World Association of Psychoalanysis

 

Le partenaire manquant

Yves Depelsenaire

 

Page 58 du Séminaire "Encore", dans un passage dont J.A. Miller a pris appui pour fonder l'expression de "partenaire-symptôme", et en proposer le mathème, Lacan écrit: " (...) la jouissance se réfère centralement à celle-là qu'il ne faut pas, qu'il ne faudrait pas pour qu'il y ait du rapport sexuel, et y reste tout entière accrochée. (...), c'est très exactement ce que l'expérience analytique nous permet de repérer comme étant, d'au moins un côté de l'identification sexuelle, du côté mâle, l'objet -, l'objet qui se met à la place de ce qui, de l'Autre, ne saurait être aperçu. C'est pour autant que l'objet "a" joue quelque part - et d'un départ, d'un seul, du mâle - le rôle de ce qui vient à la place du partenaire manquant, que se constitue ce que nous avons l'usage de voir surgir aussi à la place du réel, à savoir le fantasme (1). "

Côté femmes, où la fonction phallique ne règle pas tout le rapport à la jouissance, s'aperçoit-il donc quelque chose du partenaire manquant ? Cette question fait la matière du chapitre VI du "Séminaire XX", " Dieu et la jouissance de La/ Femme ", où Lacan, évoquant Saint Jean de la Croix, fait observer qu'" on n'est pas forcé quand on est mâle de se mettre du côté " xF x (2) ". Et en conclusion de ce chapitre, il rappelle la " petite aventure de séducteur " à travers laquelle Kierkegaard découvrit l'existence: " C'est à se castrer, à renoncer à l'amour qu'il pense y accéder. Mais peut-être qu'après tout, pourquoi pas, Régine elle aussi existait. Ce désir d'un bien au second degré, un bien qui n'est pas causé par un petit "a", peut-être est-ce par l'intermédiaire de Régine qu'il en avait la dimension (3). "

En m’arrêter à cette indication, je prolonge aujourd'hui un travail qui avait trouvé accueil voici quelques années dans une publication barcelonaise et que j'avais intitulé " Sören sans Régine ". Régine est-elle donc le partenaire manquant de Kierkegaard ? Par l'intermédiaire de Régine, suggère Lacan, Kierkegaard s'approche d'un bien qui ne soit pas causé par un petit "a". Par-delà le biais de la castration, Régine fait à Kierkegaard signe de la face de Dieu de la jouissance féminine, signe de l'infinitude. Le singulier " cas Régine " se situe donc " entre une existence qui se trouve de s'affirmer, et la femme en tant qu'elle ne se trouve pas (4) ". Régine peut-être bien existait, et en même temps son nom ne désigne aucun être fini. Voilà la paradoxe auquel introduit cette petite aventure de séducteur et ses suites: celui d'une existence que Lacan, dans les termes de la logique intuitionniste, qualifie d'" excentrique à la vérité ", c'est-à-dire indécidable selon les procédures des tables de vérité de la logique classique.

En apparence, ce n'est pas Kierkegaard mais Régine, séduite et abandonnée, qui fit l'expérience de l'absence du partenaire. En effet, après une année de fiançailles, Kierkegaard renvoie à sa promise l'anneau gravé d'un R qui en était le symbole, et quitte Copenhague pour Berlin. Il y rédige son premier grand ouvrage pseudonyme, "Ou bien, ou bien", dont fait part le célèbre "Journal d'un séducteur". Publié en février 1843, le livre fait scandale, et son auteur est vite découvert, tant l'histoire de Johannes le séducteur et de l'infortunée Cordelia évoque le souvenir encore frais de la rupture entre Sören et Régine.

