World Association of Psychoalanysis

 

La « fraternité discrète » ou les sources anglaises du cartel

Philippe Cullard

 

C'est à Pierre Ebtinger que nous devons l'idée d'introduire les soirées ACF-Est de cette année, à Strasbourg, sur le texte des "Écrits" daté de 1948, " L'agressivité en psychanalyse (1) ", par un commentaire d'un article, tout juste antécédent, " La psychiatrie anglaise et la guerre (2) ", paru en 1947 dans "L'Évolution psychiatrique".

Choix pertinent à plus d'un titre, puisque la " thèse V ", qui conclut le rapport présenté par Lacan au XIème Congrès des Psychanalystes de Langue Française à Bruxelles, évoque non seulement la guerre - ne sommes-nous pas toujours par quelques côtés en guerre - comme " l'accoucheuse obligée et nécessaire de tous les progrès de notre organisation (3) ", et que tout un paragraphe de la page 123 (" Au reste ... indésirable ") peut être référé, parfois mot à mot, aux pages 309 et 310 de l'article en question, mais que par cette lecture nous pouvons appréhender l'atmosphère d'une période que peu d'entre nous ont connue et qui a vu le malaise basculer, non dans la crise, mais dans la " barbarie (4) ", sous le poids des " compromis (5) " et de la " trahison (6) " des intellectuels, que Julien Benda dénonçait dès 1927.

La " fraternité discrète (7 " que Lacan appelle de ses vœux, en 1948, en ce qu'elle s'oppose à la fraternité continue du groupe renforcé telle que Freud l'analyse dans " Psychologie de groupe et analyse du moi ", n'a rien à voir avec la retenue et les bonnes manières, et nous sollicite, encore, au un par un. De même, les propos que Lacan énonce devant un aréopage de sommités de la psychiatrie d'après-guerre, sont des propos politiques, comme il le remarque lui-même avec horreur et humour à la fin de son exposé (8), qui ne doivent pas être sans écho avec notre actualité de crise à l'ECF-ACF et à l'AMP, comme avec la stratégie de la " reconquête " du Champ freudien face à l'IPA.

Nous voudrions montrer que l'on peut considérer les faits cliniques qu'y rapporte Lacan, comme rien moins que les fondations expérimentales du cartel tel qu'il le théorisera, presque vingt ans plus tard, comme l'un des deux opérateurs de son École. Le cartel, comme nouveau mode du lien social d'une " néo-société (9) ", susceptible d'application à toute forme de groupe et d'institution, du service pour malades mentaux (10), jusqu'à - et contre toute attente - l'armée elle-même, puisque les événements dont il nous conte l'histoire concernent la façon dont les autorités anglaises ont créé " de toute pièce (11) " une armée à partir de rien, au sens où il n'y en avait pratiquement pas avant la seconde guerre mondiale.

Ce sur quoi insiste Lacan, c'est que cette performance n'a été possible que parce que cette tâche a été confiée à des psychiatres et des psychologues, parmi lesquels nombreux étaient les psychanalystes, qui ont fait cette trouvaille, cette " invention (12) ", à partir d'un " discours (12) ", très précisément celui de Freud dans " Psychologie de groupe et Analyse du moi " qu'il qualifie de " conquête (13) ".

Aussi "The shaping of psychiatry by the war", du brigadier général Rees, auquel se réfère Lacan dans cet article, aurait-il pu s'intituler "The shaping of psychiatry by the war and by Freud".

 

Les deux types d'armée

Avant d'exposer les moyens mis en œuvre par nos collègues de l'époque, et qui ont permis " d'intégrer la tradition elle-même en l'allégeant et la portant à une puissance seconde (14) ", Lacan interprète " les deux foudroyantes victoires du débarquement en France et du passage du Rhin (14) ", comme autant de preuves de l'efficacité de ces moyens et non comme la conséquence d'une supériorité technique ou matériel des armées alliées sur l'armée allemande, dont il avait pourtant pu apprécier - non sans angoisse - " le haut degré auquel elle était parvenue à porter la tradition militaire ", à savoir l'obéissance au commandement.

Lacan signale en effet, à cette occasion, qu'il a personnellement assisté à cette apothéose du national-socialisme que fut l'Olympiade de Berlin en 1936. Il rapporte ailleurs, avec humour, comment - indiscipliné lui-même - il a pris l'initiative de quitter au deuxième jour le Congrès de Marienbad pour s'y rendre, après que Jones ait interrompu sa communication sur le stade du miroir, " au quatrième top de la dixième minute (15) ".

En opposant le " commandement " qui règne dans l'armée traditionnelle, à " l'initiative intelligente " qui fut favorisée par les Anglais, c'est à la seconde qu'il impute la victoire (14). On ne procéda donc pas au conditionnement, à l'instruction des recrues.

