World Association of Psychoalanysis

 

Ensemble, pas-tout, champ

Gilles Chatenay

 

Dans son Séminaire "L'envers de la psychanalyse", Lacan appelle de ses vœux la construction d'un " champ lacanien " (1). Du coup, les termes de " champ freudien ", qu'avouons-le, bien souvent nous usons comme d'un syntagme figé, retrouvent les charmes de l'équivoque. Qu'entendons-nous par champ freudien, et qu'est-ce, pour nous, qu'un champ ?

Évidemment, si l'on suit Lacan dans son "Acte de fondation" de 1964, le champ freudien est ce qui est à reconquérir. Même si la visée de Lacan est de beaucoup plus grande ampleur - le champ freudien est évidemment en premier lieu le champ de la parole et du langage en psychanalyse, et la reconquête en question est celle du tranchant de la découverte freudienne -, en général, nous inscrivons notre usage de ces termes dans une dimension politique.

Dès lors, il n'est pas surprenant que vienne la notion d'appartenance: nous nous affirmons comme " appartenant " au Champ freudien, nous plaçons nos activités " dans le cadre " du Champ freudien, etc. Ce qui n'est pas indifférent, car l'usage de la notion d'appartenance implique logiquement un abord ensembliste du Champ freudien. Et parler de celui-ci, implicitement ou non, en termes d'ensemble(s), a quelques conséquences.

Faisons un saut, et, puisque nous sommes dans une dimension politique, posons la question de ce que requiert un traitement démocratique des groupes. Ce n'est pas ici le lieu de donner une définition de la démocratie, mais énonçons un ou deux points qui nous semblent nécessaires (mais évidemment pas suffisants). La démocratie demande des scansions, et parmi ces scansions il y a le vote. Le vote suppose d'abord que l'on sache qui peut voter, c'est-à-dire que l'on sache qui appartient, ou non, à l'ensemble: l'ensemble doit être fermé. Ensuite, il faut pouvoir compter les votes, et dénombrer l'ensemble des votants (et ses sous-ensembles): l'ensemble doit être dénombrable.

Deuxièmement, parmi les votes, il y a des élections. L'élection produit des représentants, elle hiérarchise l'ensemble. En d'autres termes, elle stratifie l'ensemble, elle implique (dans les deux sens: elle suppose et elle produit) un ordonnancement (que l'on espère être un "bon ordre") de l'ensemble. L'ensemble doit donc être fermé, dénombrable et stratifié (au moins).

 Avançons déjà ceci: l'abord ensembliste du Champ freudien implique la question de son ordonnancement, de sa stratification - en termes politiques, de sa hiérarchie: et donc de sa direction. Ce qui est très différent de la notion de champ en physique, qui pose la question (entre autres) de son orientation. L'ensemble est (éventuellement) bien ordonné, le champ est orienté.

 Mais revenons à l'abord ensembliste du champ. En évoquant la stratification, nous avons implicitement convoqué le traitement russellien de l'inconsistance découverte dans la théorie des ensembles.

 L'histoire est connue: à la lecture de Frege, Russell découvre un paradoxe qui deviendra célèbre - celui de l'ensemble de tous les ensembles qui ne se contiennent pas eux-mêmes: se contient-il, ou pas ? La théorie des types logiques sera la réponse russellienne à ce paradoxe. Dans celle-ci, on définit le "type" d'une proposition. Par exemple, si le type de "Le ciel est bleu" est 1, le type de "La proposition "Le ciel est bleu" est vraie", qui porte sur la première, sera 2. La règle fondamentale de la théorie s'énonce ainsi (appelons-la TL): "Toute proposition a un type, et ne peut porter que sur des propositions de types inférieurs" (ce qui est le cas de notre exemple): l'ensemble est stratifié suivant des types. Formalisons la règle: (I) x TL.x (Quelque soit la proposition x, elle satisfait TL).

 Mais, comme le demande ironiquement Alexandre Koyré (3), quel est le type de TL ? Il ne peut qu'être transfini, dit-il. Contentons-nous de remarquer ceci: TL est une proposition. Elle a donc un type. Si elle satisfait la règle, elle ne peut porter sur elle-même (elle ne peut porter que sur des propositions de type inférieur). Donc elle ne satisfait pas la règle, etc. Le paradoxe que la théorie des types logiques voulait éradiquer fait retour. Contentons-nous de dire ceci: la proposition TL ne satisfait pas TL. Nous pouvons donc écrire: (II) $x. NON(TL.x) (Il existe une proposition x qui ne vérifie pas TL).

 Évidemment, notre écriture n'est pas tout à fait innocente: (I) et (II) ressemblent étrangement aux formules de la sexuation, côté "homme". L'abord ensembliste du Champ freudien semble induire son traitement phallique, avec sa cohorte de problèmes: appartenance, exception, hiérarchie, direction, etc.

Mais il faut rétorquer à cela que notre traitement de l'inconsistance n'est pas russellien-phallique. Le Champ freudien n'est pas un ensemble fermé et bien ordonné (il l'est quand nous procédons à des élections, mais par forçage: à cet instant les Écoles sont des Associations), son principe est le "un par un", et la série, la collection qu'il constitue ne fait pas totalité, elle forme, pour reprendre une expression russellienne, une "multiplicité non totalisable". En termes lacaniens, nous dirons qu'elle est du côté de ce que nous nommons pas-tout. Strictement parlant, le champ freudien n'est pas un ensemble. Cela n'exclut pas son traitement logique, et Lacan s'est intéressé de près aux logiques constructivistes - comment ne pas évoquer ce constructivisme lorsque nous parlons de la constitution "un par un" de notre champ ? -, et notamment intuitionnistes. Là-dessus, je ne ferai que renvoyer à l'article de Christian Even et Éric Laurent sur " Lacan et la logique intuitionniste (4) ".

 Mais remarquons qu'en disant qu'au moment de l'élection, l'École est une association, nous avons de fait rapporté deux logiques différentes (ensemble, pas-tout) à deux entités différentes (Association, École). Allons plus loin: trois termes sont venus sous notre plume: Champ, Association, École. Avançons ceci: nous avons en fait affaire à trois dimensions logiques hétérogènes, mais nouées: l'Association (ensembliste), l'École (pas-toute), le Champ freudien (orienté). Les trois logiques sont hétérogènes (il est requis de ne pas les confondre, de ne pas traiter le champ comme un ensemble, etc.) et cependant nouées - à chaque moment (et en tout lieu), la question stratégique est de savoir comment elles sont nouées, et c'est une décision politique stratégique que de choisir un type de nouage. Il y a la logique ensembliste, et la logique du pas-tout. Quelle est la logique du champ ? Répondre à cette question suppose de savoir ce qu'est le champ freudien (et le champ lacanien), mais, avec la notion d'"espace" des jouissances avancée dans le Séminaire "Encore", la réponse sera sans doute topo-logique.

 


Introduction d'un article (" Le champ freudien et le champ lacanien "), à paraître dans "La Cause freudienne", n° 41. Je remercie Paulo Siqueira d'autoriser cette pré-parution.