World Association of Psychoalanysis

 

LE SEMBLANT NU

Catherine Bonningue

 

C'est par le semblant que nous aborderons le theme du reel, auquel nous avons affaire dans la clinique psychanalytique. Ces deux termes, "semblant" et "reel", sont en effet couples dans un mouvement d'eclipse: il faut que le semblant vacille, qu'il tremble, pour que le reel apparaisse.

Rembrandt l'a illustre pour nous: une sentence valant comme reelle annonce la fin prochaine d'un regne tout entier base sur les semblants du pouvoir.

1. REPERAGES THEORIQUES

"L'epoque ou tout ne serait que semblant"

Il y a quelques annees, Jacques-Alain Miller pouvait dire que notre epoque, celle de l'Autre qui n'existe pas, voyait "s'inscrire a son horizon - a son horizon, et non sur le mur - la sentence que tout n'est que semblant" (1). C'est une epoque, poursuit-il, celle qui sera "l'epoque lacanienne de la psychanalyse", ou le sens du reel est devenu une question. Ce monde des semblants, issu du discours de la science, "a pris le tour de detruire la "fixion" du reel". Et c'est "entre semblant et reel qu'est le lieu de la psychanalyse", dans cette nouvelle epoque. Entendons peut-etre que c'est a la psychanalyse de maintenir le "Mene, Mene, Tekel, Upharsin", "Compte, compte, pese, divise" du livre de Daniel.

Que l'Autre ne soit qu'un semblant est aussi ce qui nous pousse a l'echange, au debat, a converser sur nos concepts, sur notre clinique, pour en verifier la pertinence.

"L'inconscient est reel"

De quel reel s'agit-il dans la psychanalyse ? Quel reel y est en jeu ? Ne perdons pas de vue que c'est avant tout celui de la formation des analystes, ou il s'agit de "trouver un accord entre le reel en jeu dans la formation et les semblants qui l'appareillent", Lacan ayant tente "d'en desserrer les semblants" (2).

Et ce reel en jeu dans la formation n'est-il pas le meme que celui qui est en jeu dans une cure ?

Ce n'est pas par hasard que l'on trouve dans le "Discours a l'EFP", a la meme page, une definition de l'acte analytique qui "serait celui qui ne supporte pas le semblant" et le projet d'un nouveau "mode de recrutement des analystes qui croiraient en l'inconscient" (pour se recruter), et qui "ne se recrutent pas que de semblants d'y croire". Dans la psychanalyse, le semblant "y est nu a tel point que tremblent les semblants dont subsistent religion, magie, piete, tout ce qui se dissimule de l'economie de la jouissance. Seule la psychanalyse ouvre ce qui fonde cette economie dans l'intolerable: c'est la jouissance que je dis" (3).

L'acte analytique fait horreur, il ne supporte pas le semblant. C'est a une psychanalyse qui ne se rallie pas au semblant que Lacan nous convie.

Il ne s'agit pas dans la psychanalyse que le psychanalyste croit a ce qu'il fait, mais qu'il croit en l'inconscient, un inconscient qui n'est pas de semblant. L'inconscient freudien est reel (4).

"Le reel l'emporte sur le vrai"

Cette formulation, "vacillation des semblants", obeit a la conception de la dichotomie du reel et du semblant du dernier enseignement de Lacan (5). C'est alors le reel qui domine le semblant. Le reel n'est plus aborde dans cet enseignement comme "une donne de depart qui serait passee au signifiant, signifiantisee" (6). Le reel domine le semblant, l'emporte sur le vrai. C'est ce qui, me semble-t-il, doit nous guider, nous orienter dans notre pratique. Si le discours analytique, comme les autres discours, se supporte du semblant, si c'est la verite qui est appelee, c'est le reel qui repond. "Ce que serre Lacan dans son dernier enseignement, c'est que la meme ou l'analysant cherche le vrai, l'algorithme le conduit a trouver le reel, et que la deception du vrai est correlative d'un acces au reel ou, a vrai dire, c'est moins qu'il trouve le reel que le reel le trouve, le rattrape." (7) C'est cette structure-la qu'il s'agit de mettre en place. Ce qui se soutient du transfert, de l'artefact du sujet suppose savoir.

