World Association of Psychoalanysis

 

Conjoncture de point d’ancrage

Véronique Mariage et les intervenants des extensions et centre de jour du Courtil

 

Les premiers troubles d’Idir apparaissent lorsqu’il a onze ans. Auparavant, il se présentait comme un enfant avec quelques traits d’inhibition dans son rapport aux autres, avec lesquels il ne joue pas. Il avait aussi des difficultés scolaires.

Un jour, deux policiers sonnent à la porte de sa maison par erreur. Idir leur ouvre, mais, pris de panique, il ne peut plus regarder, ni parler, ni bouger. Étonnés, les policiers demandent s’il est aveugle.

Il reste ainsi dans un état de sidération pendant plusieurs jours. Il ne peut plus manger avec les membres de sa famille, son regard est fixe, il ne peut plus répondre aux autres qui lui parlent.

Lorsqu’Idir sort de cet état de prostration, il manifeste pendant plusieurs années des comportements et des attitudes incongrus. Ainsi, quand il rentre dans une pièce, il fait méticuleusement le tour de celle-ci, déplace et replace les objets de peur qu’ils ne tombent. Sa vie est envahie par une multitude de rituels de vérification qui alternent avec de fortes angoisses. Des paroles s’imposent à lui. Toute adresse à l’autre commence par " Dieu va me punir, car j’ai pensé que ... " ou " je m’excuse ... ", ne pouvant poursuivre sa phrase. Toute réprimande adressée à un autre lui fait dire instantanément: " C’est de ma faute, c’est de ma faute ... " Il ne peut dès lors plus suivre une scolarité régulière, n’arrive plus à quitter sa mère, la suivant partout, se faisant son ombre.

Il a quatorze ans lorsqu’il arrive au Courtil, pour y passer ses journées à aller et venir. Le plus souvent, il tourne autour des adultes et tente de leur parler. Il dit alors quelques mots sans pouvoir terminer sa phrase, suivie de " je ne peux pas le dire ". D’autres fois, il en dit un peu plus. Il livre à l’un: " Dès que je parle, je moucharde, je le dis à ma mère, je dis tout ", ou encore: " Je devine tout dans ma tête, je jette des sorts ; je fais des choses contre tout le monde. " À d’autres, il explique: " Je parle au chauffeur, c’est comme si je devine ce qu’il dit. Le feu est rouge trente secondes puis passe au vert. Chaque fois ça se réalise. Elle roule, c’est comme cela quand elle s’arrête. La camionnette passe au vert, c’est de ma faute, je ne me trompe pas. "

La première année passée au Courtil, il nous confiera encore ce qui s’impose à lui et qui fait son drame: " Ma tête me dit: tue ! Elle me dit: va mettre une bombe, vas-y, va tuer ta mère !, va tuer ton père ! Peut-être c’est des rêves qui se réalisent. C’est pas de ma faute, c’est ma tête. Casse-toi et frappe ta mère ! Si ma tête dit: va tuer ta mère, je ne le fais pas quand même. Je m’oblige à faire des choses pour pas tuer ma mère. "

Pendant les vacances d’été, Idir accompagne sa famille dans son pays d’origine. Ses parents, décontenancés par les difficultés de leur fils et trouvant qu’il est " possédé dans sa tête ", décident d’aller voir un marabout. Idir va de plus en plus mal et ne peut trouver un peu d’apaisement qu’en compagnie de sa grand-mère paternelle. À la fin des vacances, celle-ci décède subitement.

De retour en France, son état s’aggrave encore. Il nous confie: " J’ai des mots à dire, c’est bizarre ; c’est comme si je connaissais déjà l’histoire de ce qui allait se passer. " Il dit encore: " Ce que l’autre vient de dire, je l’avais déjà pensé. " Cela le précipite dans un état de panique incontrôlable. Dès lors, il ne supporte plus l’autre qui parle. Sa souffrance est massive. Il ne peut que se diriger vers nous dans un mouvement de va et vient qui nous accapare: " Charlotte, Charlotte, je me sens pas bien, il y a des mots, j’ai des mots dans ma tête, je peux pas les dire. Il y a trop de bruits, j’ai pas dit il y a trop de bruits, j’ai dit il y a trop de bruits, non, non, Charlotte, Charlotte ... " Il s'éloigne de trois pas, recule de deux, avance de un, le visage crispé, les yeux larmoyants, venant nous prendre le bras. Il reprend son énoncé et le nie aussitôt: " J'ai des mots, non j'ai pas des mots. " Il est envahi dans le moindre de ses gestes quotidiens. Sa démarche est extrêmement lente, tant son soucis est d’ajuster son pied gauche à son pied droit. Dans l’impossibilité de s’asseoir, il tente sans cesse de remettre sa chaise en place. Il en va de même pour ouvrir et fermer les portes, sortir des toilettes, enfiler ses vêtements.