 

Les psychanalystes et les dullards

Lorsque Lacan en vint à conclure à l'incapacité des psychanalystes à faire groupe traditionnel, on peut très bien imaginer qu'il se souvint de sa visite à Londres au lendemain du V-day et de tous ces " inadaptés " psychologiques. Réunis sous le terme familier de dullards ou " débilards ", inaptes immédiatement au service de la guerre et qui furent confiés à quelques psychiatres, non pour les réformer, mais dans la perspective d'une incorporation à terme, dans le respect tant de chaque individu que de ses rapports à autrui.

Comme les psychanalystes dans leurs institutions, les Anglais, du fait de leur faible démographie, ne pouvaient " se payer le luxe " des larges exemptions - exclusions qu'ont pu se permettre les États-Unis, ce qui leur permis de " trouver dans l'impasse même d'une situation la force vive de l'intervention (16) ".

 

Le paradoxe d'un ghetto pour l'intégration

Plutôt que de céder à l'idéologie intégrationiste des quotas, nos psychiatres d’outre-Manche qui ne pouvaient se permettre de s'occuper de " chaque cas ", " un par un (16) ", commencent paradoxalement par " grouper entre eux (17) " tous ces " oiseaux (16) ", réalisant ainsi une " sociabilité assortie " de leur désassortiment même.

L'effet secondaire n'est pas moins logique, " les unités ainsi épurés de leurs éléments inférieurs " recouvrent une plus grande efficacité.

 

La provocation

Une fois ces récalcitrants rassemblés, en lieu et place des pratiques disciplinaires, des marches forcées et de l'arsenal des brimades supposées les amener à résipiscence, leur est opposée une " feinte inertie ", inspirée de celle du psychanalyste et les pouvoirs de la parole. On leur tînt à peu près ce discours qui n'est pas sans rappeler celui de nos réunions " cherche-cartel " de rentrée universitaire: " Il va être formé un certain nombre de groupes qui se définissent chacun par un objet d'occupation, mais ils seront entièrement réunis à l'initiative des hommes, c'est-à-dire que chacun, non seulement s'y agrégera à son gré, mais pourra en promouvoir un nouveau selon son idée, avec cette seule limitation que l'objet en soit lui-même nouveau, autrement dit ne fasse pas double emploi avec celui d'un autre groupe. Étant entendu qu'il reste loisible à chacun, à tout instant, de retrouver le repos de la chambrée "had oc", sans qu'il en résulte d'autre obligation pour lui que de le déclarer à la surveillante-chef (18). "

 

La production

Avec humour, Lacan nous propose de suivre la succession des réactions à ce discours, si éloigné de la rhétorique classique de l'adjudant-chef ou du sergent-recruteur.

Premier temps, l'annonce déconcertante produit le " vertige (19) " et " l'oscillation (19) ", propre au déséquilibre du contre-pied.

Deuxième temps, apparition des " premières molles formations " qui visent à la mise à l'épreuve de l'énoncé de ce primitif " plus-un ".

Troisième temps, " les hommes se prennent au jeu ", " la cristallisation s'opère ", et les objets se constituent: atelier de charpente, entretien des voitures, corvée bénévole, cours de danse ... !

" En quelques semaines, le service, dit de rééducation, était devenu le siège d'un nouvel esprit (...), esprit de corps propre au service, qui s'imposait aux nouveaux venus, à mesure du départ de ceux qu'il avait marqué de son bienfait (20). " Où, on peut lire, "a posteriori", la mise en œuvre du principe de permutation.

Ainsi, furent maintenus et renforcés les effectifs des combattants. Ainsi, devrait-on désormais distinguer, avec les deux types d'armée, deux types de soldat.

La préférence pour l'officier, " plus-un ", contre le père et le cadre supérieur

Voici donc pour la troupe, mais comment remédier au problème du recrutement des officiers. Lacan n'y va pas par quatre chemins, c'est dans ce domaine, écrit-il, que " l'initiative psychiatrique a montré son résultat le plus brillant (21) ".

En contrepoint, la situation de départ, l'état des lieux, manquent d'éclat. Si dans "Les complexes familiaux", en 1938, Lacan évoquait le " déclin " de l'imago paternelle, il parle ici de " décadence ". Une brève digression s'impose ici, que peut-on entendre par là ?