Pourquoi Kierkegaard rompit-il ses fiançailles ? Et pourquoi, aussi longtemps du moins que Régine ne devint pas officiellement l'épouse d'un autre, choisit-il de se faire passer pour un vil coquin ? Cette attitude cynique délibérée est en effet en complète contradiction avec la fidélité absolue qu'il lui voue en son coeur. C'est à Régine d'ailleurs que, non content de dédier son oeuvre entière, il voudra léguer tous ses biens après sa mort. " Nos fiançailles ont eu et ont pour moi, écrit-il dans son testament, force d'obligation autant qu'un mariage, et par suite ma succession lui revient exactement comme si j'avais été marié avec elle (5). " Comme l'atteste son "Journal", il n'avait jamais cessé d'aimer Régine, sa " fiancée pour l'éternité ", dont il se persuadait que, l'eut-il voulu, eut-il été moins cruel avec lui-même, il eut pu la reprendre à Schlegel son mari. " Seuls deux êtres occupent mon âme: mon défunt père, et - un autre mort: notre chère petite R à nous ", écrit-il à Régine huit ans après la rupture, mais cette lettre ne lui parviendra pas (6).

En renonçant à l'amour, en se castrant, Kierkegaard se fait en réalité quelque chose comme l'âme de Régine, dans le même mouvement où il se fait l'âme de Dieu - formule que Lacan a avancé à son propos dans son séminaire, " L'angoisse " -, il fait le sacrifice de Régine, mais pour autant elle n'est pas perdue: sa présence lui en est sensible à chaque heure, à chaque instant, comme celle de Dieu, dans ce manque où l'amour s'éprouve au-delà de tout objet et de toute réciprocité. Ce que développe en particulier son ouvrage "Les oeuvres de l'amour": le sacrifice de l'objet d'amour y est situé comme le signe suprême de l'amour en son sens chrétien. Il s'agit d'un amour qui n'éteint pas le désir, mais le vide de tout le sexuel, énonce Lacan dans " Les non dupes errent ". De cette manière, il lave le désir de la faute, et ouvre le champ d'une jouissance qui ne se laisse plus situer comme celle qui se produit du dire et en choit, jouissance en défaut, en perte, bref, jouissance finie qu'il ne faut pas, exprimée dans le symptôme. Et paradoxalement, le réel de la rencontre manquée se retourne dans la répétition qui en procède, en signe de l'infinitude.

Du noeud de la jouissance et de la faute, Kierkegaard n'a cependant cessé de déployer les arcanes de manière inégalée: c'est ce qui est en cause dans sa relation à celui qui occupe la place problématique du père dans son expérience. Lacan rapproche à cet égard Kierkegaard et Hamlet: " Si le Nom-du-Père soutient la structure du désir avec celle de la loi, l'héritage du Père, c'est celui que nous désigne Kierkegaard, c'est son péché. Le fantôme d'Hamlet surgit d'où ? - sinon du lieu où il nous énonce que c'est dans la fleur de son péché, qu'il a été surpris, fauché, et loin qu'il donne à Hamlet les interdits de la loi qui peuvent faire subsister son désir, c'est d'une profonde mise en doute de ce père trop idéal qu'il s'agit à chaque instant (7). " Nous pourrions d'autant plus approfondir ce parallèle avec Hamlet, que Kierkegaard lui-même l'a établi, mais c'est dans un texte sans résonances biographiques directes - "Le concept de l'angoisse" - que Kierkegaard nous donne du noeud de la jouissance et de la faute le repérage le plus remarquable.

Il y relit l'histoire du péché originel. Dans sa perspective, il ne s’agit pas d’un dogme de l’origine, car avec chaque génération recommence le genre humain. C’est pourquoi Kierkegaard parle de préférence du péché d’Adam comme du péché héréditaire. Le péché d’Adam n’est donc pas le premier péché, sorte de lever de rideau par rapport auquel les générations qui suivent participeraient au péché. Selon Kierkegaard, Adam désigne en réalité, et lui-même et le genre humain, de sorte que le péché entre dans le monde à chaque génération.

Mais comment Adam se découvre-t-il comme pécheur, c'est-à-dire comme habitant déjà le péché sans le savoir ? Il se découvre comme pécheur en se parlant à lui-même. Ce que le texte de la Genèse présente dans un rapport d'extériorité (Ève s'adressant à Adam) se joue en réalité dans l'intériorité. C'est la division subjective d'Adam, la prise dans le signifiant auquel le mythe donne figure dans ce dédoublement. Mais attention: Kierkegaard ne substitue un mythe d'origine du langage au mythe d'origine de la faute. Si Adam se découvre comme parlant, et par là comme pécheur, cela ne veut pas dire qu'il invente le langage: à vrai dire, Adam est le langage. Celui qui parle dans le livre de la Genèse, c'est le langage, et c'est à ce titre justement qu'il est en faute, et modèle le lieu de l'angoisse, lui assignant des vacuoles où se loger, qui sont autant de vacuoles de jouissances.

