World Association of Psychoalanysis

 

Remarques à propos du symptômeà l'aide d'une fontaine ou d'un égouttoir par Vincent Dachy

Vincent Dachy

 

“What can move around the world
and yet remain stationery ?
Answer: A letter.”

 

I. Le point de départ: le statut du symptôme dans le monde moderne, relativement à la psychanalyse. Le “monde moderne ”, y a-t-il seulement “le monde ” ? Et “moderne ” ... Devrions-nous confronter Hegel et Marx d’une part - une idée de l’Histoire et du Progrès ou de la Révolution gouvernées par la Raison -, avec, d’autre part, Nietzsche et sa descendance - une idée de la Fin de l’Histoire ouvrant sur un temps de passions, de séductions et d’intensités ; opposition entre une fin comme future réalisation de la Finalité et un temps pulvérisé par la fin de toute absolue finalité ? Devrions-nous plutôt suivre les développements de Heidegger concernant la Technique ? Ou peut-être vaudrait-il mieux délinéer l’alliance entre le capitalisme - comme désir causé par la plus-value - et la Science - comme le lit dans lequel le Progrès se coule en toute confiance ; et de noter le peu de place laissée aux questions de la vérité et de la particularité ? Et de noter comment un puissant Tout-savoir-Tout transforme un sujet en un objet pour la production de la plus-value. Ce n’est pas tant que le monde actuel offre davantage d’accès à (a) mais plutôt que le sujet est réduit à sa valeur de jouissance. Non, pour être aussi près que possible de la question de la modernité nous devrions probablement partir de Galilée, c’est-à-dire de la possibilité d’épeler le champ empirique ; partir, autrement dit, du projet véritablement moderne de littéralisation, de Descartes et la position moderne du sujet à Gödel qui limita le rêve de Galilée, et après. Bien entendu, le lecteur aura déjà transposé toutes ces questions au niveau de la praxis de la psychanalyse. À ce moment, je me souvins de ce que Lacan dit de l’Histoire (1). L’Histoire est un fantasme. Y a-t-il, en fin de compte, une coupure épochale, une invention “datée ” qui ouvre (sur) une ère nouvelle, la moderne par exemple ? C’est alors que, soudainement, je rencontrai une fontaine.

II. Si l’Histoire est un fantasme, le symptôme n’en est pas un. Et comme concept (de la psychanalyse), le symptôme n’est rien moins que moderne, c’est dire qu’il participe de la littéralisation du réel ; le réel, précisons, qui, pour la psychanalyse, est le réel de l’inconscient, pas un réel appelé Nature par exemple. Le symptôme est une lettre, à la fois déchiffrable (manifestation de la relation entre sens et vérité) et insensé (création sur S(A/)). À cet égard, le symptôme est un concept de l’époque de la littéralisation.

III. Tournons-nous vers la fontaine. Celle de Marcel Duchamp, Marchand du Sel. Mais pourquoi donc se tourner vers le champ de l’Art pour aborder la question du symptôme aujourd’hui ? Freud ne disait-il pas que l’artiste est toujours en avance sur le psychanalyste ? Certes, la création jaillit du manque de l’Autre et les symptômes sont plutôt des tentatives d’établir un "modus vivendi" avec celui-ci. Duchamp semblait également approprié parce qu’il est considéré comme l’un des pères de l’Art moderne. J’avais une autre raison pour recourir au champ de l’Art: dans ce champ, la question de l’Histoire est assez flottante et, bien plus, la question du Progrès en Art se perd dans l’hors de propos. Cependant la notion du postmoderne s’avère assez populaire dans le champ de l’Art récemment. J.F. Lyotard en donna la définition suivante: “Une oeuvre ne peut devenir moderne que si elle est d’abord postmoderne (2). ” Ainsi le postmoderne tenterait d’intervenir dans la question de la Fin de l’Histoire comme fantasme moderne, mais son intervention est très moderne. Que penser, parallèlement, de l’affirmation de J.A. Miller radicalisant celle de S. Cottet, prétendant que l’âge de l’interprétation a pris fin (3) ? N’est-ce pas une proposition postmoderne qu’il est difficile de ne pas considérer comme une interprétation ? Mais, si le but de l’interprétation est précisément d’opérer sur le symptôme (on n’interprète pas le fantasme), comment opérons-nous sur le symptôme à l’âge postinterprétatif ? Ainsi donc, une fontaine.

