre precoce et repetee avec la jouissance « en-corps ». Lors de vacances passees chez des cousins, elle partage le lit de sa cousine, une adolescente de quinze ans, qui lui demande, avant de dormir, de la caresser. C'est ainsi qu'elle explore et decouvre, pour la premiere fois, le corps feminin et le manque qui l'affecte. Elle se rememore soudain avec une grande precision, et pas sans honte, la jouissance eprouvee - a la fois degout et emerveillement. Non pas simultanement, mais successivement. Degout d'abord, d'avoir senti sous sa main la moiteur inquietante du sexe. Emerveillement ensuite, d'avoir caresse la protuberance genereuse des seins, si tiedes et si rassurants, de sa cousine.

Cette double sensation ne l'avait pas ecartee du corps de celle-ci, ni de l'offre qui se repetait a chaque occasion, et qu'elle acceptait tout naturellement. Elle se sentait contrainte, mais elle y consentait pour retrouver cette jouissance ambigue qu'elle avait ressentie la premiere fois. Une sorte de rituel s'etait instaure entre elles deux, une transgression agie dans un silence total et a l'insu de tous. On pourrait dire - au nez et a la barbe du pere.

Vingt ans plus tard, le souvenir de cet episode la plongeait dans la honte, dans la haine et dans l'effroi. Elle fut d'abord tentee de se considerer comme une victime: apres tout, sa cousine avait dix ans de plus qu'elle, c'etait elle qui l'avait seduite. Puis elle examina sa position autrement, sous l'angle du consentement et de la responsabilite a l'endroit de ce qu'il lui fallait bien reconnaitre comme "sa" jouissance: sinon, pourquoi se serait-elle laissee faire ? Pour se poser, enfin, une question angoissante: quelles consequences pouvait avoir une experience aussi precoce et aussi intense ? Quelles traces indelebiles avait pu inscrire une telle rencontre avec la jouissance « en-corps » ?

Il lui apparut rapidement qu'elle repondait aujourd'hui a son amant sur le meme mode que celui auquel elle avait repondu jadis a sa cousine: on la sifflait, et elle accourait, disait-elle. Sa position etait de soumission a la demande (et non pas au desir) de l'Autre, elle y collait d'autant plus que cela sustentait sa jouissance. Toutes ses relations avec les hommes etaient sur ce mode-la et, comme elle ne pouvait y mettre un terme, elle les juxtaposait pour se donner l'illusion que c'etait elle qui avait l'initiative, le choix, donc la liberte de choisir.

Occuper la place de l'homme, de celui qui, ayant le phallus, peut posseder une femme, c'est ce qui resulte de la conjugaison des deux scenes traumatiques de son enfance. L'identification au pere ouvre la voie a se faire le partenaire sexuel de la cousine, comme si a ses cotes elle pouvait apprehender ce qu'elle avait entr'apercu de la scene entre ses parents, tout en se vengeant de l'autorite paternelle. La ou le pere avait dit « non », et l'avait mise a la porte - elle n'avait rien a faire la, ce n'etait pas sa place, tout ca n'etait pas pour les enfants -, elle le defiait et venait dans un lit occuper la meme place que lui, oubliant ce qui lui faisait, a elle, defaut.

Defi au pere et refus de sa propre castration l'installent dans une illegitimite qui l'empeche, par exemple, de montrer en public qu'elle est attachee a un homme et donc d'officialiser toute relation amoureuse, meme quand la situation le permet et que le lien est durable. Le pere lui-meme, depuis l'adolescence de Jessica, n'a de vie sexuelle et amoureuse qu'illegitime. C'est une question dont il s'est souvent entretenu avec elle, faisant de sa fille sa confidente et sa complice, au detriment de la mere qu'il met ainsi hors-jeu.

Utiliser l'appartement de sa fille en son absence comme une garconniere releve de la meme logique - une certaine complicite quant a cette jouissance de contrebande qui est la leur. Ce qui echappe a son pere, c'est le malaise eprouve par elle lorsqu'elle le surprend inopinement avec une autre femme que sa mere: elle n'aurait pas voulu voir ca, et surtout pas chez elle. C'est en tant que femme, et comme fille de sa propre mere, qu'elle est atteinte, blessee. Cela fait violemment resurgir l'amour refoule pour la mere, et la possibilite de s'identifier a elle, comme femme bafouee.

Au moment ou elle est surprise par cette mauvaise rencontre, et par ce retour du refoule, surgit pour elle une question sur son etre de femme - comment faire, pour etre une femme ? Et surtout comment faire la preuve qu'elle en est une ? La beance ouverte par cette question qui porte sur l'etre, elle la deplace sur le versant de l'avoir phallique - avoir des seins est son reve - pour mieux l'obturer, et continuer de n'en rien savoir. Ou se verifie, comme le soulignait Jacques-Alain Miller, que le phallus n'est qu'un transforme du manque lui-meme.

Cette solution represente la meme reponse subjective que lors de la rencontre initiale: la ou apparait le manque, mettre un postiche - "se faire faire des seins". Elle qui etait attendue comme garcon et qui se presentait comme le vaillant petit soldat du pere, ne l'avait-elle pas toujours entendu marteler ces mots - « dans la vie, il faut en avoir » ? Justement, elle se decouvrait manquante.

C'est ce qui lui fit faire, dans le transfert, un autre choix que la chirurgie plastique, un choix qui produise du savoir, et aussi du manque dans le savoir - l'operation analytique.