L'imago paternelle renvoie à l'imaginaire, c'est-à-dire aux représentations conventionnelles du pouvoir et de la puissance inspirées d'une imagerie du père et de tous ses substituts de la hiérarchie, du roi au patron de droit divin, en passant par les variantes petites ou grandes du chef, avec ce qu'elle implique d'assujettissement, de respect et d'obéissance jusqu'au sacrifice. Depuis les pouvoirs de vie et de mort du "pater familias" de la Rome antique, l'empire de ses droits a fondu au fil des siècles. De divins, ils ne sont plus, à la veille de la seconde guerre mondiale que partagés avec la mère, et la " correction paternelle " tombée en désuétude à l'aube du XXème siècle est abolie au milieu des années 30. Pour Lacan, un coup fatal est porté à l'exception qu'il constituait par l'émergence irrésistible du discours de la science et les lois universelles - valables pour tous - qu'elle édicte à partir de Galilée au XVIIème. On remarquera que la psychanalyse, elle-même, n'est pas pour rien dans ce déclin de la " paroisse Universelle ".

Ainsi, introduira-t-il, plus tard, dans son " Discours de clôture des Journées sur les psychoses chez l'enfant " (La recherche "Enfance aliénée" II, 1968), cette conséquence de " l'enfance généralisée " et de la disparition des " grandes personnes ".

Dans la suite de son élaboration, ce déclin, ou cette décadence ne sont pas à confondre avec le père comme signifiant, le fameux et symbolique Nom-du-Père, exception localisée, propice aux identifications ségrégatives, autrement dit à la pluralisation des paroisses, qui l'amèneront à considérer le père comme défaillant au regard du lien social, non pas par aléa mais de structure, et à proposer un au-delà du père.

Au terme de son parcours Lacan considère que le respect sinon l'amour d'un enfant ne seront accordés qu'à un homme qui soutiendra son désir auprès d'une femme comme ce qui le cause. Le x de la fonction dans le " x F x des formules de la sexuation du "Séminaire XX" n'est autre que cet homme qui implique logiquement une autre sorte d'exception, le père réel impossible, le père jouisseur de la horde primitive de Freud.

On peut certes déplorer cette situation, stigmatiser la science responsable de ce dévoilement des semblants, imaginaires ou symboliques, derrière lesquels on se trompe encore souvent à résumer la fonction paternelle, prôner une restauration de cet image, soutenir ou encourager les pères à recouvrer leur autorité, mais c'est à l'horizon - comme on ne peut plus l'ignorer - la dictature et ses conséquences ravageantes.

Aussi, bien au-delà de l'anecdote, n'est-ce pas sans d'excellentes raisons que Lacan met un terme définitif au combat " ombrageux " opposant psychiatres et " psychologues non médecins ", les seconds ne peuvent envier leur collège car s'ils sont psychanalystes, ils peuvent savoir qu'à " la base de la vocation médicale, non moins que dans celle de l'homme d'église et de l'homme de loi ", on retrouve fréquemment un "noli me tangere", qui " assure un homme de se trouver, à l'endroit de son interlocuteur, dans une position où la supériorité lui est garantie à l'avance (22) ".

Quoi qu'il en soit, Lacan, en 1946, jeune psychiatre au Val de Grâce, constate " l'inaptitude à la guerre des cadres supérieurs (23) ", et sans doute les autorités anglaises ont-elles partagé ce verdict, puisqu'elles ont procédé pour le recrutement des officiers, ni par le rang, ni par les années d'école ou le quotient intellectuel, mais contre la démocratie, la sélection fut opérée à partir d'épreuves psychologiques portant sur la personnalité des candidats.

Parmi elles, Lacan signale pour sa portée théorique l'épreuve dite du " groupe sans chef " inspiré de Bion: " On constitue des équipes de dix sujets environ, dont aucun n'est investi d'une autorité préétablie: une tâche leur est proposée qu'ils doivent résoudre en collaboration, et dont les difficultés échelonnées intéressent l'imagination constructive, le don d'improvisation, les qualités de prévision, le sens du rendement (...) Au cours de l'épreuve, certains sujets se dégageront par leurs qualités d'initiative et par les dons impératifs qui leur auront permis de les faire prévaloir. Mais ce que notera l'observateur, c'est moins ce qui apparaît chez chacun de capacités de meneur, que la mesure dans laquelle il sait subordonner le souci de se faire valoir à l'objectif commun que poursuit l'équipe et où elle doit trouver son unité (24). "

Donc deux types de soldat et … deux types de général !

En 1964, Lacan propose un plan, celui d'une École où le travail s'accomplit par le cartel. Qu'est-ce que le cartel, en quelques mots ?

De dix, on passe à un petit groupe de 3 à 5 personnes réunies, comme nos dullards, autour d'un objet commun de travail, et qui se sont choisis une personne commune appelée " plus-un ", qui a une fonction de direction et de provocation, c'est-à-dire de discussion, de sélection et d'incitation à la production, mais aussi de nouage de ce petit groupe. La permutation, au terme d'un ou deux ans, tente encore de parer aux effets de chefferie et de colle.