"Marques de parole et marge du sujet"

Dans le deuxieme extrait de "L'orientation lacanienne" du volume preparatoire a ces Journees (8), le theme du semblant et du reel est aborde a partir de la marque de parole, des marques de parole dont le sujet analysant vient entretenir l'analyste. Nous degagerons l'essence de ce que nous enseigne J.-A. Miller dans ces pages.

Dans le discours du maitre, discours de depart du sujet qui arrive chez l'analyste, "cette marque de parole, S1, a la faculte d'absorber le sujet, S barre". Dans le discours du maitre, le S1 est en place d'agent du discours. Le sujet alors "ne se distingue plus de sa marque, la marque prend le dessus sur le sujet".

A l'oppose, le discours analytique, par son appareil de semblant, permet au sujet de "recracher cette marque qui l'avait absorbe", lui, le sujet. Cette operation est rendue possible par la marge que peut prendre le sujet conçu comme ensemble vide par rapport a cette marque.

"Un inconscient fait pour jouir"

Tout comme le discours du maitre, le discours de l'inconscient est gouverne par un semblant, un signifiant-maitre ou un ensemble de signifiants-maitres. Dans le discours du maitre, "le sujet trouve une identification dans l'Autre". Toujours un signifiant-maitre le croche. Ce S1 "est extime et en meme temps branche sur l'intimite du sujet". Mais il est au fond aussi receptif. Ce signifiant-maitre est preleve sur le particulier de la famille mais aussi sur l'universel du social. "Entre avec lui dans l'intimite du sujet les rumeurs du monde." C'est pourquoi l'inconscient est un discours et non de l'Un-tout-seul.

C'est un inconscient fait pour jouir qui est la presente. Meme si l'inconscient est un travailleur - il reve -, meme s'il commande - c'est sa face de surmoi, il repete, c'est l'action compulsive mise en evidence par Freud -, meme s'il est verite - il revele dans le lapsus -, il est avant tout producteur de jouissance. Il travaille pour la production d'un plus-de-jouir, il revele la verite pour le plus-de-jouir, il commande aussi pour la jouissance.

"Sujet desidentifie"

Si le sujet en fin d'analyse est cense sortir de son absorption dans S1, que le sujet le produit, il devient alors un sujet "desidentifie" et non pas non-identifie. Bien au contraire, "l'identification du sujet a l'universel du signifiant-maitre est le point de depart requis pour qu'il y ait analyse, prise dans le discours de l'inconscient". Au fond, le sujet en fin d'analyse ne se separe pas absolument de ce signifiant-maitre. Il a fait l'experience de son manque-a-etre, de ce qu'il est comme S barre. Il met en question. C'est ainsi que J.-A. Miller propose de definir l'enjeu d'une psychanalyse, comme "la mise en question des identifications". L'analyste n'acquiesce pas aux identifications de l'analysant. C'est ainsi que le semblant identificatoire peut vaciller, ne plus rester a sa place. Cet ebranlement des identifications est inclus dans l'association libre meme, c'en est "l'effet-socratique".

Mais qu'est-ce qui ebranle les semblants identificatoires du sujet si ce n'est les S1 produits du discours analytique ? Le S1 produit du discours analytique fait figure de reel - meme si ce n'est qu'un faux reel. Ainsi, le reel ne se situe a aucune des places du discours. Le discours, meme le discours analytique, est "un appareil de semblants fait pour eviter le reel".

Notons enfin qu'il y a toujours un arbitraire de ce signifiant-maitre: pourquoi celui-la plutot qu'un autre ?

2. CLINIQUE MISE EN SERIE

Je prendrai maintenant quelques exemples cliniques de sujets feminins que je peux situer d'un point a l'autre du discours du maitre et du discours de l'analyste, sujets feminins dont on connait l'affinite speciale avec les semblants.

