World Association of Psychoalanysis

 

Notes de lecture

Luis Erneta

 

"C'était un type tellement obstiné qu'un instant avant de mourir, il était encore en vie." (Macedonio Fernandez)

"Je me casse la tête, ce qui est déjà ennuyeux, parce que je me la casse sérieusement, mais le plus ennuyeux est que je ne sais pas pourquoi je me casse la tête." (Jacques Lacan)

1. Brefs antécédents à une lecture qui vient mal à propos

En 1996, nous avons dit une conférence à la Section clinique de Buenos Aires, dont le thème était "Le temps de la séance". Un concept développé par J.A. Miller, lors d’un séminaire dans le cadre des Journées de l'EOL, le 3 septembre 1995, dont le thème était "Le temps d'interpréter", nous a menés à rechercher et à explorer l'équation qu'il a formulée alors: la séance comme unité asémantique. Cette formule simple, précise et orientée vers et par le Réel du sens, se logeait de manière congruente dans ce que nous appelons l’algorithme d'une théorie de la pratique: le concept de l'interprétation oriente sa pratique, et, en même temps, la pratique de l'interprétation ordonne son concept. Cette voie contrariait celle de la signification, et nous menait à formuler l'interprétation comme un contresens. Cette même orientation nous mena à présenter à la IXème Rencontre un travail que nous avons intitulé "Le sens anagrammatique et l'interprétation". La thèse que nous risquions alors était de prendre la structure anagrammatique, et par conséquent l'anagramme, comme une modalité de l'équivoque grammaticale. Nous nous sommes appuyés à ce propos sur les mentions que Lacan fait dans les "Écrits" de l'anagramme ; l'allusion à Jean Paulhan et à la phrase proverbiale nous mena à trouver, dans le numéro 17/18 de la revue "Ornicar?", un article de Roland Chemama, dans lequel nous nous sommes informés d'un texte de Paulhan intitulé "L'expérience du proverbe". Nous nous sommes aussi procurés une copie du travail de Jean Starobinski sur le cahier des anagrammes, paru dans la revue "Tel Quel", n° 37, de 1969. Ce n'est qu'après un certain temps que nous nous sommes procurés "Les mots sous les mots", du même auteur. Entre-temps, nous nous sommes intéressés à deux livres de Michel Leiris, "Mots sans mémoire" et "Langage tangage", qui illustrent superbement les effets obtenus par voie anagrammatique au niveau de l'articulation phonique. Enfin, bien sûr, nous avons relu les notes originales de l'Homme aux rats et une paire de formules conjuratoires employées par le Dr Lanzer, que Freud a déchiffrées comme anagramme. Il est curieux de voir que le nom du patient est enregistré par Freud comme Dr Lorenz, construisant ainsi un petit anagramme, peut-être pour protéger son patient d'une quelconque lecture indiscrète.

Il nous semblait que Starobinski s'efforçait de capter selon quel mode la structure anagrammatique, comme inhérente à la langue, s'ordonnait selon une logique et une loi qui permettaient son articulation au discours, dans ce cas au poétique. Il vérifie cette logique dans un poème de Baudelaire pris au hasard, par exemple, et il commente: "La seule erreur de Saussure a peut-être été d'avoir posé aussi nettement l'alternative entre "effet de hasard" et "procédé conscient". Pourquoi n'y aurait-il pas une répétition, une palilalie normales, qui projetteraient dans le discours les matériaux d'une première parole, à la fois non prononcée et non éteinte ? À moins d'être une règle consciente, l'anagramme peut cependant être considéré comme une régularité (ou une loi) quasi naturelle", ajoutant une considération qui peut se lire comme temporalité rétroactive inhérente à cette loi.

Nous illustrions cette thèse avec un exemple: une femme, exaspérée devant certaine réclamation maternelle, lui dit: "Ah non ! Pas de ça (Nada de eso) !" L'interprétation fut: "Ça humilie (eso-anonada)."