IV. Cette “Fontaine ” est en fait un urinoir présenté la tête en bas et signé "R.Mutt 1917". M. Duchamp la présenta sous ce pseudonyme au Comité de sélection de la nouvellement fondée Society for Independent Artists, à New York, à laquelle il appartenait. Le Comité avait déclaré que tout artiste ayant payé six dollars pouvait soumettre deux oeuvres. “Fontaine ” fut rejetée et M. Duchamp démissionna. Il est très possible de se mettre en chasse des sens de cet "unhelped readymade". Par exemple: l’urinoir est un urinoir mâle ; ou “Mutt ”, le nom de l’artiste, a peut-être été inspiré par un comic-strip connu à l’époque, “Mutt and Jeff ”, mais il signifie aussi “ignorant ”, “stupide ”, etc. Le titre, bien sûr, mérite notre attention ; “Fontaine ”: était-ce une indication que, comme il l’affirma quelque part, le spectateur prend part à la création de l’oeuvre d’art, ou Duchamp attendait-il que cette oeuvre ait un effet éclaboussant sur le public, ou plus simplement “Fontaine ” se voulait-elle être une fontaine d’idées, d’énigmes et de perplexité ? Ce n’est pas "difficile" d’être sûr, c’est "impossible" ! Même après avoir lu ce que Duchamp a écrit et dit à propos des readymades. Et nous voulons précisément prendre ces incertitudes sérieusement.

V. Nous voulons souligner ci-après trois aspects de ce readymade (et des readymades en général) qui devraient apporter quelques lumières sur la question du symptôme. Premièrement, l’effet de “Fontaine ”. Un effet de sens réel, au point de supposition de savoir de l’Art, déconsistant, alors et depuis, l’Autre (à propos) de l’Art, dégonflant “Art ” comme concept, produisant “Art ” comme nom, laissant la question “Qu’est-ce que l’art ? ” brûlante et sans réponse, ouvrant, ce faisant, une ère d’explorations et d’inventions autant que d’espoirs, de doutes et de provocations. Mais cela ne dissolva pas “art ” dans un non-sens complet car “si tout peut être de l’art ”, “n’importe quoi n’est pas de l’art ” ! “Fontaine ” débuta comme une interprétation pointant l’inconsistance de l’Esthétique du début du siècle, mais devint depuis l’un des plus proéminent symptôme de l’art moderne. Si, suivant Lacan, on crée avec son symptôme, ce readymade est certainement un symptôme - un symptôme moderne, qui est et a été d’un grand usage créatif. Est-ce forcer l’analogie que de suggérer que “Fontaine ” a eu à la fois un effet de désêtre de l’Autre-supposé-savoir et qu’il a témoigné art-icifiellement de la désubjectivation de l’artiste, réduit à sa signature et au choix de l’objet, c’est-à-dire que l’oeuvre ne représente plus le talent, le style comme savoir-faire de l’artiste, mais seulement son choix, sa minimale implication. Deuxièmement, en ce qui concerne la question du choix (4). M. Duchamp était très clair quant au choix d’un objet pour un readymade: l’objet devait être esthétiquement indifférent, un objet “quelconque ”, c’est-à-dire un objet sans qualité. Nous n’allons pas disserter sur la possibilité d’un tel choix mais plutôt y souligner l’entrelacs de "possibilité/contingence/impossible/nécessité". Le choix de l’objet doit être indifférent, ce n’est donc pas un choix libre. Mais jusqu’ici l’objet n’est pas choisi, l’objet est toujours possible (cela cesse, de s’écrire). Voici que l’objet est choisi, de façon contingente ; c’est celui-là, cela aurait pu être un autre, c’est un urinoir, cela aurait pu être un égouttoir. Cela aurait pu mais n’est pas (cela cesse de ne pas s’écrire) ! Le choix opéré, il est impossible (cela ne cesse pas de pas s’écrire "différemment") qu’un autre objet prenne la place du premier. Sa nécessité (cela ne cesse pas de s’écrire "ainsi") s’ensuit. Ce choix contingent est très cohérent avec une proposition de Duchamp à propos du readymade: ce sont des “rendez-vous ”, disait-il (5). “Rendez-vous ”, aussi bien point de rencontre qu’impératif (6) de capitulation. Ceci introduit le dernier aspect que je voulais épingler à propos du readymade. “Rendez-vous ”, “déposez les armes ”. Rendez-vous à la part de non-sens inclue dans le readymade. Déposez votre idéal de l’Art, votre idéal de Beauté. La rencontre d’un readymade devient celle de ce réel que la part de non-sens présente, “montre ” s’il ne s’agit pas d’une démonstration. Ou pour établir un lien plus explicite avec notre praxis, le readymade est un ratage, ratage à produire l’unité/harmonie entre la finalité, la jouissance et la signification de l’objet d’art. Mais le readymade est précisément une façon de lier RSI en présentant l’échec de leur unification. Ceci montre de manière remarquable que tous les échecs ne sont pas équivalents.

VI. Une “Fontaine ” pour présenter, pour art-iculer - non pas pour épeler mais pour faire tenir ensemble - l’impossibilité de copulation (cette dernière entendue comme ce qui sert l’idéal d’union entre mots/choses/parlêtre). Dans le champ de l’Art cette (paradigmatique) “Fontaine ” transforma “Art ” comme notion, en “art ” comme nom, comme label “a-r-t ”, comme lettre. Ceci n’est-il pas étonnamment proche du symptôme à la fin de l’analyse ? Le sinthome comme un propre nom commun. De quoi se faire à l’être, de quoi “savoir-y-faire ” (différent du “savoir-faire ” qui s’égare trop facilement du côté de l’(im)puissance plutôt que de rappeler à l’impossibilité) avec le réel du rapport sexuel, de quoi ourler ce réel.