"Trajet d'un signifiant-maitre"

Mlle A. demande un entretien avec un analyste sur le conseil d'une amie. Elle se demande si elle veut reellement faire une analyse. Malgre elle, elle donne dans cet entretien les coordonnees, le secret d'un signifiant-maitre qui gouverne son existence depuis la petite enfance. Lorsqu'elle etait petite fille, son pere se livrait a un rituel - peu commun - qui consistait, au moment du coucher, a aller soulever les couvertures de son lit ainsi que sa chemise de nuit, pour tendrement la congratuler d'un baiser sur le ventre. Ce geste etait accompagne d'une parole: "Qu'est-ce qu'il a celui-la ?" Bientot genee par cette conduite lui paraissant de plus en plus etrange, de plus en plus perplexe face a cette phrase enigmatique, apres avoir tente de detourner le probleme en portant des pyjamas plutot que des chemises de nuit, elle finit par oser lui fermer la porte de sa chambre. Peu de temps apres, elle crut surprendre le regard espion de son pere, par le carreau qui donnait dans les WC, son pere l'observant lorsqu'elle prenait sa douche. La encore, sans rien dire, elle dejoua cette manoeuvre en prenant sa douche plus tard, apres le depart de son pere au bureau. Elle evoque le jour ou, sortant de la maison, habillee pour aller au college, son pere lui mit la main sur le ventre, la congratulant d'un "Qu'est-ce qu'il a celui-la ?". "Pourquoi me dit-il cela ?, se demandait-elle, je ne suis pas malade, je n'ai pas mal au ventre."

On peut suivre le trajet de ce signifiant-maitre, de cette marque de parole chez ce sujet. A quinze ans et demi, elle tombe enceinte d'un garçon dont elle etait tres amoureuse, et se fait avorter par defi envers ses parents. Elle en parle aujourd'hui, soit dix ans plus tard, comme d'un enfant qu'elle a tue. Elle lui avait attribue un sexe et un prenom ; ce prenom l'accompagne encore dans le nom du parfum qu'elle utilise. Cet enfant n'est pas mort pour elle, il habite toujours ce ventre: voila ce qu'il a celui-la.

Mais c'est dans le rapport amoureux que l'on retrouve les effets de cette petite phrase, "Qu'est-ce qu'il a celui-la ?". Ce que le sujet meconnait, bien sur. Elle se demande pourquoi elle repete le meme type d'echec avec une serie d'hommes. Elle tombe amoureuse d'un homme qui ne presente pas a ses yeux de faille particuliere. Et, irremediablement, au bout de quelques semaines, de quelques mois, cet homme qui auparavant n'allait pas si mal que ça sombre Il sombre dans l'alcoolisme, le chomage, la folie, la depression Et elle se met a le soigner, a tenter de le guerir, a tenter de le sortir de la, avant que d'en changer. Ce qu'elle ne voit pas, c'est qu'en tant que sujet, elle a disparu sous le signifiant-maitre qu'est devenu pour elle le "Qu'est-ce qu'il a celui-la ?". Elle est ce "Qu'est-ce qu'il a celui-la ?", ou plus exactement elle l'agit. Son dernier ami lui a dit qu'elle avait l'art de mettre le doigt sur les problemes. Elle se consacre actuellement a le soigner, lui a fait entreprendre une cure de desintoxication, le surveille pour qu'il ne boive pas, est l'alliee du therapeute, veut le faire soigner par des psychiatres, etc.

Ce sujet prefere pour l'instant le discours du maitre au discours analytique: etre au service du signifiant-maitre qui l'a absorbe.

"S1 demultiplies"

Mlle B. vient aussi tenter de commencer une analyse sur le conseil d'une amie. Elle parle beaucoup de ses problemes et l'amitie a ses limites. L'amie lui indique le chemin ou la parole trouvera son efficace. Elle hesite entre le traitement medicamenteux, antidepresseurs, et l'analyse. Ce qui nous interessera ici, c'est encore une fois une parole marquante, d'une mere cette fois, et venant comme reponse a une question du sujet enfant. La petite fille demande a sa mere: "Comment les garçons font-ils pipi ?" Et la mere de repondre: "Ils ont un petit robinet." C'est ce qu'elle a fait de cette phrase au fond innocente de la mere qui lui fait dire maintenant qu'elle aurait mieux fait de ne pas lui dire cela. Elle se mit a tanner une tante (en fait une grand-tante) lui demandant de lui faire une operation pour qu'elle ait un robinet comme les garçons. Et la tante, qui lui passait tout - elle savait a l'avance qu'en lui demandant, elle l'aurait, commente la jeune femme -, a l'occasion d'une sieste qu'elles avaient coutume de faire ensemble, lui pratiqua l'operation a l'aide de petits jouets d'infirmiere. C'est le premier souvenir honteux qu'elle retrouve, ladite operation ayant laisse sa trace d'une jouissance teintee de deplaisir. Elle associe a ce souvenir, a tres juste titre, un autre: elle a environ neuf ans, elle regarde un film a la television ou une femme se denude repondant aux ordres d'hommes materialises par des voix off. C'est son deuxieme souvenir honteux, ayant eprouve la meme jouissance, toujours teintee de deplaisir.

