World Association of Psychoalanysis

 

Une femme sans marques

Sophie Couturier, Julien Rougé

 

" Je m’appelle Hélène et je souffre de troubles obsessionnels. " Voilà comment cette femme de 33 ans, très maquillée, aux ongles et à la bouche peints de rouge, entend se présenter à nous. Et ce que nous pressentons déjà sera confirmé par la suite, à entendre dans cette annonce première le discours d’un Autre, d’un maître, qui vient se re-dire tel quel, sans que le sujet y ait apporté sa touche.

À différents moments de sa vie, les médecins lui ont apporté les signifiants qu’elle a fait siens, éventuellement lui ont donné les mots de sa maladie, venant peut-être faire un semblant de nœud, ou simplement raccrocher quelque chose de son histoire. Ainsi, c’est un médecin qui lui permet de dire que, lors de sa première hospitalisation, elle " sombrait dans la folie ". Un autre lui a expliqué que si elle fréquente des gens plus âgés qu’elle, c’est à cause de l’absence d’un père. Elle épouse complètement ce discours, même si ce père n’était pas si absent que cela …

De même, elle dit que ses problèmes viennent de son enfance … Mais de son enfance, elle n’a aucun souvenir. C’est encore un médecin qui lui permet de dire : " Je ne retrouverais jamais le bien-être que j’ai pu connaître sous l’effet de l’héroïne ", lui donnant peut-être ainsi la possibilité du deuil et du renoncement à cette jouissance-là.

Parce que, à l’écouter, on entend que ce n’est pas une mince affaire, l’héroïne. Cet " artifice ", lui aussi, a pu un moment lui donner les mots, bien plus, lui donner la langue, la langue française qu’elle aime tant, cette langue dans laquelle son père n’a jamais été " foutu " de s’exprimer correctement.

Mais elle non plus n’arrive pas, sans cette aide extérieure, à s’exprimer bien. L’énonciation est saccadée, hésitante, confuse ; et les phrases ont du mal à trouver leur fin, la chaîne signifiante ne parvient que rarement à se boucler, et nous autres, qui l’écoutons, avons bien des difficultés à y trouver du sens.

Les médecins encore, lorsque qu’ils ne lui donnent pas les mots, peuvent toujours lui donner les cachets, une autre façon de répondre oralement à la peur généralisée qui la prend au réveil, sa crainte sans réel objet signifiant. Cette toxicomanie-là, encadrée par la prescription, ne présente pas de danger, puisqu’elle la tient à distance de la dépendance, dont elle ne veut pas. D’ailleurs, nous explique-t-elle, à l’hôpital elle n’a pas peur.

Toxicomane, elle l’a été et elle nous le dit ; les produits et les artifices, c’est ce qui lui a aussi permis d’être débarrassée pendant dix ans de ses obsessions. Ce rapport d’exclusion montre que la drogue et les obsessions tiennent sans doute un rôle similaire pour elle ; ce qui nous rappelle l’idée de Lacan : " Quand on a retiré leurs obsessions aux névrosés, il leurs manque un point d’appui (1). " Mais pour Hélène, il s’agit de maintenir ce " hors réalité ", auquel elle semble beaucoup tenir, qui l’empêche de vivre comme tout le monde, mais qui lui a permis pendant très longtemps d’avoir un accès privilégié à un savoir unique et à un statut qui la place au-dessus du commun des mortels.

Le jurement, clé de voûte de ses symptômes obsessionnels, elle en parle d’ailleurs comme d’une forte addiction : " J’avais dit j’arrête les jurements (…), mais malheureusement, j’ai craqué hier, il a fallu que je reprenne. "

On se doit de se pencher plus avant sur ce signifiant : jurement. Il revient à de très nombreuses reprises dans son discours et, surtout, il a la particularité de ne pas venir de l’autre ; c’est une invention d’elle-même, nous avoue-t-elle, mais pourtant pas un néologisme. En effet, le terme de jurement existe ; il est la parole offensante envers Dieu ou ce qui est sacré.