Ceci est l’essentiel de son activité. S’il lui arrive de rire, ou simplement de sourire, l'angoisse surgit aussitôt: " J'ai ri, j'ai pas ri, j'ai pas dit que j'ai ri, non, non, ce sont les mots. " Souvent, Idir tente de nous parler, demande l’heure, et nous interdit aussitôt de regarder notre montre. Ou encore, il dit quelques mots compréhensibles, mais au fur et à mesure qu’il parle les mots se décomposent, s’emmêlent dans un brouhaha de phonèmes incompréhensibles. Dans l’impossibilité de communiquer, il s’accroche alors à un bout du corps de l’autre, ou se frappe en se donnant de violentes gifles. L’impuissance à laquelle il nous confronte nous pousse à le fuir tout en évitant de croiser son regard.

Idir va sortir de cette position dramatique. Nous pouvons repérer une conjoncture de reconstruction, qui semble s’être opérée en différents temps, non chronologiques mais logiques.

Sa mère doit quitter sa famille, tout spécialement son fils, pendant quinze jours, pour aller rejoindre sa propre mère malade dans son pays d’origine. Pendant cette période, des intervenants de l’équipe le sollicitent avec un désir décidé. Un intervenant colombien lui révèle que son prénom Idir, en espagnol, veut dire Savoir. Idir est surpris et intéressé d’apprendre que son prénom fait partie du lexique, mais aussi qu’il signifie savoir. Dès lors, il interroge les langues étrangères qu’il ne connaît pas: l’espagnol, l’anglais, mais aussi l’arabe qu’il entend parler à la maison par ses parents et dont il ne comprend et écrit que quelques bribes. Il commence à faire des listes de mots de langues étrangères en fixant leur correspondant en français.

Dans le même temps, en atelier, Claude et Charlotte, soucieuses de ne pas se contenter de ses allées et venues, lui proposent un cahier et un bic sans consignes précises. Idir dit qu’il ne peut écrire, (effectivement, depuis longtemps, il ne pouvait écrire, ni supporter que l’on écrive en sa présence). Charlotte insiste et l’encourage en lui disant: " Je sais que c’est difficile mais c’est possible. " Idir lui répond: " Charlotte, je crie sur toi. " Saisissant cette sollicitation comme étant trop active, elles introduisent alors un petit jeu, où l’intervenant écrit la première lettre de son prénom que lui complète et que l’autre écrit. Puis ensuite, à partir d’une lettre proposée, il peut en écrire un mot. Lorsqu’Idir est laissé à lui-même, il ne peut écrire, plutôt il dessine, il barre son dessin pour le refaire tentant de saisir l’image qui lui convient. Il peut alors, si on lui dit " c’est bien dessiné ", en écrire le nom.

Lorsqu’avec Vincent surgit " j’ai des mots ... ", celui-ci lui propose d’en dire la première lettre, ce qui est impossible à Idir. Vincent en fait un jeu de devinettes ; il propose par exemple T sous-entendu " table ", et Idir doit deviner. Celui-ci se rend alors compte qu’il ne peut pas le faire. Il peut lui-même jouer le jeu et proposer une lettre à son tour: L ... Vincent propose: " Lapin, lumière, lulu ... " Idir éclate de rire et se rassure face au constat de son impossibilité de deviner, mais aussi sur le non savoir de l’Autre.

Étonnés, nous remarquons qu’il n’est plus envahi par les mots.