VII. Quelle opération peut transformer le symptôme plein de sens et de vérité, en un sinthome c’est-à-dire en une certaine jouissance irréductible (l’immuable insensé dû à l’impossibilité qui habite le coeur de la contingence) ou, pour le dire plus simplement, le sinthome comme ce qui "lettre", estampille, marque, chiffre sans sens le fait d’être, le fait contingent d’être. Quelle opération peut rendre compte du “mouvement ”, du passage allant de la solitude due à un Autre méchant à celle due à l’"une"k-sistence de l’Autre ? Du symptôme comme comportant un jouissance idiotique au sinthome comme clin d’oeil du réel. Cette transformation revient au champ de l’interprétation ; et le readymade nous montre une modalité de l’interprétation (parmi d’autres peut-être possibles) qui peut opérer comme un “appareil passeur ”, et il s’agit de l’ironie. Nous ne nous étendrons pas ici sur l’ironie, un mot pour dire qu’elle conjoint quelque chose et son contraire en un moment d’équivalence, manifestant l’inconsistance de l’Autre comme un point de réel (ainsi concernant “Fontaine ”, sérieux/non sérieux, art/non art), au-delà de la contradiction (et même de la dialectique ?). L’ironie indique que le réel commande à la vérité. L’indétermination subjective est ironiquement vérifiée comme une réponse à l’inconsistance de l’Autre. N’apparaît-il pas clairement que “Fontaine ” était un appareil ironique, un “objet passeur ” ? Donc, l’ironie pourrait être un appareil pour passer du symptôme comme énigme au sinthome comme manière de se faire à l’impossibilité de régler la copulation. Peut-on croire que Lacan fit appel à l’orthographe (sinthome/saint homme) sans une touche d’ironie ? L’ironie donne chance ("via" sa relation à la contingence) à cette transformation de produire non pas dépression ou désenchantement mais enthousiasme (inspiration menant à l’action) qui n’est pas exaltation (dédicace à l’élévation de l’Autre). De là, si nous détachons l’interprétation d’un idéal de plein-sens mais la considérons plutôt comme un accès au rapport entre réel et vérité, elle peut fonctionner comme un entre-deux entre symptôme et sinthome. Et quand le symptôme a été réduit à un appareil ironique c’est-à-dire quand le réel a été prouvé (7) plus fort que la vérité, un chemin s’ouvre peut-être au désir de l’analyste.

VIII. Pour résumer le mouvement de cette question du symptôme et de la modernité dont la psychanalyse fait partie, proposons, en conclusion, que la transformation du symptôme en sinthome est équivalente à la transformation du symptôme comme manifestation en symptôme comme création ; mais, plus important, posons que cette transformation est une pratique. La pratique (savoir-y-faire) du “point singulier de contingence ” venu au jour au cours de l’aventure de la psychanalyse ; une pratique dont l’athéisme est un nom. Soit l’athéisme comme pratique du sinthome (8).

 


(1) Lacan (J.), “Conférences et entretiens dans les universités nord-américaines ”, nov-déc. 1975, "Scilicet", 6/7, Seuil, 1976, ou Le Séminaire, “Le Sinthome ” (1975-76), inŽdit.

(2) Lyotard (J.F.), "Le postmoderne expliqué aux enfants", ƒd. Galilée, 1996.

(3) Si “postmoderne ” signifie “anything goes ”, alors le travail de J.A. Miller ne supporte certainement pas ce prédicat ; disons que cette “fin de l’âge de l’interprétation ” est un point de croisement, comme il arrive à deux lignes de ...

(4) Souvenons-nous de l’expression “choix de la névrose ” par exemple, ou du choix de tel analyste comme Lacan le développe dans la “Proposition d’Octobre 1967 sur le psychanalyste de l’ƒcole ”, au moyen du “signifiant quelconque ”, Sq.

(5) Cf. les notes de la “boîte verte ”, réunies avec d’autres sous le titre "Duchamp du signe", p. 49 par exemple, Flammarion, 1994.

(6) Cf. Kant. Cf. la règle d’associations libres. Cf. “Wo Es war soll Ich werden ”.

(7) Cf. la question de la preuve en Logique.

(8) Sinthome, (a), taquin. Sinthome: (a) taquin. “Taquin ” dont l’étymologie est imprécise, dont la signification perd en intensité avec le temps; de la conspiration au bandit, de l’émeute à l’homme emporté; de la personne obstinée à celle qui prend plaisir à agacer, etc. Bref, “taquin ”, c’est ce(lui) qui ne laisse pas en paix, qui s’amuse à contrarier !