 

Freud faisait la comparaison entre exercice religieux et rituel obsessionnel, assimilant ce dernier à une " religion privée (2) ", qui se caractériserait chez Hélène par ce terme de jurement qu'elle utilise pour conjurer ses obsessions. Ne pouvons-nous de même voir, lorsqu’Hélène évoque des croix qu'elle fait sur son enfant pour s’empêcher de maigrir, ce même caractère de religion privée, alors qu'elle se défend avec véhémence d’être croyante ?

Au centre des troubles actuels qui l’ont amenée à cette nouvelle hospitalisation se trouve la crainte de l’apparition de rides sur son visage. Quel énoncé est caché derrière cette idée obsédante ? Y en a-t-il un seulement, au sens de la névrose ? On peut penser que ce symptôme serait lié à cette mère idéalisée du côté du " physique ", cette mère sophistiquée et parfaitement lisse, hors corps, opposée à la mère dégoûtante qui se roulait par terre, dans la scène primitive pourrait-on dire, qui fait traumatisme. Là réside peut-être pour elle le risque d’être laide.

Il est possible qu’il s’agisse d’effacer la marque du flacon de parfum jeté au visage par la mère, d’effacer l’ambivalence, " l’opposition dialectique qu’opère la théologie médiévale entre l’image d’Ève la mauvaise mère et celle de Marie, la mère rédemptrice (3) ". À moins que ce ne soient les coups reçus de l’homme aimé, Mourad, qu’il s’agisse de faire disparaître.

Elle nous parle du refus de la vieillesse qui, selon elle, amène à la différenciation sexuelle : les hommes restent séduisants, les femmes non. Peut-être est-ce pour cela qu’elle aurait voulu être un homme, à moins que ce ne soit pour être reconnue et aimée du père qui la renie mais aime son fils …

Toujours est-il qu’elle ne doit pas être si bien qu’elle le dit dans sa " peau de femme ", pour fuir de façon compulsionnelle les miroirs … " Je suis très féminine ", nous dit-elle, comme pour se convaincre de ne plus être un " garçon manqué ". Il y a vraisemblablement pour Hélène un défaut d’identification sexuelle qui la pousse à reculer le moment où elle sera confrontée au réel de son corps sexué.

On peut penser un moment à une préoccupation d’ordre dysmorphophobique. Mais ses symptômes obsessionnels ne sont pas fixés sur un organe. Aujourd’hui ce sont les rides, nous dit-elle, mais dans deux mois, ce sera autre chose. Il y a toujours quelque chose. Il faut bien, est-on tenté d’ajouter. Mais l’enveloppe corporelle, la peau, est toujours en question, comme l’est, dans le conte de Charles Perrault, celle de " Peau d’Âne ".

Parallèle étonnant, il est vrai, entre l'histoire d'une héroïne vivant dans un lieu mythique et celle de cette jeune femme vivant " hors réalité ", et bien souvent " sous héroïne ".

Le père de Peau d'Âne est un roi, père sublimé, qui, devant la mort de sa femme, ne trouve qu'en sa fille la personne assez jolie pour pouvoir être sa nouvelle épouse, et ainsi régner sur le royaume.

Le père d'Hélène n'est pas un roi, loin de là, c'est un être " stupide " qui ne " l'aime pas, la renie ", refuse qu'elle soit sa fille " tant elle ne ressemble pas à ses parents ", et ne l’accepte pas à sa table.

Pour ces deux jeunes femmes, c'est l'issue incestueuse possible qui est en jeu. Ces pères ne sont plus pères, ils sont devenus dangereux. Sous l'être patrocentrique, c'est donc la relation interdite qu'il faut fuir, échapper à celui qui fut jadis désiré mais qui n’a su dire non.