Le centre du problème du péché originel en effet est l'angoisse. C'est par l'angoisse que l'innocence " est poussée aux abois et révélée à elle-même comme ignorance (8) ". Pour ce faire, il lui suffit d'une seule prise, c'est-à-dire d'un seul mot.

Dans le récit biblique, cette prise par l'angoisse s'opère par les mots énigmatiques de la défense faite par Dieu de toucher à l'arbre du bien et du mal. En effet, Adam ignorait ce que recouvrait ces mots "bien" et "mal". Ignorance qui lui est rendue sensible par l'angoisse venue s'attacher à cette désignation. En effet, à partir de ce moment, se révèle à lui son innocence. Mais cette innocence se fait jours comme défaut de savoir. C'est très subtil: avant de se découvrir comme pécheur, il se découvre comme innocent. Ni innocence, ni péché, en effet, ne préexistant à l'intrusion du signifiant. Avec celle-ci, il se découvre comme innocent, mais cette innocence se donnant comme ignorance, défaut de savoir, elle s'éprouve dans l'angoisse, comme si cette innocence était promise à être perdue. Et soudain Adam se retrouve coupable. Il s'agit en effet d'un défaut de savoir sur la jouissance, une jouissance interdite, c'est-à-dire liée à l'appareil langagier lui-même. " La sexualité humaine ne peut se développer instinctivement (9). " Elle est prise dès le départ dans les défilés du signifiant, et c'est dans ce sens que l'histoire du péché originel est à saisir. Elle nous fait saisir ce que Lacan souligne dans la première leçon de son séminaire, " Le sinthome ", soit que " la création divine se redouble de la parlote (10) ", qu'elle se redouble d'un manque à être, d'une faille qui est fondamentalement manque à jouir, dont le langage fait signe inauguralement.

Dans cette sensationnelle analyse du "Concept de l'angoisse", apparaît pourtant un très singulier aveu de Kierkegaard. Il y a, en effet, dans l'histoire d'Adam et Ève, un élément qu'il ne peut s'expliquer: c'est la fonction du serpent. " J'avoue tout franchement, écrit-il, que sur le serpent, je n'ai aucune idée précise (11). " N'est-ce pas extraordinaire que de voir ainsi Kierkegaard venir buter sur cette figuration à peine voilée du phallus, avec qui Ève entame la parlote ? Dans ce texte génial où se trouvent articulés de manière incomparable la faute, le langage, et la jouissance, la question de la localisation phallique de la jouissance s'avère forclose, de manière beaucoup plus saisissable qu'au travers de maints épisodes biographiques.

Assurément, c'est sur le fond de cette carence de la signification phallique que le sacrifice de l'aimée conduit Kierkegaard à l'idée d'un bien au second degré, d'un bien au-delà de l'objet "a". Par la rupture des fiançailles, sa relation à Régine s'émancipe de la faute à laquelle il ex-siste et qui constituait l'obstacle à leur union. Cette faute opaque, énigmatique, à laquelle le mariage lui eût imposé d'initier Régine, est celle du père.

Cet homme qui ne se pardonnait pas d'avoir blasphémé Dieu du temps de sa jeunesse misérable, s'imaginait lui-même " croix dressée sur le tombeau de ses espérances ". Survivant à ses sept enfants en qui Dieu le frappait comme Abraham, sans qu'un ange ne tende jamais la main pour arrêter le sacrifice. C'est ainsi que Kierkegaard nous le décrit, récapitulant sur un registre les décès nombreux de la famille. Quand Kierkegaard rencontre Régine pour la première fois, en 1837, à l'âge de 24 ans, quatre de ses frères et soeurs sont ainsi morts prématurément, dont deux à l'âge symboliquement évocateur de 33 ans.

