World Association of Psychoalanysis

 

À propos de Jaakko Hintikka, et du nouveau dans la logique

Gilles Chatenay

 

Dans une conférence tenue à l'Université de Nantes en octobre, "On abduction. A Fundamental Concept in Epistemology", Jaakko Hintikka posait la question: comment peut-on, en logique, apprendre quelque chose de nouveau ?

La situation n'est pas la même que dans les sciences empiriques, où c'est le réel qui peut venir réinterroger le corpus. Ainsi, par exemple, de la découverte de la radioactivité.

En logique pure, le progrès du savoir ne peut se faire, semble-t-il, que de deux façons: par la déduction, ou par l'induction. Mais ni l'une ni l'autre n'offrent de réponses satisfaisantes à la question. La déduction ne saurait donner d'information nouvelle: que fait-elle en effet, sinon appliquer (par exemple à une formule) des règles préétablies de transformation: la déduction est tautologique. Quant à l'induction, elle ne sera admise que lorsqu'elle sera démontrée, c'est-à-dire faite déduction…

Le concept d'abduction, qu'Hintikka reprend de C. S. Peirce, lui semble apporter quelques ouvertures.

Certes, pour jouer aux échecs, je dois connaître et appliquer les règles préétablies de déplacement des pièces. Mais il ne suffit pas de connaître ces règles pour prétendre savoir jouer. Face à une configuration particulière du jeu, la question est de savoir quelle pièce je dois déplacer, et vers où. Autrement dit, quelle règle, parmi toutes les règles possibles, dois-je appliquer, et comment. Le bon joueur se distingue par sa capacité à choisir la bonne règle, "the powering of guessing right", selon les mots de Peirce: la capacité à deviner. On saute de l'application mécanique à l'anticipation, de la tactique à la stratégie, de la déduction à l'abduction.

La stratégie est le lieu de l'abduction. Il y a sans doute quelques règles du choix de la bonne règle, mais comment choisir entre ces quelques métarègles ? Là encore il faut faire appel à l'abduction.

Peirce, remarque Hintikka, ne formalise pas le concept de stratégie, mais il lui semble bien l'utiliser. Comment "devine"-t-on ? Peirce répond par son concept d'"habitude". Or, l'habitude est un concept qui met en jeu le lien social, ou "la nature" (ainsi a-t-il dit que "le fleuve qui creuse son lit acquiert une habitude"). L'habitude met en jeu les sédimentations des "jeux" précédents (ainsi, les grands maîtres étudient-ils les parties historiques du jeu d'échecs). Disons que l'habitude met en jeu l'Autre. Et, puisqu'il s'agit de deviner, et de stratégie, elle met en jeu, aussi, l'Adversaire — l'Autre encore.

Évidemment, Hintikka est tenté de voir chez Peirce une anticipation de sa théorie des jeux sémantiques (inspirée des jeux de langage wittgensteiniens) — qui opposent, il est amusant de le préciser, deux "joueurs" nommés "moi" et "La Nature", où "moi" a très peu de droits, et "La Nature", beaucoup.

De quel type sont les stratégies en cause? S'il y a anticipation, ce ne sont pas des stratégies de réponse (à la situation présente), mais des stratégies d'interrogation ("strategies of questionning"). D'interrogation de quoi, de qui ? Jaakko Hintikka prend exemple dans le conseil souvent donné aux avocats: ne jamais poser au témoin une question dont on ne connaît pas déjà la réponse. C'est l'Autre qui est interrogé, et sa réponse doit être anticipée.

L'abduction est une stratégie d'anticipation de la réponse de l'Autre. Que devient la logique lorsque l'Autre n'existe pas ? Jaakko Hintikka n'a pas abordé le problème. Disons simplement que le concept peircien d'habitude (ou l'"usage" wittgensteinien) me semble inclure une part de réel (cf. la référence au fleuve qui creuse son lit), c'est-à-dire qu'il déborde l'Autre (c'est le cas de le dire): l'habitude (ou l'usage) s'accommodent très bien de l'Autre barré. Et de son inexistence (ce qui va plus loin) ? Je manque un peu d'habitude quant à l'abduction.

Peut-être procède-t-elle par "néo-logismes" ?