Peau d'Âne, déguisée, se sauve du royaume, abandonne sa famille, refuse sa destinée : elle ne veut pas être la femme de son père. Pour fuir, elle se fait offrir trois robes, mais ce n'est que sous la peau d'un Âne qu'elle pourra partir, ce quatrième déguisement étant celui qui lui permettra de quitter le père. Hélène, elle aussi, fuira très tôt le milieu familial, et tentera trois cures, dans lesquelles elle ne trouvera pas le salut, ni cette paix qui lui permettrait d'admettre le rejet du père. Mais lors de sa quatrième hospitalisation, elle prendra la décision de, " guérir en fait " ; soit ça passe, soit ça casse, mais cette fois elle a compris que tout venait de son " enfance ".

Peau d'Âne vivra ainsi une longue période d'errance, le visage couvert de crasse et dissimulée sous une seconde peau, tout comme Hélène, " obnubilée " par des marques sur son visage qu'elle tente de faire disparaître derrière des artifices.

Peau d'Âne rencontrera un prince qui la sortira de sa cachette, l'épousera et en fera une femme heureuse qui obtiendra les excuses et le pardon du père. Hélène trouvera à l’hôpital une personne " douce ", qui lui fera retrouver sa sensibilité.

Si nous nous sommes permis de construire une histoire pour raconter Hélène, c’est pour mieux remarquer qu’elle-même ne construit pas, elle n’est en possession d’aucun roman qui la sous-tende. Elle n’a pas de suppléance, pas d’image, pas de souvenir avant la scène " atroce " de la dépression de sa mère, sans parler de la difficulté qu’elle a à utiliser les mots. Il y a comme un déficit d’imaginaire chez cette femme et une impossibilité à mettre du sens. Et, ce qui est frappant, on ne peut soupçonner aucune once de culpabilité chez elle.

Le doute par rapport à la paternité qui est, comme le dit Freud, un thème de prédilection dans la névrose obsessionnelle (4), est émis ici par le père lui-même. Et Hélène, elle, ne doute pas, elle se contente d’insulter ce père, d’en faire un déchet. Elle ne sait rien dire de cette attitude paternelle, pas plus qu’elle ne peut expliquer ce qui amenait sa mère à se rouler par terre. Sa sœur, elle, est " à fond dans la réalité ". Enfin, de son frère on ne connaîtra que la mort, rien d’autre, mort dont elle n’a visiblement pas fait le deuil. Pourtant ce frère est sans doute idéalisé, en lien avec cette sorte de mythe des grands frères représentant l’amour protecteur d’une famille unie ; celui-là même qu’elle dit n’avoir pas connu - comme un regret, hormis dans la famille de son premier amant qu’elle nomme " père de mon fils ".

Pourtant, la famille, elle l’a fuit, à partir de ce moment où simultanément sa mère a été internée et elle mise en internat. Elle dit : " J’ai toujours habité hors de chez moi ", comme elle dit : " J’ai toujours été hors de la réalité. "

Peut-être a-t-elle toujours voulu qu’on la rattrape dans ses fugues pour la ramener à la maison, à la réalité, comme dans la seule histoire qu’elle connaît de ses premières années - racontée par sa mère - qui évoque l’époque où l’on ne pouvait la perdre, grâce à ce petit bonnet blanc dont le pompon dépassait de la palissade.

Mais " l’amour entre frère et sœur " est sans doute aussi dangereux que n’importe quel amour, indexé qu’il est peut-être à la menace incestueuse du père. " L ‘amour est un problème ", nous dit-elle, et on veut bien la croire. Il ne s’agit pas d’un problème lié par exemple à ce que Freud appelle " l’incapacité de décision dans toute action dont le motif efficient est l’amour (5) " de la névrose obsessionnelle, mais bien plutôt de quelque chose de l’ordre de l’impossible.