Les sept enfants étaient le fruit d'un second mariage, célébré dans l'année même qui suivit le décès de la première épouse de Michaël Kierkegaard. Sa seconde femme n'était autre que leur servante. Il se trouve qu'au moment de ces nouvelles noces, elle est déjà enceinte de plusieurs mois. D'où la thèse avancée par Johannes Hohlenberg à propos de ce remariage précipité: la première grossesse d'Ana Soren Lund serait la conséquence d'un viol. Divers recoupements permettent de tenir cette thèse pour fondée, sinon réellement, du moins fantasmatiquement dans l'esprit de Kierkegaard. Le thème en est en tout cas très insistant en certaines pages capitales.

Le soupçon de cette terrible faute du père devint pour Kierkegaard, suite à un épisode énigmatique, comme le " grand tremblement de terre, l'infaillible loi d'interprétation de tous les phénomènes ". À cette malédiction paternelle, Kierkegaard, en rompant ses fiançailles, semble céder. Et sans doute y concède-t-il toujours son dû, en signant de son patronyme (Kierkegaard veut dire cimetière), autant d'écrits édifiants qu'il n'écrivit d'écrits pseudonymes. Mais à faire de Régine la femme introuvable, ne s'en fait-il pas une espèce de nouveau nom du père, celui qui soutient tout l’oeuvre pseudonyme?

J'ai déjà développé cette thèse dans d'autres travaux centrés sur les deux textes majeurs que sont "Crainte et tremblement" et "La répétition" (rappelons que c'est par un commentaire de "C&T" que Lacan entendait ouvrir son séminaire - non tenu - sur " Les Noms-du -Père ", en 1974).

Régine peut-être existait, note Lacan dans "Encore", et ce point est essentiel. Régine existait jusqu'à ce jour de mars 1855, où son mari étant nommé gouverneur des Antilles danoises, elle quitte la ville dont Kierkegaard s'était dit le vigile. Plus de recours possible alors à la pseudonymie: quand disparaît celle qui incarnait le partenaire manquant, c'est l'heure où doivent tomber tous les masques. Se dénude d'un coup la place vide où se tenait Régine, cette place que Lacan évoque en sa préface de "L'éveil du printemps" de Wedekind: " Le masque seul existerait à la place de vide où je mets La Femme (12). " Plus rien dès lors ne tient Kierkegaard séparé de la malédiction paternelle. À visage découvert, il se rue dans une polémique violente avec l'église danoise, et son évêque Mynster - l'ancien confesseur de son père ! -, dont il dénonce l'imposture. Il n'a plus d'être désormais que, suivant l'expression de saint Paul qu'il répétait souvent, " son écharde dans la chair ". Et en octobre 1855, il s'effondre dans la rue, pour s'éteindre quelques jours plus tard d'un mal inexpliqué. Loin de Régine, seul le vœu que de son cercueil l'on clouât bien le couvercle l'habitait encore. Mais sur sa tombe, il avait depuis longtemps demandé que l'on gravât cette inscription qui ramasse tout le paradoxe de son existence: il fut " "Den Enkelte" ", c'est-à-dire, l’" Unique, l'Un tout seul qui se tient devant Dieu ".

 


 

(1) Lacan (J.), "Le Séminaire XX, Encore" (1972-73), Le Seuil, 1975, p. 58.

(2) "Ibid.", p. 70.

(3) "Ibid.", p. 71.

(4) "Ibid.", p. 94.

(5) Kierkegaard (S.), "Lettres à Régine", éd. Tisseau, p. 167.

(6) "Ibid.", p. 157.

(7) Lacan (J.), "Le Séminaire XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse", Paris, Le Seuil, 1973, p. 35.

(8) Kierkegaard (S.), "Le concept d'angoisse".

(9) "Ibid."

(10) Lacan (J.), " le sinthome ", "Ornicar?", n° 6, leçon du 18/11/75.

(11) "Op. cit."

(12) Lacan (J.), Préface à "L'éveil du printemps" de F.Wedekind, Gallimard.