Nous pourrions prendre, si nous avions le temps, d'autres exemples: un de Marcel Duchamp, un autre de l'Homme aux rats, un autre d'un témoignage de passe.

Jusque-là, notre élaboration nous paraissait bien orientée, avec un appui dans la pratique.

Mais il arriva qu'à la fin de 1996, nous avons commencé à lire le cours de J.A. Miller, "La fuite du sens", dont nous avions reçu une copie. Nous découvrions avec une perplexité croissante, à lire les cinq premières leçons, qui étaient consacrées en partie au thème de nos travaux, avec le recours aux sources mentionnées plus haut, et abondant dans d'autres que nous ignorions. Pourtant, cette perplexité initiale n'était pas exempte d'une petite jubilation, à constater que nous étions si mal orientés. Comme le dit Althusser à ce propos, toute lecture est coupable ; dans notre cas, avec un certain retard, pour ceci que pouvait nous être appliquée la phrase de Lacan à la fin de "L'instance de la lettre": "Tu t'y es mis un peu tard." Le commentaire de quelqu'un à qui nous avions commenté cette affaire et dans le jugement de qui nous avions confiance, nous offrit une réponse congruente: il faudrait les prendre comme échos et résonances de la lecture du cours de J.A. Miller et de la direction qu'il induit.

2. Réel et défense. Résonances

a. Clausewitz est habituellement cité pour une affirmation qui est devenue un aphorisme: la guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens. Il n'est pas autant cité, au contraire, pour une autre affirmation qui en partie fonde la première: la guerre a sa grammaire propre ; mais pas sa logique propre ; la logique est dans la politique. A. Koyré affirme quelque chose de semblable en se référant à la technique en Grèce, suivant Platon: la techné est routinière par essence, parce qu'elle opère conformément à des règles qu'elle ne comprend pas...

b. Le troisième chapitre de "Fonction et champ de la parole et du langage..." aborde la résonance de l'interprétation et situe la technique comme subordonnée au temps du sujet. "Subversion du sujet..." conclut en affirmant que la castration veut dire qu'il est nécessaire que la jouissance soit refusée pour qu'elle puisse être atteinte sur l'échelle inversée de la loi du désir.

c. Dans le texte "L'homologue de Malaga" - revue de l'ECF, n° 26 -, J.A. Miller souligne que le discours de l'analyste, en tant que structure obtenue à partir de l'inconscient structuré comme un langage, n'est pas apte à formaliser la logique d'une analyse en tant qu'il est statique. Qu'il rend nécessaire une structure qui intègre le facteur temporel. Il souligne le paradoxe par lequel Lacan introduit ce facteur temporel au prix d'utiliser un sophisme, c'est-à-dire un raisonnement qui n'est pas valide logiquement, à travers lequel on obtient un temps logique.

d. Il ne nous paraît pas inconvenant d'appliquer cette temporalité à la séance et à son déploiement. En définitive, une séance a un commencement, une durée et une conclusion. J.A. Miller affirme là qu'"à l'instant de voir répond l'instant d'agir", pour autant que nous pouvons situer le temps pour comprendre et pour élaborer dans un après, dans un temps rétroactif. Ceci peut valoir non seulement pour l'analysant, mais aussi pour l'analyste. Il n'y a pas d'algorithme de l’interprétation et son effet est impossible à calculer.

e. C'est avec le recours à l'interprétation que Lacan, dans le Séminaire XI (Chap. XIV, partie 1), introduit le facteur temporel dans l'expérience analytique: "Nous nous plaçons aux extrêmes de l'expérience analytique. Le refoulé primordial est un signifiant, et ce qui s'édifie dessus pour constituer le symptôme, nous pouvons le considérer comme échafaudage de signifiants... Les deux structures, bien qu'elles s'édifient par succession, comme tout édifice... sont inscriptibles en termes synchroniques. À l'autre extrême, il y a l'interprétation... qui concerne ce facteur d'une structure temporelle spéciale, que j'ai tenté de définir par la métonymie... dans l’intervalle, la sexualité."