Tel qu'elle l'evoque dans l'amorce d'une analyse, la phrase "Les garçons ont un petit robinet" ouvre la voie a d'autres phrases qui viennent parasiter la vie du sujet de leur caractere surmoique. Citons cette petite phrase anodine d'une amie qui, repondant au discours logorrheique du sujet sur ses deboires avec les hommes, lui lance: "Tu es peut-etre lesbienne." Elle reprend: "Suis-je lesbienne ?" Elle est alors parasitee par cette phrase. Ce qu'elle associe au souvenir de la tante. Cette vacillation identificatoire ouvre pour elle le gouffre d'une angoisse insoutenable. Il y a en quelque sorte pour ce sujet une demultiplication de marques de parole qui lui viennent de l'Autre a partir d'une de taille qui porte, pour le dire vite, sur le signifiant phallique.

"Identifiee au phallus"

Mme C., elle, est identifiee au signifiant phallique. Le travail analytique qu'elle poursuit depuis plusieurs annees lui permet de trouver la marge du sujet quant a ce signifiant-maitre, mais sans la decoller d'une position de "n'etre pas sans l'avoir". Elle n'est plus dans un rapport a l'homme-Pinocchio, nom de jouissance dont je l'avais epinglee (9), elle a pu substituer a ce choix d'objet un autre, qui la reconcilie avec une position plus feminine, mais son etre-femme la precipite dans un projet d'etre mere, ce un peu sur le tard. Son choix d'objet se porte maintenant sur un homme qui veut bien la faire mere et lui donner le phallus tant desire. Elle est passee d'un avoir le phallus sous la forme de l'homme a le recevoir de l'homme qu'elle aime. Mais cet enfant qu'elle espere, tel qu'elle en parle en analyse, garde tous les traits de l'homme-Pinocchio, soit d'une petite marionnette qu'elle se fabrique au service de sa jouissance.

"Deploiement d'un semblant"

Mlle D. me parait etre a un tournant crucial de l'analyse dans laquelle elle est engagee depuis quelques annees. Elle vient de rompre avec l'homme qui etait l'objet d'une passion tumultueuse, passion qui fut d'ailleurs l'occasion de sa demande d'analyse. Elle a en fait deploye pendant tout ce laps de temps les rapports d'un signifiant aux signifies - definition meme du semblant -, elle a deploye son semblant, en assurant du meme coup sa part de "degonfle" attenante. Ce n'etait pas un homme, c'etait L'homme, incluant les traits du pere, de la mere, du grand-pere, bref, de toute la constellation familiale qui a preside a sa naissance, qui etait l'objet de sa passion.

Elle ponctue ce changement fondamental de position - qui s'accompagne d'un reel travail d'analyse - d'une question naive - naive en apparence - posee a l'analyste: "Je me demande maintenant dans quelle mesure vous me protegiez pendant tout ce temps-la ?" Elle evoque la ce qu'elle a pu rejouer a un degre moindre d'un drame qui a coute la vie a sa grand-mere. Je lui ai repondu sur ce point. Mais au-dela, il s'agit bien sur pour elle de degager la dimension ethique, non seulement de l'analyse, mais de l'inconscient meme, tel que le definissait J.-A. Miller, de n'etre pas ontique, pas ontique mais ethique. C'est bien que "l'inconscient freudien est l'inconscient-sujet qui se realise dans une cure" que pointe ce sujet.