Ainsi, cet amant qu’elle a quitté pour trop d’amour ; et son fils qu’elle aime, mais qui ne lui manque pas. Lorsqu’elle raconte la cause de sa première hospitalisation, correspondant à la mort de son frère, on sent qu’en tenant aujourd’hui son fils à distance elle éloigne un danger potentiel. Elle se trouvait trop grosse, et son fils était menacé de mort à chaque fois qu’elle mangeait à l’encontre de ses jurements - comme si c’était lui qu’elle dévorait ! Il lui fallait alors conjurer le sort ainsi jeté en montant cinquante fois les marches de son immeuble, faire des efforts donc, ce qu’elle s’interdit à l’heure actuelle pour s’éviter d’avoir des rides.

Mais la distance à laquelle elle tient également le père implique qu’il n’est peut-être pas seulement le déchet qu’elle nous décrit. En effet, comment entendre son désir de devenir interprète, autrement que comme une tentative de réinscription dans la filiation paternelle, de sortir de l’ornière qui, à n’être rien de satisfaisant pour son père, l’amène à n’être jamais protégée de lui. Néanmoins, elle a abandonné ce projet, et en cela, peut-être, renoncé à une tentative de l’égaler.

Aujourd’hui, Hélène veut guérir. Elle le dit beaucoup. Mais comment faut-il l’entendre ? Ne dit-elle pas clairement " soit je guéris, soit c’est fini pour moi ", en évoquant plus loin explicitement des idées suicidaires ? Or, à l’article guérir, Littré ne fait-il pas cette citation : " La mort guérit de tous les maux (6) " ? Aussi, il ne faudrait pas que ce désir de guérir prenne la forme d’un nouveau jurement qui l’emmènerait dans un cul-de-sac inquiétant.

Cependant, elle montre un désir de signifiantiser ce qui lui arrive, de se réapproprier son histoire. Ainsi, elle affirme s’intéresser et s’interroger quant aux entretiens réguliers qu’elle a au sein du CHS. D’autres éléments encore nous persuadent qu’effectivement quelque chose s’est déplacé de sa position subjective, depuis cette dernière hospitalisation. Pourquoi ? Qu’est-ce qui a déclenché ce changement ? Cette rencontre mystérieuse avec cette personne si douce qui lui a fait douter de son insensibilité ? Qui lui a fait entrevoir que le " hors réalité " n’était pas obligatoirement le seul endroit où elle pouvait vivre ?

A-t-elle trouvé ici la personne qui l'en sortira, lui apprendra à accepter sa peau de fille qui lui fait si peur quant à son aspect futur, à se défaire de ses artifices et à accéder à un capitonnage un peu moins lâche ? Peut-être pourra-t-elle alors sortir de l'errance qui la caractérise, dans une place et une identité pas vraiment définies, où la seule arme face à la réalité semble être la fuite, et sait-on jamais … se défaire de sa peau d'âne ?

Peut-on croire à l’issue heureuse du conte de Perrault selon laquelle: " Il vaut mieux s'exposer à la plus rude peine que de manquer à son devoir. Que la vertu peut être infortunée mais qu'elle est toujours couronnée (7). "

 


1 - J. Lacan (J.), " L’obsessionnel et son désir ", "Le Séminaire V, Les formations de l’inconscient", Paris, Seuil, p. 396.

2 - Freud (S.), " Obsession et phobie ", "Névrose, psychose et perversion" (1895), Paris, PUF.

3 - Berchtold (J.), " Du nouveau sur l’homme aux rats ", "L’Âne", n° 53.

4 - Freud (S.), " L’homme aux rats ", "Cinq psychanalyses", Paris, PUF, 1954, p. 250.

5 - "Ibid.", p. 256.

6 - Chaigneau (H.), " L’idée de guérir ", "Nouvelle Revue de Psychanalyse", n° 17, p. 215.

7 - Perrault (Ch.), " Peau d’Âne ", "Contes de Charles Perrault", Paris, Librairie Générale Française, 1987.