f. Dans l'intervalle peut se placer un niveau syntaxique, les phrases ou dits de l'analysant ; et un autre niveau, ordonné par les pulsions, que Freud a tenté d'appareiller avec le recours à la grammaire, et avec une formulation paradoxale: les destins de la pulsion sont des modalités de la défense contre les pulsions. Il semble paraphraser Clausewitz: la grammaire est la continuation de la satisfaction pulsionnelle par d'autres moyens. Puisque, selon Freud, il y a des motifs et des forces qui empêchent une satisfaction directe de la pulsion, le retour contre le moi propre et la transformation de l'activité en passivité correspondent, peut-être, aux tentatives de défense qui, dans des étapes plus élevées du développement du moi, s'exécutent avec d'autres moyens. En ce point, la défense se sépare tangentiellement du refoulement, et Freud dit que celui-ci ne peut s'établir avant que la séparation inconscient-conscient se soit produite (Les pulsions et leur destin - le refoulement). La pulsion est inhérente à la langue, qui lui donne son appareil. Les destins de la pulsion se jouent dans la langue, sans cesser d'atteindre le corps. Ce n'est qu'ainsi que l'anatomie est destin, en tant que corps pulsionnel. Le symptôme est aussi événement de corps.

g. La défense, comme défense contre le réel, comme le souligne J.A. Miller, semble être la langue même, qui part à la rencontre de la jouissance, pour la castrer, par le moyen d'un non fondamental. Une conséquence est "que la jouissance est interdite à qui parle comme tel".

h. Dans son cours 1998/99, J.A. Miller affirme: "Déranger la défense est, à mon avis, l'orientation majeure de la pratique qui se dégage de l'ultime enseignement de Lacan." Le binaire pratique qui se dégage de ceci est: le refoulement s'interprète, la défense se perturbe. Il ne faut pas perdre de vue l'équivoque de "défense" en français, dans son sens d'interdire ; nous nous avisons qu'en espagnol, c'est là un sens ancien, tombé en désuétude: défendre voulait dire interdire, empêcher.

i. Cette orientation s'appuie sur un autre binaire qui dialectise l'antinomie radicale entre réel et sens, postulée par Lacan dans le Séminaire XXIV, "L'insu que sait de l'une-bévue...". Ce binaire place un sens extime dans le champ du réel, et un réel extime dans le champ du symbolique ; le symptôme, à son tour, est l'unique terme extime à cette antinomie, et c'est le privilège qui pourrait être celui du psychanalyste, pour opérer sans escroquerie.

j. Cette inclusion extime du sens dans le réel est nommée par Miller comme "l'hystérie du sujet qui s'inscrit dans le réel", qu'il appelle mensonge. Il nous a paru entendre ici une résonance de ce que Freud appelait dans l'"Esquisse", "le proton pseudo hystérique". Si nous avons bien entendu, ce champ situe la défense, en tant que relation subjective au réel, comme primordiale.

k. Il nous semble que le niveau grammatical de la langue permet d'accéder à cette défense à perturber, et à perturber une certaine jouissance du sens qui ne cesse de perturber le sujet.

l. Ce que nous appelons, au moins provisoirement, interprétation anagrammatique, nous semble un recours possible.

m. Nous posons comme exemple, pour permettre de converser un peu, une séquence du témoignage de Patrick Monribot, publié dans "Ornicar ? digital" n° 118. Une scène est rapportée ainsi: les figures parentales sont surprises dans une curieuse posture: la dame agenouillée et attentive, soignait avec du "mercurochrome" le pénis blessé du vieillard assis. L'analysant dit: scène exorbitante, et l'analyste interprète le symptôme (un tic récurrent) ainsi: "Avec ce tic vous voulez mettre le père sur orbite." D'un même mouvement, l'analyste éclaircit cette formule quasi holophrastique: "mère - cure - ocre - homme". Nous posons la question: mercurochrome, employé dans la syntaxe de ses dits, n'est-il pas une formation anagrammatique que les dires de l'analyste déploient ?