Le " plus-un " est toujours réalisé comme émanation du groupe, à l'instar de ce qui se passe dans l'épreuve du " groupe sans chef " de Bion. S'il est quelconque c'est quelqu'un, c'est une personne, mais toujours " à contre-emploi du fonctionnement hiérarchique attendu " (H. Wachsberger, 6.12.98), à la place donc du trou qu'il n'obture pas.

Il s'agit donc, chez les analystes eux-mêmes, supposés avoir franchi le plan de l'identification, de parer à " l'épidémie identificatoire en rapport avec un vide identitaire central " (É. Laurent, 6.12.98), dont Armand Zaloszyc déploie la logique dans l'article inaugural du numéro 7 des "Cahiers psychanalytiques de l'Est".

Mais revenons, comme l'expression l'a consacré, à nos moutons, ou plus précisément à nos agneaux, d'après la décadence du berger. L'homme moderne " affranchi (25) ", libéré de l'imago paternel, qu'évoque Lacan à la fin de " L'agressivité en psychanalyse ", n'en retombe que plus sûrement sous le joug du père, à l'instar de la révolution, son tour accompli qui du Charybde du tsar fait passer au Scylla du " petit père des peuples ".

L'affranchissement a pour corrélât l'identification et donc la ségrégation qui voue " l'homme moderne à la plus formidable galère sociale (25) ", au chacun pour soi, au chacun pour sa paroisse. Le psychiatre ou le psychologue seront dès lors tentés par les approches ethnopsychiatriques ou sociologiques et l'on invoquera, ici, l'acculturation pour réhabiliter la culture minoritaire, là, la carence socio-éducative qui suscite la rééducation ou " l'humanitarisme ". L'une et l'autre reparient toujours plus sur le père, promeuvent la belle âme comme victime, et fixent ou figent les identifications ségrégatives.

Dans sa " Proposition du 9 octobre 1967 ", où Lacan prophétise que " notre avenir de marchés communs trouvera sa balance d'une extension de plus en plus dure des procès de ségrégation (26) ", il ne fait pas appel à un homme nouveau qui ne s'est, semble-t-il, jamais autrement constitué que sur l'ignorance de la jouissance, mais seulement à un " fonctionnement nouveau (27) ", susceptible de déboucher sur une " fraternité discrète à la mesure de laquelle nous sommes toujours trop inégaux (25) " !

 


1 - On y a proposé d'aborder cet article en considérant la thèse II, comme celle de l'imaginaire, la thèse III relevant quant à elle du symbolique et la IVème enfin, du réel pulsionnel.

2 - Lacan (J.), " La psychiatrie anglaise et la guerre ", "L'Évolution psychiatrique", tome I, 1947, p. 293-318.

3 - Lacan (J.), " L'agressivité en psychanalyse ", "Écrits", Paris, Le Seuil, 1966, p. 123.

4 - "Ibid.", p. 121.

5 - Lacan (J.), " La psychiatrie anglaise et la guerre ", "L'Évolution psychiatrique", "op. cit.", p. 293.

6 - "Ibid.", p. 294.

7 - Lacan (J.), " L'agressivité en psychanalyse ", "Écrits", "op. cit.", p. 124.

8 - Lacan (J.), " La psychiatrie anglaise et la guerre ", "L'Évolution psychiatrique", "op. cit.", p. 311.

9 - "Ibid.", p. 203.

10 - "Ibid.", p. 303.

11 - "Ibid.", p. 295.

12 - Lacan (J.), " D'un discours qui ne serait pas du semblant ", Séminaire inédit, séance du 10/02/1971.

13 - Lacan (J.), " La psychiatrie anglaise et la guerre ", "L'Évolution psychiatrique", "op. cit.", p. 295.

14 - "Ibid.", p. 295.

15 - Lacan (J.), " Propos sur la causalité psychique ", "Écrits", Paris, Le Seuil, 1966, p. 184-185.

16 - Lacan (J.), " La psychiatrie anglaise et la guerre ", "L'Évolution psychiatrique", "op. cit.", p. 300.

17 - Lacan (J.), " La psychiatrie anglaise et la guerre ", "L'Évolution psychiatrique", tome I, 1947, p. 298.

18 - "Ibid.", p. 301.

19 - "Ibid.", p. 302.

20 - "Ibid.", p. 303.

21 - "Ibid.", p. 305.

22 - "Ibid.", p. 308.

23 - Lacan (J.), " La psychiatrie anglaise et la guerre ", "L'Évolution psychiatrique", tome I, 1947, p. 304.

24 - "Ibid.", p. 306.

25 - Lacan (J.), " L'agressivité en psychanalyse ", "Écrits", Paris, Le Seuil, 1966, p. 124.

26 - Lacan (J.), " Proposition du 9 octobre 1967 ", "Scilicet", n° 1, Paris, Le Seuil, 1968, p. 29.

27 - "Ibid.", p. 14.