Jusque-là, Idir s’appuie sur une écriture qui fixe "a minima" le sens. Mais cela reste pour lui difficile de parler ou d’être pris comme adresse. Il est encombré par la parole de l’autre. D’abord, il y croche les mots les plus simples désignant les objets de la vie courante, et demande leur signification pour en trouver l’usage. Par exemple: " Tu as dit tasse, c’est quoi une tasse ? ", réponse: " C’est pour boire ", et lui de répéter: " Une tasse c’est pour boire. " Il peut alors passer à la signification d’un autre mot: " Tu as dit l’évier, pourquoi l’évier ce n’est pas un lavabo ? ", réponse qui l’apaise: " Un évier c’est pour laver la vaisselle, un lavabo c’est pour se laver. " Patiemment, dans le quotidien, chacun qui le rencontre lui répond.

Il en est de même avec ce qui qualifie les choses, puis les adverbes, et jusqu’à la ponctuation qu’Idir reconstruit dans l’écriture, mais aussi dans la répétition du ton de la voix utilisé à l’oral. Ce qui est important, c’est qu’à chaque fois, l’autre fixe la signification. Idir est pris dans ce travail à l’infini, et dans une perpétuelle reconstruction de la signification que l’autre détient. C’est ainsi, qu’à sa façon, il peut renouer avec l’autre, et rétablir une forme de lien social. Idir vide un trop de signification personnelle pour l’ancrer dans le code de l’Autre.

Tout ce travail de capitonnage effectué par Idir lui permet de se réengager dans la parole et de reconstruire l’histoire de sa maladie.

Dans la panique générale de l’accueil des trente-quatre enfants du lundi matin, deux intervenants s’agitent, réceptionnant enfants, valises, médicaments, informations, demandes. Vincent tente de prendre note de quelques messages à ne pas oublier, et voilà qu’Idir choisit ce moment pour lui parler: " J’avais des mots dans la tête ce week-end, et c’est difficile de dire les mots. En fait je ne les ai pas dits. Je les ai peut-être oubliés. " Vincent lui demande de le laisser travailler et continue d’écrire. Tout à coup, Idir lui dit: " Tu peux écrire pour le montrer aux autres intervenants mais pas à d’autres. " Vincent se met alors à noter les paroles d’Idir, sans rien dire, sauf pour l’interrompre quand il parle trop vite. Idir reprend alors sa phrase à partir du début pour quelle puisse prendre fin. C’est ainsi qu’il peut raconter ce qui lui est arrivé à l’époque de l’intrusion de la police chez lui. " À treize ans, un garçon avait une montre que j’aimais bien. Une montre à quatre boutons et sept mélodies. Une montre qui peut s’allumer la nuit. Alors la nuit, à trois heures du matin, pendant que tout le monde dormait encore, je me suis levé pour prendre de l’argent dans le sac en cuir et la tasse à pièce, 5 centimes, 50 francs, 200 francs, 500 francs ... pour donner à Nasser contre la montre et la calculatrice ..., mais aussi le secret. Mes parents voulaient savoir qui volait de l’argent. Ma mère a crié sur mon frère Souer. Mais c’était pas lui, j’ai avoué que c’était moi, mais je ne pouvais pas dire les noms des garçons. C’est difficile de dire des mots: vouloir-voler-dire. " Une semaine plus tard, il dira: " Ça me fait peur comme si j’allais en enfer. Moi j’aime le paradis. J’ai peur que Dieu va me punir parce que j’ai volé de l’argent à mes parents. Il y a longtemps, et j’ai oublié si je l’ai dit à mes parents. "

Le déclenchement des phénomènes psychotiques se fait donc sur la rencontre énigmatique d’une figure paternelle en faute, les policiers font intrusion par erreur. Les significations se dégradent aussitôt, soit en des significations trop pleines, soit en perdant leur valeur de construction significative. Il faut le départ de sa mère pour qu’il puisse reconstruire un point d’ancrage qui opère en deux temps. Dans un premier temps, un travail sur la lettre lui permet de refixer les mots. Dans un second temps, une nouvelle élaboration des significations peut s’opérer qui demande à chaque fois d’être attestée par un autre.

Si dans la psychose nous pouvons dire qu’il y a des conjonctures de déclenchement, Idir nous démontre qu’il existe aussi des conjonctures de point d’ancrage.